CHAPITRE VI
-
Tu veux que je te dise ce que je pense ?
- Non.
- Eh bien je
vais te le dire quand même ! je m' énerve, en glissant
pour la énième fois sur une pierre.
Ce matin, j' ai été réveillée alors que le soleil était à peine levée, et après avoir passé la pire nuit de ma vie par le type que je déteste le plus au monde et qui me conduit Dieu sait où à travers les montagnes. En fait, je suis quasiment certaine qu' il a réussit à nous perdre. Il est totalement impossible de se repérer, avec tous ces tas de cailloux qui se ressemblent. Le ciel a encore l' insolence d' être plus bleu que jamais et je le prends pour une insulte personnelle. Ensuite, un monstre, en m' attaquant, a brisé mon arme, ce qui fait que je n' ai plus rien pour me défendre. En plus, je n' ai rien avalé depuis la veille, je meurs de faim, et ça fait des heures qu' on marche. Nous avons réussi à passer de l' autre côté de la montagne, mais il n' y a toujours aucune maison en vue. Alors pas la peine de se demander pourquoi je suis d' une humeur massacrante. Il a pas intérêt à me chercher.
- Je pense qu' on n' aurait jamais dû partir ! Je maugréé en insistant bien sur chaque mot. On aurait dû rester voir s' il n' y avait pas de survivants ! Les Esthariens sont partis, on ne risquait plus rien !
Etan ne m' écoute même pas, il continue à marcher d' un pas mécanique. Je hausse le ton.
- Je pense qu' on aurait dû passer à Balamb. Quand bien même les soldats y seraient, ce n' est pas écrit sur notre front, que nous sommes de la BGU, que je sache. On aurait pu contacter Trabia immédiatement et…
Etan a stoppé tellement soudainement que je lui rentre presque dedans.
-
Tais-toi un instant.
- Non, je ne me tairai pas ! Non mais, pour
qui est-ce que tu …
- Tais-toi, je te dis !
- Je...
Il
me plaque la main sur la bouche pour m' empêcher de parler. Je
suis sur le point de lui envoyer une gifle monumentale pour lui
apprendre à vivre, quand je distingue un bruit étrange,
qui se rapproche de plus en plus. Nous fouillons le ciel du regard.
Soudain, une grande forme noire fend le ciel. Etan me pousse derrière
un gros rocher, où il se jette lui-même. Je retombe à
moitié assommée, mais tout de même assez lucide
pour comprendre de quoi il s' agit: un vaisseau Estharien. Il passe
au-dessus de nos têtes plusieurs fois, en décrivant de
grands cercles. C' est bien notre veine. Avec un temps pareil, on
doit être aussi repérable qu' un éléphant
dans un parterre de marguerites.
Le vaisseau finit par repartir
au bout de ce qu' il me semble être une éternité,
sans, semble-t-il, nous avoir repéré - enfin un
miracle. Nous restons tout de même quelques minutes de plus,
dissimulés derrière le rocher. Le souffle court, nous
tendons l' oreille. Plus aucun bruit. Nous nous relevons prudemment.
Etan se tourne vers moi et me fusille du regard.
- Ça, dit-il sèchement en faisant un signe de la tête vers l' endroit où a disparu le vaisseau, ça explique pourquoi on n' est pas restés là-bas. Tu croyais quoi ? Qu' ils allaient sagement partir sans vérifier s' il restait des élèves qui pourraient s' enfuir et aller aider les autres? Ça ( il agite les pans de la veste de son uniforme ), ça explique pourquoi on est pas allés à Balamb. C' est peut-être pas écrit sur ton front que tu es de la BGU, mais sur le badge de ton uniforme, si. Alors la meilleure chose que nous ayons à faire est de nous cacher dans la montagne.
Et il se remet en marche illico.
Ce que je peux être
stupide, des fois… Comment ai-je pu oublier ce maudit uniforme !
J' avais supplié mon père de ne pas m' obliger à
porter cette jupe – et puis quoi encore, moi en jupe! –
et ces chaussettes ridicules qui montent jusqu' aux genoux. Un
pantalon aurait mieux fait l' affaire non? Mais " le règlement,
c' est le règlement ". C' est surtout complètement
nul.
Comme
je ne trouve rien d' intelligent à répliquer, nous
reprenons rapidement la route. En silence.
Mais au bout de deux
heures, je dois demander grâce, et je me laisse tomber sur le
sol, éreintée. Mon cerveau a de plus en plus de mal à
garder le contrôle sur mes jambes. Il semble que ce soit plutôt
l' estomac qui domine. Et pour l' instant, il refuse de coopérer.
Mais ce n' est rien à côté d' Etan. Il ressemble
à un véritable zombie. Il a le teint grisâtre, le
visage trempé de sueur et semble être au bord de la
nausée. Il a l' air à deux doigt de claquer. Il serait
temps que nous arrivions.
Il
s' assoit sans bruit et ferme les yeux.
J' ai essayé de m'
imaginer ses fameux " amis ". Pour vivre ici, faut vraiment
vouloir être coupé du reste du monde. Et pour être
ami avec Etan, faut carrément être cinglé, alors
je me fait un peu de souci à propos de ce qu' on va trouver
une fois arrivés. Chez qui est-ce que je vais tomber ?
