CHAPITRE V

J'essaie de me débattre, mais en vain. Je suis tenue d'une poigne de fer, et on me tire en direction de la forêt sur plusieurs mètres sans que je puisse y faire quoi que ce soit. A ce moment, toutes les leçons de self contrôle en cas d'attaque surprise, tous les cours d'auto-défense donnés en cachette de mes parents par Zell sont oubliés. Dans la panique, j'ai laché le fusil à peinture. J'ai encore mon arme, mais je ne peux ni l'atteindre ni l'utiliser: mes deux bras sont immobilisés. Le seul réflexe à peu près normal qui me vient est de mordre la main qui me retient. L'agresseur me relâche alors en poussant un cri étouffé, et tellement brutalement que je perds l'équilibre. Il ne me faut alors que quelques dixièmes de secondes pour recouvrer totalement mes esprits. Je fais volte face et j'empoigne mon arme, que je braque sur lui. Je reste stupéfaite en voyant de qui il s'agit.

- E... Etan ?

Il est accroupi devant moi et se tient le bras en grimaçant.

- T'es cinglée ! Pourquoi tu m'as mordu ?

- Mais… Je peux savoir ce que tu faisais ?

- Bon sang, je saigne, maintenant !

Je l'ai pas loupé, il a la main en sang. J'y suis allée plus fort que je l'aurais cru. Bien fait.

- Tu vas me répondre ? Qu'est-ce que tu comptais faire, au juste ?

- Baisse d'un ton, tu veux ? Ils vont nous entendre. Faut pas aller là-bas, souffle-t-il, en faisant un signe de la tête en direction de la BGU.

On entend des cris, et des bruits de combats.

- Mais qu'est-ce qui se passe ?

- Je crois que c'est clair, non ? Esthar attaque la BGU !

- Mon grand-père n'attaquerait jamais la BGU ! Je rétorque à cet idiot, sur le ton de l'évidence.

- Qui te parle de ton grand-père ? J'ai dit Esthar.

- Laguna est le président d'Esthar !

- Je suis au courant, merci. Mais ça ne veut pas dire qu'il est pour quelque chose dans ce qui se passe.

Je le regarde, interloquée. Qu'est-ce qu'il veut dire par là? Si Laguna n'est pas responsable de cette attaque… ça veut dire qu'il ne dirigerait plus Esthar… est-ce qu'il lui serait arrivé quelque chose ? Une déflagration, un peu plus loin, me ramène à la réalité.

Musique d'ambience : /track/32074 : Showbiz ( Muse )

- Viens, il faut aller aider les élèves.

- Eva, explique-moi ce que toi, tu pourras faire, si ton père, les élèves et tous les professeurs réunis n'ont pas réussi à battre les soldats !

- Avec nous deux et nos G-Force, ça peut faire la différence...

- Non, ça ne peut pas. Ils doivent être des milliers ! Faut aller chercher de l'aide, c'est le seul moyen de les aider. On va se faire massacrer aussi si on retourne là-bas, et il n'y aura personne pour prévenir les autres de ce qui arrive.

- On ne peut pas juste les laisser et partir ! Je fais, soufflée par sa réaction.

- C'est la meilleure chose à faire, crois moi, affirme-t-il d'un ton grave en se relevant.

Quel crétin ! Il ne bougera pas. Il va falloir que je me débrouille seule !

- Moi, j'y vais ! Ce n'est pas parce que toi tu préfères t'enfuir que je vais abandonner la BGU, je siffle d'un air mauvais.

Il blêmit sous l'insulte, les poings serrés, puis explose :

- Très bien, vas-y ! Je me demande pourquoi je me fatigue ! Vas-y, vas te jeter dans la gueule du loup ! Qu'est-ce que tu crois ? Ils n'attendent que ça, que les derniers petits élèves stupides et bornés qui se croient les plus forts viennent gentiment se jeter dans leur bras ! Désolé, j'avais pas compris que ce que tu voulais, c'était leur faciliter la tache !

