Chapitre 33 Confiance relative
Assise dans le fond de la salle, en retrait par rapport aux autres mais gardant un oeil sur la porte et la fenêtre, Kaname écoutait le verbiage de Kyouko, Maya et des deux autres invitées sans réussir vraiment à s'intéresser.
Le mariage de Ren avait lieu le surlendemain et la tension était à son comble pour ses deux anciennes camarades.
La fiancée était plus calme, comme toujours, et elle se contentait de sourire sereinement quand ses amies partaient dans un fou rire hystérique à propos d'une idée ou d'une autre sur la nuit de noces.
L'ambiance était plutôt légère et détendue mais Kaname ne se sentait pas pour autant à sa place. Toutes ces futilités l'indifféraient profondément et même si elle appréciait de retrouver ses amies de lycée, elle n'arrivait pas à rentrer dans leur monde.
Les préparatifs de la cérémonie, le choix de la salle ou comment les invités devaient s'habiller n'étaient pas des sujets qui passionnaient la jeune Whispered. Et même si une part d'elle aurait voulu être concernée et s'enthousiasmer avec les autres, elle savait qu'elle en était incapable.
Le pire problème de Maya était de savoir si elle aurait le temps d'aller se faire faire une manucure le matin de l'évènement et Kyouko se demandait si d'assister à un mariage donnerait des idées à son petit ami.
Contrairement à Ren, la petite blonde n'était pas pressée d'avoir un enfant, mais elle était tout de même relativement impatiente de convoler.
Et bien sûr, Kaname là au milieu ne savait pas quoi dire.
Elle faisait tout pour refuser les avances de ce que toutes les femmes de sa connaissance ou presque jugeraient comme un merveilleux parti, et quand Ren l'avait interrogée sur la question des enfants, sa main se posant naturellement sur son ventre à peine rond, Kaname avait pâli mais n'avait rien réussi à répondre de cohérent.
Elle venait de passer des semaines avec une femme enceinte particulièrement extravagante et elle avait du mal à s'en remettre. Ou du moins le prétendait-elle pour éviter le fond du problème.
C'était encore trop douloureux. Mais bien sûr, ses camarades ne pouvaient pas savoir. Ni deviner ce qu'elle avait vécu.
Hitomi, une autre amie de Ren se lança dans un grand débat sur le manque d'homme sérieux, approuvé par le reste de l'assemblée et Kaname ne put retenir un soupir. Elle commençait à regretter d'être venue. Le mariage en lui-même serait bien assez pénible et elle doutait que s'infliger cette réunion apporte grand chose, à part si elle réussissait la mission qu'elle s'était fixée, mais pour l'instant, c'était plutôt compromis. Elle n'avait pas une fois trouvé l'occasion d'aborder le sujet qui lui tenait à coeur et qui justifiait cette entrevue, avec Kyouko en particulier.
Kaname voulait déjà voir comme ses amies réagissaient avec elle avant de leur annoncer qu'elle était avec Sosuke. Elle n'était pas très sûre de la façon dont elles prendraient la nouvelle. Le nom même du sergent n'ayant jamais été mentionné jusque là, et le reste du passé était généralement évité à part sur quelques futilités du temps du lycée, mais c'était toujours exceptionnel.
Toutes faisaient comme si c'était une simple réunion d'anciennes élèves, regroupées pour l'heureux événement de leur amie, mais Kaname n'était pas dupe. Elle avait laissé Sosuke au centre commercial, faire le tour des librairies pendant qu'elle déjeunait avec ses camarades afin de tâter le terrain. Il avait parfaitement compris qu'elle préférait être seule avec elles et il n'avait pas cherché à s'imposer.
Ils étaient convenus de se retrouver à l'entrée du restaurant et si tout se passait bien, il viendrait les rejoindre, mais pour l'instant, cette partie du plan semblait irréalisable.
Même si elle n'avait eu aucun commentaire, Kaname était bien consciente que sa simple présence était dérangeante, encore maintenant.