Il
faut bien se remettre en marche, nous nous remettons donc en marche.
Je n' ai aucune envie de passer la nuit ici, alors autant se
dépêcher, surtout que le soleil commence à se
coucher, et avec le manque de visibilité, l' avancée
devient laborieuse.
Nous finissons par apercevoir des lumières,
puis une toute petite maison. Ouf ! Je suis complètement
éreintée. Comme nous approchons, j' aperçois à
la lumière s' échappant des fenêtres une femme,
arrosant des plantes, apparemment.
Elle tourne la tête en nous entendant arriver.
- Etan ? Qu'
est-ce que tu fais ici ? demande-t-elle, stupéfaite, en le
reconnaissant.
- Ben je vois que ça te fait plaisir,
tente-t-il de plaisanter, mais on sent à la fois la lassitude
et le soulagement dans sa voix.
- Ne dis pas de bêtises,
sourit-elle. Tu sais bien que je suis très contente de te
voir. Seulement, ça fait à peine une semaine que tu es
venu ici… D' habitude… Qu' est-ce qui se passe ?
- C' est une
longue histoire, je t' expliquerai…
Elle dépose son arrosoir pour venir vers nous, et le prend par l' épaule pour le mener à l' intérieur. Mais à la lumière de la fenêtre, je la vois sursauter à son contact, comme si elle avait reçu une décharge électrique. Elle fronce les sourcils en l' observant.
- Etan ! Tu as …
-
Euh… je… je t' expliquerai plus tard, bredouille-t-il, en faisant
un signe de la tête vers moi.
Elle semble alors m' apercevoir.
- Oh ! Je suis vraiment navrée, dit-elle
en me faisant un grand sourire, je ne savais pas qu' Etan avait amené
une amie !
- Kassandra, je te présente Eva, dit
précipitamment Etan pour ne pas me laisser parler.
Elle s' avance vers moi pour me faire la bise mais, à mon contact, elle sursaute encore. Et cette fois, c' est moi qu' elle dévisage, puis elle lance un regard surpris à Etan.
- Je… euh…
t' expliquerai plus tard…
- Très bien. Alors… Entrez,
vous devez être épuisés.
Je ne te le fais pas dire.
Elle nous précède et entre dans la maison. J' en profite pour demander à Etan ce qu' il lui est arrivé, à son amie.
- Je t' e …
- "Je t' expliquerai plus
tard ", je complète en levant les yeux au ciel. Ok.
Nous entrons. La maison n' est pas très grande, mais il fait chaud, et on est à l' abri. Kassandra s' affaire dans la cuisine.
- Vous devez mourir de faim, dit-elle. Asseyez-vous.
Cette fille lit dans mes pensées ! Je m' assois à table avec soulagement. Kassandra arrive quelques minutes plus tard, avec des plats. C' est le meilleur repas que j' ai jamais fait. Je suis peut-être influencée par le fait que je n' ai rien mangé depuis la veille, mais il faut reconnaître que Kassandra est un vrai cordon bleu, et ça suffit à lui faire gagner ma plus grande estime. J' ai du mal à croire qu' elle puise être amie avec Etan.
Elle est assez grande, fine, elle a de très longs cheveux dorés tressés. Pour autant que je puisse juger de la beauté féminine, oui, je dirais qu' elle est vraiment jolie. Avec son grand sourire, sa démarche légère et sa gentillesse, j' ai du mal à l' imaginer en grand bandit devant vivre dans la montagne pour se cacher de la police. Je me demande pourquoi elle habite ici. Et comment Etan et elle ont pu devenir amis ?
- Où est Gary ? Demande Etan, la bouche pleine.
-
En ville. C' est dommage que tu ne l' aies pas vu, il est parti très
tôt ce matin. Il ne devrait plus tarder, maintenant. Tiens,
bois ça. Eva, tu veux encore un peu de salade ?
Je me suis tellement goinfrée que je ne peux plus rien avaler. Je n' ai plus qu' une envie, maintenant : dormir. Kassandra débarrasse la table et se dirige vers une des chambres.
- Alors, qu' est-ce qui se passe, avec Kassandra ? Pourquoi elle me regardait comme ça, tout à l' heure ? je demande.
Etan paraît un peu mal à l' aise.
- C' est que… Eh
bien… Kassandra est un peu… voyante.
- Comment ça "
un peu voyante " ?
Il vérifie que Kassandra n' arrive pas, puis chuchote:
- Ben… tu sais ce que c' est une voyante, non ? Des fois, elle voit des choses…
Elle voit des choses ! Je suis pas sûre de comprendre.
- Tu
essaies de me dire qu' elle est folle ?
- Mais non ! s'
agace-t-il ( il baisse de nouveau la voix ) Elle voit des choses,
parfois. Je veux dire… en étant en contact avec une
personne, elle peut voir quelque chose qui lui est arrivée, ou
qu' il va lui arriver…
- Tu te moques de moi ?
- Pourquoi
tu me demandes si une fois que je te réponds tu ne me crois
pas ?
- Parce que ta réponse est débile !
- Je
ne vois pas ce que ça a de si dur à croire ! Ta mère
est une sorcière non ? Kassandra aussi, c' est tout. Et ça
lui donne… certains pouvoirs…
Une sorcière ? Je n'
en reviens pas. Pour le coup, je ne sais plus quoi dire.