Sans même prendre le temps de répondre, je lui tourne le dos et me dirige vers la BGU après lui avoir jeté mon regard le plus méprisant. Et encore, la force du mot méprisant vient de grimper à des échelles vertigineuses. Je ne pensais pas pouvoir le détester davantage, jusqu'à tout à l'heure. Laisser la BGU en pleine attaque... Il a la trouille, c'est tout. Quel lâche. Il abandonnerait la BGU ! Il est bien comme son père. Un traitre. Je me demande à quoi je m'attendais, après tout. Comme s'il aurait pu nous aider... Peu importe. Moi j'y vais, il faut que je sache ce qui se passe. Il y a forcément un malentendu. J'entends des bruits de pas qui s'éloignent, derrière moi. Esthar ne peut pas être en train d'attaquer, c'est pas possible ! Il y a erreur. Forcément. Etan s'éloigne, lui aussi, mais dans la direction inverse de la mienne, et il s'enfonce davantage dans la forêt. Grand bien lui fasse.

J'arrive de nouveau à la sortie de la forêt, et je me dirige en courant vers la BGU. J'aperçois immédiatement une petite troupe de soldats Esthariens qui arrive de mon côté. Ils me repèrent également, et se dirigent vers moi. C'est le moment de demander des explications. Mais avant que j'aie eu le temps de dire un mot, ils pointent leur fusil sur moi, et me tirent dessus. Non mais je rêve, c'est quoi leur problème ?

J'ai juste le temps de sauter derrière un arbre pour me mettre à l'abri. Les balles fusent, à à peine quelques centimètres de moi et plusieurs vienne se ficher dans le tronc derrière moi. La vache, ils font pas semblant, c'est pas passé loin ! Je charge mon arme, puis me tourne pour leur tirer dessus. J'arrive à en éliminer quelques-uns qui s'effondrent sur place tandis que les autres se replient en reculant prudemment. Soudain, un bruit rauque, sur ma droite, attire mon attention. Une sorte de râle. Ça peut difficilement être une bonne nouvelle. Le coeur battant, je cherche des yeux d'où ça peut bien venir et j'aperçois quelque chose, à quelques mètres de moi à moitié dissimulé par un buisson. Vérifiant une dernière fois que les soldats ne sont pas dans les parages, je me dirige en courant vers l'endroit d'où viennent les bruits. Je m'approche avec précaution, l'arme braquée vers l'avant, puis je contourne le buisson.

Ce sont des élèves de la BGU… Je ne les connais pas, mais je les ai déjà croisés plusieurs fois. Ils sont trois, agés de peut-être treize ou quatorze ans, allongés sur le sol, les vêtements brûlés, et couverts de sang. Deux d'entre eux ne bougent plus. J'essaie de prendre leur pouls, mais mes mains tremblent tellement que je dois m'y reprendre à plusieurs fois. Rien. Ils sont… oh, c'est pas vrai… la gorge serrée, je me détourne vers le troisième élève, découragée. Celui-ci respire encore, mais a du mal à respirer. Il est couvert de blessures, et il ne fais pas de doute qu'il ne tiendra pas longtemps. Le sang n'arrête pas de couler de partout à la fois, j'ai beau m'acharner, je n'arrive à pas à arrêter le flôt. Mais qu'est-ce que je peux bien faire ? Ne pas paniquer, ne surtout pas paniquer. J'ai bien une trousse de secours, mais rien qui puisse suffire. On ne met pas un sparadrap sur une artère sectionnée. Je lance un soin+ à tout hasard, mais ça reste sans effet, les blessures sont trop nombreuses. L'élève essaie de me dire quelque chose, mais suffoque, et tousse. Affolée, je lui ordonne de ne surtout rien dire, et je presse à nouveau les mains contre sa poitrine où semble se trouver sa plaie la plus importante. Il lève difficilement le bras pour me désigner quelque chose. Puis sa main retombe, inerte. Merde, lui aussi... les poings crispés, je regarde les corps ensanglantés maintenant sans vie, désemparée et impuissante. Combien y en a-t-il d'autres, comme ça ? Comment les soldats ont-ils pu faire ça à ces enfants ?

Je remarque alors que quelque chose bouge devant moi. Je lève lentement les yeux, mais je sais déjà ce qui m'attend. Les esthariens de tout à l'heure. Je les avais oubliés, ceux-là, mais naturellement, ils m'ont suivie.

Parfait.

Qu'ils viennent.