Quand elle était revenue à Tokyo quelques mois plus tôt, elle avait tout de suite repris contact avec Kyouko et Atsunobu, et ils avaient semblé contents de la revoir, tout en gardant leurs distances.
L'ancien président n'avait pas posé problème. Même s'il n'avait jamais cherché à savoir quel problème Kaname avait pu rencontrer, il avait compris, avant même son enlèvement, qu'elle n'était pas comme les autres et que Sosuke n'était pas un lycéen ordinaire, par conséquent, il avait accueilli son retour tout à fait normalement.
En plus, en apprenant par diverses relations communes quelle était la nature de ses activités, il avait été plus que ravi de la compter parmi ses alliés. Et comme ils n'avaient jamais vraiment été très proches, leurs retrouvailles avaient gardé le ton formel de leur ancien relation.
En revanche, pour Kyouko, les choses avaient été plus délicates.
Elle s'était parfaitement remise de ses blessures et n'avait eu aucune séquelle physique, mais elle était tout de même extrêmement remontée contre la jeune femme pour lui avoir caché la vérité. Et comme Kaname ne pouvait toujours pas lui expliquer le fond du problème, leur rencontre avait été tendue.
Petit à petit, Kyouko avait retrouvé sa bonne humeur, mais la complicité qu'elles partageaient était noyée sous le poids des mensonges et des silences de Kaname. C'était à chaque fois la même chose.
Perdue dans ses pensées, Kaname avait complétement décroché de ce qui se racontait autour d'elle et elle fut surprise par le silence qui régna d'un coup alors que tout le monde avait les yeux rivés sur elle.
« Qu... Qu'est-ce qu'il y a ? »
Ren ne put retenir un sourire en voyant la jeune femme la dévisager et les autres se mirent à rire, en particuler Kyouko dont les yeux pétillaient d'amusement.
« T'as vraiment pas changé Kaname. Dès qu'on te parle de tes histoires de coeur, tu refuses de répondre ! »
Maya cherchait à la provoquer et Kaname se sentit rougir.
« Tu ne veux tout de même pas nous faire croire qu'une belle fille comme toi est encore célibataire ? » Kyouko semblait vraiment intéressée et Kaname se tassa sur son siège. C'était le moment où jamais d'aborder le sujet.
Prenant une profonde inspiration, elle secoua la tête et tout en gardant les yeux baissés elle murmura : « Non, il y a bien quelqu'un. D'ailleurs, je pensais venir avec lui à la cérémonie, si ça ne pose pas problème... »
Ren la rassura immédiatement, elle pouvait inviter qui elle voulait mais Kaname ne parut pas soulagée pour autant.
Elle était sur le point d'expliquer sa situation quand elle fut interrompue par l'arrivée d'Atsunobu, accompagné entre autre d'Onodera qui se précipita sur elle.
Apparemment, avec ses cheveux blonds dépassant de son bandana, il ne l'avait pas reconnue et il semblait tout content d'avoir une nouvelle fille à impressionner.
Kyouko, Maya et même Ren ne purent que rire devant les démonstrations d'affection du jeune homme qui furent bien vite écourtées quand il réalisa à qui il avait à faire.
« Chi... Chidori ? » Clignant des yeux, Onodera s'arrêta en face d'elle la bouche ouverte, ne sachant plus quoi dire et d'un coup il retrouva l'usage de la parole.
« Pourquoi t'es blonde ? »
Sa question était plutôt légitime et alors que Kaname tardait à lui répondre, Kyouko et Maya surencherirent en l'interrogeant sur son choix capillaire, cherchant à savoir si elle avait fait ce changement pour un homme.
Même Hayashimizu s'en mêlait, ne laissant aucune chance à Kaname de dévier la conversation si bien qu'elle finit par s'emporter et ordonna le silence à toute la tablée, mais fut obéit par toute la salle.
Debout devant tous ses anciens camarades, avec toutes les têtes tournées vers elle, Kaname eut un moment de flottement avant de sa rasseoir et de s'expliquer.
Elle avait passé quelques temps en Russie, et à force d'être entourée de superbes blondes, elle s'était laissé tenter. Pour ne pas détonner dans la foule.