Évidemment,
je me doutais bien que ma mère n' était pas la seule
sorcière, mais… Soudain, je me sens un peu plus méfiante.
Je suis chez une sorcière. Et le moins que l' on puisse dire,
c'est qu' on ne peut pas vraiment se fier à elles. Ma mère,
elle, n' a jamais vraiment manifesté de pouvoir spécial
comme la possibilité de voir l' avenir, ou le passé, ce
qui fait que si je n' avais pas su qu' elle était une
sorcière, rien n' aurait pu l' indiquer, et ça ne m'
inquiétait pas plus que ça. Mais là…
- Ta mère est une bonne sorcière non ? dit Etan en se penchant vers moi. Ce n' est pas parce que c' est une sorcière qu' elle est dangereuse. Tu n' as rien à craindre de Kassandra non plus. Ce qu' il y a, c' est que c' est un sujet qu' on n' aborde pas souvent. Je ne sais pas si c' est parce que ça la dérange, mais je préfère éviter d' en parler pour ne pas l' embêter.
Kassandra revient à ce moment là, les bras chargés de draps et de linge. Etan prendra la chambre de Gary, qui apparemment ne rentrera pas cette nuit, et moi la sienne.
- Je suis désolée, fait-elle, un peu
gênée, ce n' est pas très grand ici… Je sais
que le voyage n' a pas été très agréable…
-
Je peux dormir dans le salon, il n' y a pas de problème, je
propose, me sentant coupable, devant une telle gentillesse, d' avoir
pu me méfier d' elle.
- Certainement pas. Tiens, prends
ces draps. C' est par là. Tu veux sûrement prendre un
bon bain avant d' y aller. Je vais te montrer la salle de bain.
J' espère que ce n' est pas un moyen poli de me dire que je pue (même si c' est sûrement vrai, après tout ce par quoi nous sommes passés) mais j' accepte avec plaisir. Et ça fait un bien fou. Kassandra m' a déposé des vêtements pour dormir. Enfin propre, je m' apprête à sortir, mais je les entends discuter et, poussée par la curiosité, je reste cachée pour les écouter.
- … Mais
qu' est-ce que tu voulais que je fasse d' autre ? Ils étaient
probablement des centaines.
- Bien sûr, mais tu sais bien
que tu ne dois pas …
- Qu' est-ce que j' aurais dû faire
? Les laisser l' attraper ?
- Non bien sûr que non, ce n'
est pas ce que je voulais dire…
- Excuse-moi, soupire-t-il au
bout d' un instant. Je sais que tu t' inquiètes seulement.
Mais avec tout ce qui s' est passé ces derniers jours, j' ai
l' impression d' être en plein cauchemar.
- Je comprends.
Mais je veux juste dire … Fais attention à toi. Je suis
heureuse qu' Eva soit là, au moins tu n' es pas seul.
- Tu
plaisantes ? Il aurait cent fois mieux valu que je sois seul. C' est
une vraie calamité, cette fille.
- Alors pourquoi l' as-tu
aidée dans ce cas ? demande-t-elle en souriant.
- Ce n'
est pas une raison pour la laisser se faire tuer… et puis …Quand
j' étais petit, son père n' a pas hésité
à m' accepter à la BGU quand le mien le lui a demandé,
malgré ce qui s' était passé entre eux. Il n' a
pas hésité une seconde. Personne d' autre n' aurait
voulu.. Alors, protéger sa fille, c' est le moins que je
puisse faire. Même si elle ne me facilite pas vraiment la
tache, grimace-t-il. Je crois même qu' après ça,
c' est lui qui aura une sacrée dette envers moi !
Non mais quel toupet !
- Oh, arrête…
- Je te jure !
C' est une vraie plaie ! Elle me déteste.
- Je suis sûre
qu' elle t' aime bien, c' est juste que ...
- Eva ? On parle bien
de la même personne ? ( il a un petit rire ). Ce qu' elle
aimerait, c' est m' arracher la tête, la planter au bout d' une
pique et parader avec. Elle me déteste, je te dis.
- Et
évidemment, toi, tu ne la provoques pas du tout.
- Non !
Enfin… Bon, d' accord, des fois oui. Mais j' y peux rien. Elle est
tellement insupportable qu' il faut bien que je lui rende la
pareille.
- Mais tu lui as sauvé la vie. Ca devrait
arranger vos relations, non ?
- Tu rigoles ? Lui sauver la vie,
c' était la meilleure chose à faire si je voulais m'
assurer de sa haine éternelle ! Tu ne la connais pas,
Kassandra, crois-moi. Cette fille a un ego surdimensionné. Se
dire qu' elle me doit quoi que ce soit, à moi, ça ne va
certainement pas arranger les choses.
Alors ça il va me le payer.
Kassandra se lève en hochant la tête. J' entends un bruit de casseroles. Puis elle se rassied près d' Etan en lui tendant un verre. Il le prend silencieusement, et le vide. Kassandra porte une nouvelle fois son regard sur l' horloge, nerveuse.
- Il
ne va pas tarder, lui dit Etan, ne t' inquiète pas.
- Où
comptes-tu aller, une fois reparti d' ici ? demande-t-elle, sans
doute histoire de changer de conversation.
- Il faut que je
trouve un moyen de quitter l' île, sans me faire repérer,
et sans passer par Balamb. Tu as une idée ?