Je me lève pour leur faire face, tremblante de rage. Ils vont regretter ce qu'ils ont fait, ça je peux le jurer. Ils vont le payer. Mais je remarque soudain qu'il n'y a pas des soldats que devant moi. Il me faut quelques secondes pour comprendre qu'en fait, je suis encerclée. En réalité, ils sont beaucoup plus nombreux que tout à l'heure, plusieurs dizaines, je dirais. Et ils me tiennent en joue. Je crois qu'à ce moment, ceux qui ont croisé mon regard ont pu voir des flammes y danser, parce qu'ils ont un mouvement d'hésitation et de recul. Mais ça ne dure pas longtemps, ils se remettent en place.

Le vent se lève. Un vent glacial, presque pétrifiant, qui pénètre jusqu'aux os comme des lames. Il se fait de plus en plus violent, agitant les arbres, et faisant voler les feuilles qui tourbillonnent autour de nous et fouettent le visage des soldats qui semblent avoir du mal à y voir clairement. Certains, inquiets, jettent des regards inquiets autour d'eux. Les bourrasques se font de plus en plus violentes, arrachent des branches qui se mettent à voler au-dessus de nous; c'est une véritable tempête, à présent.

C'est le moment.

Je tire en rafale sur plusieurs soldats qui se trouvent à ma droite. Ils s'effondrent, ce qui me permet de m'échapper sur le côté et d'éviter plusieurs tirs. Les soldats voient avec stupéfaction quelques unes de leurs balles retomber sur le sol, alors qu'elles étaient sur le point de m'atteindre. Ils aperçoivent alors un reflet sur une sorte de bulle bleu clair qui m'entoure. Ils reprennent vite leurs esprits, mais j'ai tout de même le temps d'en abattre quelques uns. Je ne sais pas comment c'est possible, mais il y en a toujours d'autres qui arrivent, toujours plus nombreux, et ils doivent bien être une centaine, à présent. J'invoque Sheba qui les emprisonne dans des blocs de glace, mais elle n'arrive pas non plus à m'en débarrasser. C'est comme si, plus j'en abattais, plus il en arrivait, et au bout d'un quart d'heure, il sont bien plus d'une centaine à m'entourer, à se resserrer autour de moi. Sheba ne tiendra pas longtemps, et je sens que je perds pied. Mes attaques deviennent de plus en plus inefficaces, et Sheba peine à maintenir le bouclier. Elle est de plus en plus faible et va bientôt partir. J'arrive toujours à repousser les attaques des soldats, mais je suis épuisée, j'ai l'impression que ça ne finira jamais, et je ne sais pas combien de temps je vais tenir.

Puis soudain un grand souffle brûlant nous jette tous à terre. Je tombe lourdement en arrière, et les soldats sont eux aussi repoussés. Et nous apercevons alors au-dessus de nous un monstre, une sorte d'aigle géant, réellement effrayant, qui semble brûler de l'intérieur, des flammes s'échappant de ses yeux, de ses ailes et de sa gueule. Il est noir, comme carbonisé, et pourtant il est bien vivant et vole, en poussant de longs cris stridents. C'est la chose la plus effrayante que j'ai jamais vue, on le dirait sortit tout droit de l'enfer. Il fait une chaleur insupportable, j'étouffe. Nous restons tous pétrifiés, les soldats tout comme moi. Certains réussissent à se lever et s'enfuient en criant. L'aigle relève alors la tête et pousse un long cri, puis la rebaisse, et, ouvrant le bec, lance de grand jets de flammes sur eux.

C'est alors que je sens quelqu'un m'attraper par le bras.

- Viens, me souffle Etan, dépêche.