C'était pitoyable comme raison, mais Atsunobu saisit l'allusion et en profita pour la faire parler de ses voyages, sachant que le sujet serait plus facile pour elle et qu'il intéresserait tout le monde.
Bien sûr, en entendant les récits de Kaname sur tous les pays qu'elle avait visités ces derniers mois, passant des Philippines au Mexique, de San Fransisco à Honk Kong, de la Thaïlande à Bali, la première réaction de ses camarades fut de l'envier.
Kyouko soupira sur son assiette et ne put retenir un : « T'as de la chance d'avoir autant voyagé... » avant de réaliser que ce n'était pas forcément par plaisir si la jeune femme ne restait jamais plus de deux semaines au même endroit.
Pour éviter que l'atmosphère ne devienne sinistre, Ren repartit sur le compagnon de Kaname. Elle se doutait de qui il s'agissait, son fiancé l'ayant informée de leur rencontre à Hong Kong quelques mois plus tôt lors de l'affaire Toshiro et elle voulait offrir à son amie un moyen d'en parler librement, pour prévenir le reste des invités.
« Et ce n'est pas trop difficile pour ton ami que tu sois toujours en déplacement ? »
Ren avait une étincelle dans le regard qui en disait long et Kaname ne fut pas surprise quand elle ajouta : « A moins que lui aussi n'ait un travail qui l'oblige constamment à voyager, mais dans ce cas, votre relation ne doit pas être très facile... »
Kaname esquissa un sourire et hocha la tête.
« Ce n'est pas très facile, mais maintenant que les choses sont plus calmes pour moi, j'espère que nous pourrons passer plus de temps ensemble. »
Ren acquiesca, de même que son fiancé alors que les autres étaient plus perplexes face à cette réponse. Ils ne savaient pas vraiment dans quoi travaillait Kaname et encore moins ce que faisait l'homme de sa vie.
Onodera sentit l'ombre d'un doute et il ne put s'empêcher de demander en plaisantant si elle ne sortait pas avec un militaire.
Kaname baissa les yeux et ressembla son courage pour enfin aborder le sujet délicat de Sosuke quand Hayashimizu fut appelé par un des serveurs. Quelqu'un attendait à l'entrée pour le voir et l'ancien président du conseil des élèves s'excusa.
La conversation prit alors un tout autre tournant quand Maya réalisa que le restaurant faisait partie de ceux controlés par le clan Mikihara et les questions sur les affaires de la famille de Ren allèrent bon train.
La jeune femme resta extrêmement souriante en expliquant comment son fiancé gérait à merveille son rôle de chef et respectait les idéaux de son père tout en modernisant leurs activités.
Kaname écouta avec intérêt son discours, partagée entre le soulagement de ne plus être le sujet d'attention générale mais aussi embarrassée d'avoir été lâche et de ne pas avoir parlé de Sosuke.
Elle espérait que le thème de sa vie privée serait clos et que les discussions reprendraient normalement sur n'importe quoi d'autre, mais c'était sans compter l'opiniatreté de Kyouko à tout connaître de ses histoires de coeur.
Puisqu'elle avait admis avoir quelqu'un dans sa vie, la jeune femme voulait tous les détails et à la première occasion elle bombarda Kaname de questions sur cet homme mystérieux.
L'intéressée allait répondre quand d'un coup, la tablée fut silencieuse.
La personne que tout le monde voulait rencontrer était là, juste derrière Atsunobu qui semblait ravi.
Ce n'était pas exactement comme ça qu'elle imaginait de leur apprendre la nouvelle, mais voyant leur réaction, Kaname comprit qu'ils n'étaient pas prêts à l'accepter, quoi qu'elle fasse.
« Hey... Justement, on parlait de toi... » Kaname se leva et rejoignit Sosuke.
La tension était palpable et Kaname s'efforça d'agir normalement, refusant d'entendre les murmures derrière elle. Le « Qu'est-ce que ce connard fait là ?! » d'Onodera fut suffisamment fort pour lui donner envie de lui sauter à la gorge, mais elle laissa couler, tout comme Sosuke le faisait. Il avait les yeux baissés, visiblement mal à l'aise et n'osait pas répondre aux provocations de son ancien ami.