Dit comme ça, la réponse semble évidente. Balamb est le seul moyen de quitter l' île !
- Désolée,
c' est à Gary qu' il faut demander. Je ne sais pas du tout.
-
Pas grave. Mais il faudrait qu' il arrive vite. On n' a pas intérêt
à traîner.
- Et où est-ce que tu vas aller ?
- On doit essayer de se rendre à Trabia, pour demander de
l' aide. En supposant que tout va bien là-bas, soupire Etan.
Je n' ai aucune idée de ce qu' on y trouvera, ni s' ils sont
déjà au courant des évènements. L'
objectif, pour l' instant, c' est de réussir à partir
d' ici vivants. Ensuite, on avisera.
- Pas génial, comme
plan.
C' est exactement ce que j' étais en train de me dire.
- Peut-être, mais on' a rien de plus précis.
Pourquoi est-ce que Gary est partit en ville ? demande Etan au bout
de quelques minutes de silence.
- Pour vendre des fleurs, des
fruits… mais … Ca commence vraiment à m' inquiéter,
tu sais . Il devrait déjà être rentré…
Écoute, tu as l' air épuisé. Va prendre un bain
dès qu' Eva a fini, et couche-toi. Tu as l' air d' en avoir
besoin.
- Je n' ai pas fermé l' œil, la nuit dernière.
Comme on était en pleine forêt, il fallait bien veiller
à ne pas nous faire attaquer en plein sommeil. Je vais un
instant dans la chambre. Tu me réveilles quand Gary arrive ?
- Si tu veux. Bonne nuit.
Leur conversation me trotte
dans la tête pendant plusieurs minutes. La question se pose en
effet : comment quitter cet endroit ? Il faut obligatoirement passer
par Balamb. Maintenant que les travaux à la gare sont finis,
ce serait simple comme bonjour de se rendre à Trabia en train.
Oui, ce serait simple si Esthar ne l' occupait pas. Alors, à
part rejoindre la rive à la nage, je vois pas.
Ce qu'Etan
a dit sur mon père aussi… Je me rends compte que je n' avais
jamais vraiment su dans quelles circonstances Etan était
arrivé à la BGU, ni ce qu' était devenu son
père. Pourquoi Seifer a-t-il demandé à mon père
de s' occuper d' Etan ?
Une fois qu' il est parti, je sors.
Kassandra me demande si je veux venir prendre l' air avec elle.
Pourquoi pas ? je suis encore très lasse, mais un peu d' air
frais ne pourrait que me faire du bien. Nous faisons quelques pas
dehors.
- Etan t' a dit, je suppose ?
- Quoi ?
- Que
je suis une sorcière.
- Ah ? fais-je, étonnée
qu' elle en parle aussi facilement. Oui, il me l' a dit…
- Ne
t' en fais, ce n' est pas un secret, ça ne me pose pas de
problème que tu le saches, rit –elle. Mais ce n' est pas
facile de le dire à tout le monde …
- Est-ce que… C'
est pour ça que vous vivez ici ?
- Ma mère était
sorcière à l' époque où il y a eu toute
cette histoire avec Ultimécia et Adel. Nous n' étions
plus en sécurité là où nous vivions. Les
voisins avaient peur. Je les comprends, remarque. Il devait y avoir
un tel climat de terreur. Ils s' en prenaient à nous. Alors
nous sommes venus nous installer ici, et après la mort de ma
mère, nous sommes restés, mon frère et moi.
Étant donné que mes dons s' amplifiaient, nous avons
jugé plus prudent de rester à l' écart.
Je ne sais pas vraiment quoi dire. Je préfère la laisser parler. Je suppose qu' elle sait qui je suis, que ma mère est une sorcière et que c' est pour ça qu' elle me raconte tout ça.
- Ne t' en fais pas, s' il y a un moyen de sortir tout ça, vous y arriverez, j' en suis sûre… me dit-elle au bout de quelques minutes de silence. Vous avez tous les deux beaucoup en force en vous. Mais pour ça, il faudra que vous appreniez à vous faire confiance, tous les deux. Vous ne pourrez dépasser tout ça qu' en unissant vos efforts.
Facile à dire. On parle du fils de Seifer Almasy, là, quand même. Seifer le traître. Celui qui s' est rangé du côté d' Adel.
- C' est une prédiction ? je demande en repensant à sa réaction, la première fois que nous nous sommes vues.
Kassandra s' arrête se tourne et m' observe, le visage grave.
Tu ne crois pas vraiment à ces choses-là, n' est-ce pas ? Non, ce n' est pas une prédiction. Il n' y a pas besoin d' être devin ou sorcier pour savoir que vous allez vivre des choses difficiles. Et vous ne pourrez à ce moment-là compter que l' un sur l' autre. Seuls, vous ne vous en sortirez pas. Je me doute de ce que tu dois ressentir à l' égard d' Etan. Mais dis-moi, crois-tu sincèrement qu' Etan est pour quoi que ce soit dans des faits qui se sont passés il y a plus de vingt ans, avant même sa naissance et la tienne ? Eva, tu vis dans un passé qui n' est même pas le tien. Etan n' est pas son père, et tu n' as pas à remplir le rôle de tes parents. Si tu es honnête avec toi-même, est-ce que tu as réellement une raison de détester Etan, ou bien est-ce que c' est son père que tu vois ? Tu n' as jamais vu Seifer pourtant, je me trompe ? Tu veux te charger d' une bataille qu' il n' est pas à toi de mener. Tu sais, je ne dis pas ça pour te blesser, mais je pense que tu ne rends pas compte toi-même; je voulais juste te dire ce que je vois ...