Mais la seule chose que je vois, c'est ce monstre au dessus de ma tête ; je suis incapable de réagir, comme déconnectée de la réalité devant cette horreur. Etan me tire alors à m'arracher le bras pour me forcer à me lever, et nous nous mettons à courir pour nous enfoncer dans la forêt, sa main fermement refermée sur mon poignet. Je ne crois pas avoir jamais couru ainsi de ma vie. Nous courons, courons, à en perdre haleine pour nous réfugier au plus profond de la forêt. Quelques soldats arrivent à nous rattraper, et nous attaquent avec de grands cris. Etan sort sa gunblade et les repousse, les envoyant s'écraser contre les arbres les plus proches. J'essaie de me battre, machinalement, et nous arrivons laborieusement à nous débarrasser d'eux. Mais Etan n'a pas réussi à esquiver totalement un coup et s'est fait blesser dans le dos. Nous nous remettons à courir avec beaucoup de difficultés, avant que de nouveaux soldats ne surgissent. J'avance et je me bats comme un automate, sans vraiment comprendre. Je ne saurais pas dire au bout de combien de temps nous nous sommes arrêtés pour reprendre notre souffle. En tout cas, nous sommes assez loin pour ne plus voir la BGU et ne plus entendre de bruits de combats. Rendus muets, par le choc et l'horreur des évènements, nous restons stupidement debout à nous regarder, osant à peine respirer.

- Pourquoi est-ce que tu es revenu ?

J'ai dit la première chose qui m'est passée par la tête, sans réfléchir. Etan me regarde sans comprendre. Une vague de fureur m'envahit soudain. Etan… Non, je ne peux tout de même pas avoir été sauvée par lui !

- J'y serais arrivée toute seule ! Pourquoi tu es intervenu ?

- Mais…

- Je n'avais pas besoin de ton aide ! J'y serais arrivée ! Je les avais !

- Attends, tu plaisantes, là ? T'es gonflée ! Ils t'auraient mise en pièce, reconnais-le ! C'est quand même pas croyable ; je te sauve, et c'est tout ce que tu trouves à me dire ?

- Je ne t'avais rien demandé !

- Ben c'est pas la gratitude qui t'étouffe !

- Je…

Un haut-le-cœur me prend, j'ai juste le temps d'aller derrière un arbre avant de vomir. J'ai l'impression de me vider de mes forces en même temps que de mon repas. Une fois que je suis sûre que mon estomac a réintégré sa place normale, je retourne vers Etan. Il est adossé à un arbre, les yeux fermés, et le visage très pale. Je me laisse tomber à côté, en silence, et je m'allonge.

Je peux voir le ciel. Il est beau, bleu, immense, comme toujours. Alors qu'est-ce qui a bien pu clocher aujourd'hui, bon sang ? Quand je ferme les yeux, je revois défiler tout ce qui s'est passé ces dernières heures. Ces élèves morts. Les soldats que j'ai abattus. Heureusement que je n'ai plus rien dans l'estomac.

Etan s'agite. Je rouvre les yeux et tourne légèrement la tête de son côté. Il a sorti une gourde de son sac et boit. Il me la tend ensuite. Je lui fait non de la tête.

- Prends. T'en a besoin. T'as une sale tête.

- Et toi, tu t'es vu ? J'ai dit non.

- Comme tu veux.

Nous restons silencieux encore quelques minutes. Je repense encore une fois à ce qui s'est passé. Etan fait probablement de même, à supposer qu'il soit capable d'une quelconque activité nécessitant un cerveau. Est-ce que quelque chose laissait supposer que cette attaque aurait lieu ? Normalement, à cette heure-ci, j'aurais dû être Seed. J'aurais été à la cafétéria fêter ça avec Casey et Bess. Et on se serait moqué du bal ensemble. Les larmes me montent aux yeux. Il ne faut pas qu'Etan me voit pleurer. Bon sang, et si… et si eux aussi ils étaient… Et mes parents ? Lena ? Qu'est-ce qui a bien pu pousser Esthar à attaquer ? Les questions se bousculent dans ma tête.

Etan se penche encore pour attraper quelque chose dans son sac et grimace de douleur. Ça doit être sa blessure qui le fait souffrir… Il retire sa veste, et quand il la prend pour l'inspecter, il y a une grande déchirure au niveau de l'omoplate, et la veste est tachée de sang. Il la dépose sur le côté, et prend sa gourde pour essayer de nettoyer sa blessure, mais il a beau se contorsionner, il en met partout, sauf là où il faut. Vraiment pitoyable. Ca me ferait marrer, dans d'autres circonstances. Je me lève.

- Quel nul… Laisse moi-faire.

- Euh… Non, je crois que je vais me débrouiller.