Ignorant ses camarades, Kaname embrassa Sosuke sur la joue et lui demanda s'il avait trouvé ce qu'il cherchait. Il acquiesça et s'excusa pour son intrusion mais Hayashimizu le coupa. C'était lui qui lui avait conseillé de les rejoindre et il n'avait aucune raison de s'excuser. Il était son invité au même titre que les autres.
Sauf que les autres ne semblaient pas bien disposés face au retour du jeune soldat.
« C'est gentil Atsunobu-san, mais je crois que tout le monde ne pense pas comme vous. » Kaname sourit en attrapant sa veste et elle s'apprêtait à partir quand Kyouko lui attrapa le bras.
« Attends, Kaname... »
L'intéressée la dévisagea, l'air blasé. Elle n'était plus Kana-chan, mais seulement Kaname nota Sosuke et il se sentit responsable de cette perte de familiarité.
Posant sa main sur l'épaule de la Whispered, le sergent-major lui glissa : « Tu n'es pas obligée de partir. J'ai de quoi m'occuper alors profite de tes amis. Je t'attendrai chez toi. »
Kaname parut hésiter, puis elle secoua la tête en souriant.
« Non. » C'était catégorique et ferme, ne laissant aucune place à l'indécision ni à la contestation.
Elle se tourna vers ses camarades puis vers Sosuke et lui dit gentiment : « S'ils ne t'acceptent pas c'est qu'ils ne m'acceptent pas non plus. »
Kaname regarda Kyouko et Onodera droit dans les yeux et d'un ton nettement plus froid, elle leur annonça : « Il n'est pas responsable de ce qui est arrivé il y a cinq ans. C'était ma faute à moi seule. Si j'avais accepté dès le départ de suivre cet enfoiré, jamais il ne s'en serait pris au lycée. Et si vous êtes encore en vie aujourd'hui, c'est uniquement grace à Sosuke. »
Onodera voulut protester, rapplant qu'il leur avait menti sur son identité, mais Kaname se contenta de hausser les épaules.
« Evidemment. Mais ça aurait changé quoi s'il t'avait dit : 'je suis un soldat d'élite en mission pour protéger une de vos camarades' ? Tu l'aurais cru ? »
Onodera commença à ouvrir la bouche, mais Kaname le coupa.
« Non, parce que moi-même je n'y pas cru tant que je ne l'ai pas vu aux commandes de cet AS de malheur à Sunan. En plus, si on vous avait mis dans le secret, vous auriez tous été en danger. »
Elle s'arrêta pour enfiler sa veste et Kyouko en profita pour demander : « Mais maintenant, tu pourrais peut-être nous expliquer. C'est fini toute cette histoire ? Alors on a bien le droit de savoir, non ? Qu'est-ce qui s'est passé depuis que tu es partie ? Tu as disparu pendant des mois et puis tu reviens comme ça, quelques jours sans rien dire, et tu fais ça deux ou trois fois par an, tu trouves ça normal ? »
Kaname resta stupéfaite, incapable de parler. Sosuke lui attrapa la main, pour la rassurer un peu et commença à s'excuser.
« Vous êtes toujours recherchée. » Atsunobu prit enfin la parole et tous les regards se portèrent sur lui.
Sans relever la tête, Kaname parla d'une voix blanche et détachée.
« Vous ne courez aucun danger pour le moment, j'ai pris mes précautions. Mais il est évident que si des informations sur moi se mettaient à circuler, et que vous soyez identifés comme source, alors ils vous traqueraient vous aussi. Et la milice du clan n'est vraiment pas suffisante face à ces gens, mais je pense que vous en avez déjà conscience. »
Kaname sourit à Ren et ajouta d'un ton plus léger : « Il n'y aura aucun problème pour le mariage. »
« Je ne suis pas inquiète. » Elle avait un sourire chaleureux et calme qui apaisa immédiatement Kaname.