Pour le coup, je ne sais pas quoi dire... Est-ce que c' est ce qu' elle a… "vu" , tout à l' heure?
Bien sûr que c' est Etan que je déteste. Il est tellement ... arrogant, prétentieux ... insupportable ...
- Qu' est-ce que tu as eu, comme vision, la première fois que tu m' as vue ?
Elle me regarde attentivement pendant plusieurs minutes, comme si elle réfléchissait prudemment à ce qu' elle allait répondre.
- Beaucoup de force, du courage. De la volonté. De la souffrance.
Elle me fixe
du regard, et soudain, j' ai un peu peur. Pas d' elle, non, mais de
ce qu' elle a pu voir. S' introduire comme ça dans l' esprit
des gens, c' est tellement… Enfin, c' est gênant, quoi… Je
ne suis plus très sûre de vouloir l' entendre,
finalement...
Une silhouette se détache du paysage,
derrière Kassandra. Des soldats, ici ? Voyant mon expression,
Kassandra se retourne.
- Gary ! s' écrie-t-elle en se précipitant vers le nouvel arrivant.
Ouf! Pendant un
instant, j' ai vraiment cru que c' était fini… Comme il se
rapproche de la maison, je peux mieux le voir. Il est grand, très
grand, même. Brun. Et il est aussi mat de peau que Kassandra
peut être blanche.
Etan, alerté par le cri, arrive,
les cheveux hirsutes, les vêtements en désordre, et se
précipite hors de la maison. Il sort visiblement du bain.
Gary, qui aperçoit Etan se précipite vers lui sans plus
faire attention à sa sœur.
- Etan, dieu soit loué,
tu es ici ! j' ai entendu parler de l' attaque de la BGU! Ensuite,
les esthariens sont arrivés, ils ont encerclé la ville.
Plus moyen de sortir de Balamb. Il m' a fallu faire la queue des
heures, et leur donner des explications interminables avant qu' ils
ne me donnent l' autorisation de partir. Et j' ai vu des images à
télé, Etan, c' est terrible !
- Qu' est-ce qu' ils
ont dit ? demande Etan.
- Juste assez pour nous faire paniquer,
rien de précis. C' est vraiment embrouillé. Personne n'
a compris.
- Ils ne parlaient pas des blessés ? Ils ont
dit si certains élèves ont pu s' échapper ? je
demande alors.
Il sursaute en m' entendant. Il ne m' avait pas remarquée, apparemment.
- C' est qui, ça ? s' exclame-t-il.
« Ca » ? Non mais …
-
C' est une autre élève de la BGU, intervient Kassandra.
Eva.
- Ah… Bonjour. Mais, alors, comment êtes-vous
arrivés ici ? Comment est-ce que vous avez fait pour leur
échapper ?
- C' est une longue histoire…
Nous rentrons pour nous installer à table, et nous lui expliquons en quelques mots ce qui s' est passé hier.
- Il faut
pas que vous traîniez ici, conclut Gary dans un souffle.
-
Le problème, c' est qu' on a besoin d' un moyen sûr.
Il réfléchit .
- Il y aurait bien une
solution.
- Sans passer par Balamb ?
- Sans passer par
Balamb. Ce n' est pas non plus l' idéal, mais ce n' est pas le
moment de faire les difficiles. Il vous faudra vraiment faire preuve
de vigilance.
Il nous parle alors d' un vieux garagiste, qui
vit plus à l' est, dans les montagnes. Il parait qu' il a eu
quelques ennuis qui l' ont conduit à aller se cacher là-bas,
mais il a des vaisseaux, et il organise des voyages. Il y a une
chance pour qu' il nous aide, mais on a intérêt à
se méfier.
Comme il n' y a pas de temps à perdre,
nous décidons de partir immédiatement. Il nous faut
évidemment des vêtements. Pour Etan, ce n' est pas un
problème: comme il passe souvent, il a des vêtements à
lui ici. Pour moi, c' est plus compliqué. Kassandra propose de
me prêter des vêtements, ce qui est gentil de sa part,
mais le problème, c' est que son style est légèrement
différent du mien : longues robes, des jupes ; ça lui
va peut-être très bien à elle, mais moi… Et ce
n' est pas non plus l' idéal pour un voyage. Finalement, à
mon grand soulagement, elle me tend un pantalon en jean et un haut
noir qu' elle n' a jamais portés, et qu' elle avoue même
ne pas bien savoir pourquoi elle les avait achetés. En tout
cas, pour moi, c' est parfait. Il me faut aussi une nouvelle arme, et
là encore ça pose problème. Il n' y a que des
armes de combat en corps à corps : dagues, épées.
Moi, ma spécialité, c' est plutôt le tir.
- Parce qu' elle adore jeter tout ce qui lui tombe sous la main à la tête des autres, dit Etan à Kassandra. Spécialement à la mienne, d' ailleurs.