- Je vais le faire, je te dis. Bess m'a déjà montré comment faire.

Vu le nombre de fois où je me suis blessée, j'ai moi-même acquis une assez bonne expérience de l'administration des soins, même s'il ne s'agissait jamais de très graves blessures. Pas vraiment rassuré, Etan décide me tend la bouteille et se tourne. Il relève son T-shirt, lui aussi largement entaillé et taché. La blessure n'est pas belle à voir. Il y a plein de sang qui a coulé et s'est mêlé à la sueur et à la poussière. J'inspire profondément et me concentre sur le soin.

- AÏE ! râle-t-il, alors que j'ai à peine touché à sa blessure.

- Quelle chochotte ! Arrête un peu de pleurnicher…

- Je ne pleurniche pas ! C'est pas de ma faute si t'es aussi délicate qu'un dinosaure !

- Tu sais ce qu'il te dit, le dinosaure ? ( et pour le coup j'appuie exprès sur la plaie, pour lui apprendre).

- MAIS AÏEEUUUH !

Une fois la plaie nettoyée, je me rends compte que la blessure n'est pas si profonde que ça. Elle s'étire sur une dizaine de centimètres, certaines, mais elles est plus impressionnante que préoccupante. Pas de quoi pleurer comme si on lui avait arraché le bras. Il n'arrête pas de grimacer de douleur et de grosses gouttes de sueur coulent sur son front. Quel cinéma ! Pour une blessure pareille… Je sors de quoi panser sa plaie de mon sac, et je finis par enrouler le bandage autour de son torse. Voilà, ça devrait être bon. Mais j'aperçois aussi sur son dos d'autres blessures étranges, plus anciennes. Bizarre…

- Et voilà le travail ! fais-je en donnant une légère tape à l'endroit où se trouve le pansement.

Juste une petite vengeance. J'ai dit que je le soignerais, il ne mourra pas. Mais s'il peut tout de même souffrir, ça me va.

- Aïeuh !

Il remet son T-shirt et sa veste, et nous nous rasseyons en silence. Les genoux ramenés sous mon menton, je regarde dans le vide. Puis une question me vient à l'esprit:

- Le monstre, tout à l'heure, c'était quoi ?

- Quel monstre?

- On en a pas croisé cinquante mille, des monstres, je fais, agacée. Le truc qui crachait du feu.

- Mon G-Force.

- Un G-force, ça ? J'ai jamais rien vu d'aussi horrible ! Comment tu l'as…

Etan se lève précipitamment.

- Il faut y aller. On ne peut pas rester ici.

Je prends mon sac, et je me lève. Il a raison, pour une fois. Il faut aller chercher de l'aide. Direction Balamb, là-bas, on trouvera un téléphone et …

- Mais où est-ce que tu vas ? me demande Etan.

- Ben… à Balamb ! Je fais du ton de l'évidence.

- T'es folle ? Alors dis-moi, à ton avis, quel est le prochain endroit où les Esthariens vont se rendre une fois qu'ils en auront fini avec la BGU ?

- Euh…

- Un indice: quel est l'endroit où se rendent les élèves, quand ils ne sont pas à la BGU ? Celui qui relie l'île aux autres continents ? Balamb ! Si tu vas là-bas, en rien de temps, ils vont encercler la ville et tu seras prise ! Bravo ! Ça valait le coup que je te sorte de là-bas, si c'est pour retourner directement de leur côté !

- Et qu'est-ce qui te fait dire qu'ils iront à Balamb, d'abord ? Je proteste, vexée à mort de penser qu'il n'a pas tout à fait tort.

Etan n'a pas le temps de répondre. Un grand tremblement de terre se fait sentir. Qu'est-ce qui se passe, encore ? Les vaisseaux esthariens passent au-dessus de nous, se dirigeant – comme pour donner raison à Etan – vers Balamb. Et ce qui suit est encore plus incroyable : c'est la BGU qui suit les vaisseaux de guerre ! Je n'en reviens pas ; évidemment, je savais que la BGU était en réalité un immense vaisseau, mais j'aurais jamais imaginé la voir un jour passer au-dessus de ma tête. En tout cas, il est clair maintenant que Balamb n'est pas la meilleure option. Le coeur en miettes je regarde la BGU, escortée par deux vaisseaux passant au dessus de la ville, et remarque que trois vaisseaux de transports de troupes s'y arrêtent. Etan et moi nous nous regardons. Il a le bon goût de s'abstenir de tout commentaire.