A défaut de mieux, je
prends une arme à double lame qui me plait bien. Il y a une
poignée assez fine et noire, et de chaque côté
part une lame en argent, joliment travaillée et brillante.
Kassandra remplit nos sacs de provisions, nous donne un peu d'
argent, nous disons au revoir et nous partons.
Je me sens d'
attaque, au moins. Etan aussi, apparemment, il a meilleure mine que
quand nous sommes arrivés.
Nous marchons aussi vite qu' il nous l' est permis avec tous ces rochers, et ce vent infernal. Si jamais je glisse, ce que j' aimerais autant éviter, je tombe à la mer ; et si par miracle je ne me fracasse pas contre les rochers, je n' aurai plus qu' à rejoindre la rive à la nage; ça serait pas triste.
Le
soleil est maintenant haut dans le ciel; nous marchons, marchons,
mais j' ai l' impression de faire du sur place. Notre progression est
ralentie par tous les rochers que nous devons escalader. Dieu merci,
il n' y a pas de monstres, il ne manquerait plus que ça.
Risquer de se faire jeter à la mer par ces fichues bestioles.
Le relief ne doit pas leur convenir non plus, je suppose, et c' est
pas moi qui m' en plaindrais. En plus, on ne peut pas dire que le
paysage évolue beaucoup : la mer à gauche, la montagne
à droite, rochers devant et derrière. Ca devient
lassant à la longue. Pour rendre le tout plus attrayant, Etan
semble avoir retrouvé sa langue, et s' est lancé dans
un vague monologue qu' il tente vainement de transformer en dialogue,
mais je ne suis pas d' humeur à discutailler gentiment avec
lui. Surtout qu' hier, quand moi je tentais de parler il ne répondait
pas. Il marche avec la lune, ce garçon-là, ma parole !
Rien n' indique que nous avancions vers une région
habitée. Ni panneau, ni route. Je commence à me
demander s' il y a réellement quelqu' un qui vit ici quand
nous apercevons un vieil écriteau " Chez Jeff ".
Bonjour l'originalité.
- Je crois qu' on y est.
Nous entrons par un vieux portail en ferraille complètement rouillé dont un morceau me reste dans la main quand je le ferme, et nous comprenons pourquoi même en se plaçant face à la montagne, on ne peut en aucun cas remarquer cet endroit : il semble avoir été creusé dans la roche, et comme l' entrée est sur le côté, elle est parfaitement invisible depuis la mer. C' est un immense hangar, où sont entreposés de grands vaisseaux. Il y a une autre ouverture en face. Mais il n' y a pas âme qui vive. Nous avançons, il y a un bureau dans le coin. Personne.
- DES CLIENTS ! fait une voix derrière nous.
Etan et moi sursautons, et nous nous retournons. Un vieux bonhomme, nous fait face. Il est en bleu de travail, le visage et les mains pleins de cambouis, et qu' il essuie avec un chiffon encore plus sale. Il a un grand sourire qui lui fend le visage en deux et fait apparaître une rangée de dents sales écartées.
- Alors, les jeunes ! Que puis-je faire pour vous ?
Nous lui expliquons que nous cherchons un vaisseau pour partir, est-ce qu' il lui serait possible de nous emmener ? Il prend un air désolé.
-
Vraiment navré, mes pilotes sont tous partis, et il m' est
impossible de quitter le hangar, dit-il, comme si des centaines de
clients devaient arriver d' une minute à l' autre dans son
trou perdu.
- Et combien de pilotes avez-vous ? je demande,
intriquée par ce «tous mes pilotes » ( qui
pourrait bien vouloir vivre ici ?)
- Euh… deux. Mais ils
doivent aller à l' autre bout de la planète et ne
seront pas arrivés avant plusieurs jours …
La poisse.
- Mais si vous voulez, s' empresse-t-il de dire, je
peux vous vendre un vaisseau. J' en ai des très bien.
Quasiment neufs.
- Vous ne loueriez pas par hasard ?
- Non,
désolé, j' ai déjà eu de mauvaises
surprises. Des vaisseaux loués que je n' ai jamais revus.
Depuis, je vends ou rien. Mais je peux vous faire un prix, allez.
Combien pouvez-vous mettre ?
Kassandra a beau nous avoir donner de l' argent, et même si cet homme nous fait cinquante pour cent sur le prix de son plus petit et plus lent vaisseau, ça ne suffirait pas à payer le quart de la moitié de ce que ça coûterait. Etan le sait.
- Euh… deux mille gils.
Jeff grimace.
- Alors là, fait-il
sèchement, désolé, mais je ne peux rien pour
vous.
- Ecoutez, je suis désolé, mais c' est tout
ce que nous avons, mais si vous acceptez de nous le louer, nous
pourrions…
- Je vous ai dit que c' était hors de
question, passez votre chemin.
- C' est vraiment important, il
faut absolument que nous ayons un vaisseau, monsieur !
A mon avis, il se fatigue pour rien, le seul moyen de régler ça, ce serait par la force. Et pourtant, Jeff stoppe un instant, alors qu' il s' apprêtait à retourner dans son bureau. Il se retourne et nous observe.
- A bien y réfléchir… Vous voulez un vaisseau? Peut-être que j' aurais quelque chose pour vous, finalement… Suivez-moi.
Il file à toute allure vers l' arrière du hangar. Etan et moi soupirons de soulagement. Il suffisait d' insister, voilà tout. Il nous mène alors à l' intérieur de son bureau minuscule.
- Bon, je vais vous faire un prix ; mais vraiment parce que c' est vous, nous dit-il d' un petit air las, comme si cela lui demandait un effort surhumain. Je vous demanderai 1500 gils. Admettez que je fais un sacré effort.
En effet, c' est inespéré ! A ce prix là, on ne pourrait même pas acheter un vélo d' occasion en bon état …
-
Évidemment, ce n' est pas un vaisseau neuf, et il n' est pas
non plus très moderne. Ne vous attendez pas à ce qu' il
atteigne une vitesse phénoménale…
- Bien entendu,
fait Etan, soulagé, qui ne s' attendait de toute façon
pas à quelque chose dans ce genre.
Comme nous sommes déjà dans le bureau, nous payons, puis Jeff nous conduit auprès du vaisseau. Malgré ses petites jambes, il va à une allure telle que nous devons quasiment courir pour pouvoir le suivre. Nous traversons le hangar, passons devant quelques vaisseaux, puis nous sortons par le grand portail de derrière. Ici aussi, il y a quelques vaisseaux, mais pas vraiment en bon état. Je commence à avoir un mauvais pressentiment.
- Bon, voilà, vous pouvez y aller, nous dit-il.
Je regarde partout. Je ne vois rien, moi…
- Où ça ?
demande Etan.
- Mais, enfin ! Ici, devant vous.
Devant, tout ce que je vois, c' est une sorte de petite colline. J' ai un très mauvais pressentiment. Il se dirige vers elle et pose la main dessus.
- Me dites pas que vous avez besoin de lunettes, en plus. Parce que là, je peux rien pour vous, ricane-t-il.
Etan se tourne vers moi, les yeux écarquillés.
- Très drôle, fais-je. Ecoutez, on est vraiment
pressés, alors si …
- Si vous êtes pressés,
alors je vous conseille de faire bouger ce truc. C' est votre
vaisseau.
Il passe rapidement la main sur la butte, fait remuer un peu de poussière. On aperçoit en effet la carcasse d' un vaisseau.
- Voilà, dit Jeff, alors
maintenant, je vous prierais de bouger cet engin d' ici. Ca encombre.
- Vous plaisantez !
- Pas du tout. Vous avez payé, il
est à vous, vous l' emmenez, j' en veux plus.
Le pressentiment est confirmé. Il rigole pas. En regardant mieux, on voit en effet qu' il s' agit du haut d' un vaisseau, mais il doit être là depuis si longtemps que la terre s' est accumulée autour et au-dessus, et ça ne ressemble plus qu' à une petite colline.
- Mais c' est une ruine !
-
Pas du tout ! Tous mes vaisseaux fonctionnent parfaitement ! s'
offense le bonhomme, comme si nous venions de mettre en doute l'
efficacité de son meilleur vaisseau.
- Ah, oui ? Même
celui-là ?
- Même celui-là, parfaitement ! Il
suffit juste de…Trouver comment …
Il commence à s' éloigner, mais Etan l' arrête.
- Attendez, c' est pas possible, rendez-nous l' argent, on trouvera un autre moyen.
L' autre hoche la tête.
- Désolé.
« Ni échangeable, ni remboursable ».
- C'
est de l' arnaque !
- C' est écrit juste ici, fait l'
escroc en chef en dégageant une grande pancarte qui était
recouvert d' une bâche crasseuse, et où ces quatre mots
sont en effet inscrits en grosses lettres irrégulières.
Encore aurait-il fallu que nous puissions la voir. Les allusions de Gary au talent d' arnaqueur de Jeff me reviennent, et il est probable qu' à Etan aussi.
- Donc, si vous en
voulez, prenez-le, et si vous n' en voulez pas, partez, je n' ai pas
que ça à faire, moi.
- Vous savez bien qu' il ne
décollera jamais ! Vous nous avez pris 1500 gils pour ça!
- Jeune homme, à ce prix-là, vous n' auriez même
pas un vélo en bon état.
Ce type lit dans mes pensées ou quoi ?
- Trouvez comment le mettre en route, il marchera sûrement. Moi j' ai jamais compris comment ça fonctionnait…
Parti, le sourire. Il nous tourne le dos, et s' en va. Je ne suis vraiment pas d' humeur à attendre sagement qu' il change d' avis. Etan me retient par le bras.
- Laisse tomber, souffle-t-il. Ne
fait pas d' histoires. Il est dans son tort, mais il serait capable
d' appeler la police, et la dernière chose dont on a besoin,
c' est que la flotte d' Esthar vienne alors qu' on est coincés
ici. Viens plutôt m' aider à comprendre comment ça
fonctionne…
- De toute façon on est coincés
ici ! Ce machin ne décollera jamais ! Même lui ne sais
pas comment ça marche .
- Evidemment qu' il n' en sait
rien, c' est un crétin, dit-il en jetant un regard mauvais du
côté du portail par où a disparu Jeff. Viens.
Je ne comprends pas ce qu' il espère faire de ce truc. C' est une ruine!