- Alors on va à Esthar…

Etan lève les yeux et les bras au ciel. Mais qu'est-ce que j'ai dit, encore ?

- Dis, tu étais bien avec moi quand on s'est fait attaquer ? Tu as bien vu aussi que c'était des Esthariens, les ennemis ? Alors explique-moi pourquoi tu voudrais qu'on aille directement chez eux ?

- Il faut que je sache ce qui se passe ! Et ce qui est arrivé à mon grand-père !

- OK, et comment tu comptes t'y prendre ? Et tu vas débarquer là-bas et dire, "salut, je viens voir mon grand-père; oui, oui, le président"? Qu'est-ce qui te fait penser qu'ils vont gentiment t'amener à lui ?

- T'as quelque chose de mieux à proposer ?

- La procédure d'urgence de la BGU prévoit que l'on prévienne les universités alliées. En l'occurrence, celle de Trabia.

- Il y a la mer à traverser et on n'a aucun moyen de transport, je te rappelle ! On arrivera trop tard !

- Et toi, tu croyais y aller comment à Esthar ? Contrairement à toi, j'ai réfléchi à une solution. On va passer chez des gens que je connais, des amis.

- Des amis ? Je ne peux m'empêcher de répéter, surprise. Tu as des amis, toi ?

- Oui, répond-t-il, agacé. S'il y a des gens assez dingues pour te supporter, c'est que tout est permis. Donc, on ira chez eux. On devrait arriver demain, dans la journée, et là, ils nous aideront.

Je n'ai pas de meilleure idée, et je suis complètement perdue, alors ça ou autre chose… Nous nous mettons en route en direction du nord, car, m'apprend Etan, il va nous falloir escalader la montagne. Je m'aperçois alors à quelle point je suis démunie : je n'ai jamais voyagé, à part en jet, ou quelques fois à pied (mais ces fois-là je n'ai jamais été autorisée à dépasser Balamb), ce qui fait que je serais totalement incapable de décider d'un itinéraire. Et je n'ai jamais été très assidue en géographie, en plus de ça. Alors qu'Etan a souvent voyagé à travers le monde ces dernières années, et il sait visiblement ce qu'il fait. Je déteste cette sensation de dépendre de lui ; comme de qui que ce soit, d'ailleurs, mais le fait que ce soit lui rend la chose encore plus pénible, c'est certain. Je ne dirige rien. Il est le seul à savoir un tant soit peu quoi faire.

Selon un accord tacite, nous voyageons en silence ; c'est ça où les disputes, et nous ne sommes ni l'un ni l'autre assez en forme. En tout cas, il a perdu son sourire arrogant. En même temps, je trouve ça plutôt inquiétant. Il a tout le temps les sourcils froncés, l'air impénétrable et le regard grave. Pour que lui réagisse comme ça, il faut vraiment que la situation soit critique.

Nous avons décider de nous déplacer uniquement dans la forêt ; l'avancée est plus difficile, mais cela nous offre le meilleur camouflage que nous puissions trouver. Les quelques monstres que nous croisons sont vite expédiés. Avec ce que nous avons vécu, nous n'avons pas besoin d'autre prétexte pour nous défouler sur eux. Et, de fait, se lancer dans l'action nous permet d'oublier un moment pour quelle raison nous nous retrouvons là : nous avons un combat à mener, un objectif précis et direct, et pendant quelques minutes, tandis que nous chargeons l'ennemi, il n'y a plus que ça. Pas d'attaque de la BGU, pas de disparition d'amis ou de foyer. Juste l'obstacle devant nous à éliminer.

Comme il commence à faire nuit, il va nous falloir trouver un endroit où dormir. En pleine forêt. Ça promet… Nous nous arrêtons dans un endroit tranquille bordé d'arbres rapprochés au centre duquel Etan allume un petit feu grâce à un Brasier. C'est vrai que, la nuit tombée, la température à grandement diminué, et je commence à grelotter. Évidemment, je n'ai ni tente, ni sac de couchage. Tout ce que j'ai dans mon sac, c'est une de ces couvertures super légères qui prennent très peu de place ; c'était censée me tenir chaud dans la situation totalement improbable où j'aurais eu à passer la nuit dehors à cause d'un examen qui ne devait durer que quelques heures, et de jour. Et en effet, c'est tellement léger que ça réchauffe à peine. Mais c'est vrai que ça prend pas beaucoup de place, au moins ; c'est pour ça que je l'avais choisie au départ. Le genre de truc qui semble pratique jusqu'à ce qu'on en ait besoin.

Je m'assieds sur un rocher pour analyser la situation. Et elle est pas brillante : je n'ai pas de carte, pas de boussole, pas de vêtements de rechange, pas de nourriture, et je n'ai pas un gil sur moi parce que je suis stupide. Même mes papiers d'identité sont restés dans la BGU. Mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire ?

- Rapproche-toi, si tu veux, le feu est prêt.

- Je n'ai pas froid, je mens avec aplomb, décidée à ne pas le laisser avoir davantage le dessus.

- Allez, viens. J'ai pas grand-chose, mais il me reste des biscuits. Ce sera mieux que rien.

- Non merci, dis-je d'un ton sec.

Je gèle. J'ai faim. J'ai soif. J'ai sommeil. J'ai peur. Mais je préfèrerais me faire couper en morceau que d'accepter quoi que ce soit de sa part.

- Comme tu veux, dit-il d'un ton détaché. Mais je te préviens : on arrivera pas chez mes amis avant demain après-midi, et on aura rien d'autre manger d'ici là.

- Juste un morceau, alors, j'accepte avec contrecoeur.

Je dévore ces malheureux biscuits comme si je n'avais jamais rien mangé de meilleur, tellement je meurs de faim, tout en me demandant à quoi peuvent bien ressembler ses fameux « amis ». Est-ce que ce sont des gens aussi horribles et insupportables que lui ? Qui pourrait être assez fou pour se dire être son ami ?

Nous sommes entourés par les ténèbres, et à part le feu et ce qu'il éclaire, nous ne voyons rien. Tout est paisible, il n'y a aucun bruit, contrairement à ce que je croyais lorsqu'avant je m'imaginais ce que ça pouvait bien faire de passer une nuit hors de la BGU. A croire que nous sommes les seuls êtres vivants dans toute la forêt. Nous sommes assis autour du feu, à contempler les flammes dansantes, sans vraiment les voir, comme hypnotisés. Je pense à mes parents, à ma sœur, à mes amis, à mon grand-père. Comment vont-ils ? Cette horrible boule qui devient familière, depuis quelque temps, se forme de nouveau de ma gorge. Penser à autre chose. Penser à ce qu'il faut faire pour les sauver. Dire qu'aujourd'hui j'aurais pu être Seed ! En plus de tout le reste, ils m'ont empêché de devenir Seed ! Si j'avais un soldat en face moi à cet instant, je ne donnerais pas cher de sa peau...

Mes paupières deviennent lourdes, je me laisse peut à peu gagner par la somnolence. Je prends ma couverture, et la resserre autour de moi en frissonnant. En face de moi, Etan fait de même. Il est très proche du feu, comme s'il voulait entrer dedans. L'air soucieux, il contemple les flammes, et avance de temps en temps sa main, comme pour en saisir une. Même à la faible lueur des flammes , je constate qu'il est toujours très pâle, le visage en sueur malgré la fraicheur de la nuit. Nous ne prononçons pas un mot, tentant juste de nous ignorer mutuellement en espérant que la nuit passe vite.

Je m'allonge sans pouvoir m'empêcher de penser qu'à cette heure-ci, le bal aurait dû commencer. Avec son lot de catastrophes, certes, mais on aurait tellement ri. Bess aurait été en train de danser, avec Ivackas. C'aurait été la plus belle soirée de sa vie.


commentaire de l'auteur :

Par rapport au chapitre précédent, encore une fois, il n'y a pas de grand changement, en dehors du passage sur les uniformes. Quelques petits ajouts de temps en temps, des détails, mais pour la période que couvre le chapitre, je ne pouvais pas tellement faire plus...

A la prochaine !