Tout d' abord, nous passons des heures à déblayer tout ça. On finit par apercevoir nettement l' appareil, mais c' est pas joli-joli. Vu d' ici, impossible de dire la taille de l' appareil: il semble être enfoncé dans le sol, ce qui ne présage rien de bon quand à la raison pour laquelle il est ici. Et elle est où la porte d' entrée? Il manquerait plus qu' elle ne soit en dessous. Quoi qu' il en soit, je vois mal comment on pourrait faire démarrer cet engin, vu l' état dans lequel il se trouve.
- Tu sais piloter ? je demande à
Etan.
- Il paraît que j' apprends vite, fait-il, incertain.
Ca, ça veut dire non.
- Et toi ?
- Zell m'
a bien laissé les commandes, une fois, mais c' était il
y a longtemps, et je ne suis même pas sûre qu' elles
étaient vraiment enclenchées.
Y'a plus qu' à
prier pour que cette machine ait un pilotage automatique vraiment
efficace. Jeff ne semble pas disposé à nous aider. Il
s' est enfermé dans son bureau. Inutile d' attendre quoi que
ce quoi de cet escroc. Nous cherchons tout le reste de la journée,
mais le soleil se couche vite, et on y voit de moins en moins. Il
faut se rendre à l' évidence: nous allons devoir passer
la nuit ici.
Nous nous adossons contre le vaisseau, pour nous
abriter du vent, maudissant intérieurement Jeff et ses fichues
machines. Etan est allés jeter un coup d' œil aux autres
vaisseaux, et il n' y a pas moyen de les mettre en route. Jeff a dû
prendre ses précautions.
- Alors, Etan, tu en as
encore beaucoup des idées brillantes comme celle-là ?
- Ne commence pas.
- Je commence si je veux. Tu vois dans
quelle situation on est, un peu ? On est bloqués ici avec un
type qui peut appeler les autorités d' un instant à l'
autre !
- On trouvera un moyen de faire décoller le
vaisseau…
- Arrête de dire n' importe quoi ! Je le coupe,
irritée. On a plus de chances de partir d' ici en le portant
sur notre dos que de réussir à le faire décoller.
- Je te dis qu' on y arrivera. Calme-toi un peu.
- Je suis
TRES calme ! Je m' énerve en lui envoyant un regard
incendiaire.
Il soupire.
- Ecoute, ça ne peut
pas continuer.
- Quoi ?
- Les disputes, tout le temps, pour
un oui ou pour un non.
- Moi, ça me va très bien.
- On n' arrivera à rien comme ça. Les ennemis sont
suffisamment nombreux et difficiles à battre, on va pas en
rajouter non plus.
- Et qu' est-ce que tu proposes ?
- Une
trêve. On arrête de se battre tant que cette histoire n'
est pas résolue.
- Alors espérons que ce sera vite
fait, je ne sais pas combien de temps je tiendrai…
- Ecoute, tu
pourrais faire un effort, s' agace-t-il. Je ne te parle pas de
devenir amis. Juste de stopper les hostilités un moment. Pense
à la BGU. Tu peux bien faire ça pour eux, non ? Est-ce
que c' est trop demander ?
Ce qu' il peut m' énerver… Maintenant il se donne de grands airs de noblesse d' âme, comme s' il était le seul à s' inquiéter. Faire une trêve… Ca ne me tuerais pas, je suppose. Ca doit être envisageable; difficile, mais envisageable. Suffit d' oublier que c' est Etan. Quelque chose me revient en tête, pourtant, quelque chose qui fait qu' une voix dans ma tête me crie qu' aucune forme de paix ne sera jamais possible avec lui.
- Pourquoi est-ce que mon père est venu te voir, à l' infirmerie, le jour de son retour ?
J' ai essayé de prendre le ton le plus dégagé possible, mais ma voix a tremblé. Etan, qui commençait à s' endormir, rouvre un oeil.
-
Comment ça, le jour de son retour ?
- Quand il est revenu
de la fac de Trabia.
- Je ne l' ai pas vu ce jour-là.
-
Il est venu à l' infirmerie.
- Eh bien peut-être,
mais je ne l' ai pas vu, moi, dit-il en ramenant la couverture sur
lui et en me tournant le dos pour se rendormir tranquillement.
J' ai l' impression de recevoir un coup en pleine poitrine.
- Tu mens.
Il sursaute et se retourne pour me faire face.
-
Pardon !
- Tu mens. Je sais qu' il est venu te voir.
- Tu as
pas fini de me traiter de menteur dès que j' ouvre la bouche ?
Pourquoi est-ce que je te raconterais des histoires? Si ça te
fais plaisir de penser qu' il est venu me voir, tu peux croire ce que
tu veux, après tout, c' est ton problème. Mais moi je
te dis que je l' ai vu une fois que je suis sorti de l' infirmerie,
et c' était quatre jours après son arrivée.
Maintenant, tu en fais ce que tu veux, mais laisse-moi dormir.
Et il se recouche.
Il n' était pas à l' infirmerie
pour voir Etan. Il n' était pas là pour lui. Hébétée,
je ne peux que remuer cette phrase dans ma tête pendant
plusieurs minutes. Est-ce que ce que Maman disait était vrai ?
C' était vraiment à mon sujet ? Dire que j' ai quitté
mon père en pensant que…
Je pleure souvent, ces derniers
temps… Heureusement, Etan dort, et je n' ai pas besoin d' essuyer
les larmes qui coulent sur mes joues.