« Sans vous, jamais ce mariage n'aurait pu avoir lieu, alors s'il vous plait, venez au moins au temple. C'est important pour moi. Pour nous. » Ren tendit la main vers son fiancé qui acquiesça doucement.
Kaname ne semblait pas convaincue mais Sosuke répondit à sa place de son « Aucun problème. » traditionnel et finit par saluer tout le monde avant de partir. Il n'était pas vraiment enchanté par la façon dont leurs retrouvailles s'étaient déroulées, mais dans l'ensemble c'était bien mieux que tout ce qu'il avait envisagé. Il était même touché de la réaction de Kaname qui s'était ainsi appliqué à prendre sa défense et il fut surpris de l'entendre éclater de rire quand il l'en remercia.
C'était agréable de la voir si détendue, même s'il n'en comprenait pas la cause.
Devant son air perdu, la jeune femme ne put que rire de plus belle et il lui fallut un bon moment pour réussir à se calmer et articuler une phrase cohérente.
« Tu ne devrais pas être aussi étonné, tu sais. Etre avec toi est bien plus important pour moi qu'être avec eux ! »
Elle avait l'air sincère, pourtant Sosuke ne put s'empêcher de lui rappeler qu'elle avait renoué avec ses amis bien avant de lui dire qu'elle était simplement encore en vie. Il n'ajouta pas alors qu'il passait tout son temps à la chercher, mais c'était une évidence dans sa manière de présenter les choses.
Il regretta son ton de reproches, et même d'avoir abordé le sujet en voyant Kaname se renfermer, mais à nouveau, elle eut une réaction qu'il ne prévoyait pas. Elle s'excusa.
« Tu as raison. J'aurai dû au moins te dire que j'étais vivante. »
Sosuke pensait qu'elle allait continuer, mais elle gardait le silence tout en marchant, le regard rivé droit devant elle, comme si elle cherchait des réponses dans le paysage qui l'entourait.
Comme elle n'ajoutait rien, il lui prit la main et lui dit simplement : « Ce qui compte c'est que maintenant on est ensemble. » Il se voulait rassurant et compréhensif, mais ils savaient tous les deux que tout ou tard, elle devrait s'expliquer sur ce qui l'avait poussée à agir ainsi.
Ils prirent le train jusqu'à Sengawa et Kaname resta les yeux dans le vague, puis soudain, alors qu'ils quittaient la gare, elle commença son explication.
« Si tu avais su, tu aurais voulu me voir et je n'étais pas prête. Tu m'aurais posé des milliers de questions auxquelles je ne pouvais pas répondre et surtout, tu aurais tout fait pour me dissuader d'y retourner comme je l'ai fait. En plus, si j'ai revu Kyouko, c'était surtout pour m'excuser et vérifier ce qu'elle savait. Je voulais savoir ce qu'ils avaient inventé pour justifier leurs actes, et ce qu'ils avaient dit en mon absence. Quatre ans, ce n'est pas rien. Sauf que pour tous ceux qui me connaissent, à l'exception de Mithril, je n'ai disparu que neuf mois. Plutôt ironique non ? »
Sosuke le regarda en fronçant les sourcils. Pourquoi ironique ? Et surtout, comment pouvait-elle n'avoir disparu que neuf mois et qu'il n'en sache rien ?
« J'ai été remplacée. Pour éviter d'attirer l'attention, ou empêcher mon père de lancer une opération d'envergure, avec les médias et tout, ils ont mis en place un dispositif pour rester en contact avec mes proches. Un système discret qui leur donnait de mes nouvelles, des photos, des mails... ce genre de chose. Pour les convaincre que j'allais bien. Pour ma famille, je faisais partie d'un groupe de protection des témoins et je devais rester cacher le temps que les choses se calment.
« Pour ceux du lycée, ils ont inventé une menace terroriste à cause de la situation de mon père aux Nations Unies. Personne ne devait mentionner mon nom, ni parler de moi pour éviter qu'on ne me retrouve. J'étais constamment en déplacement, ne restant pas plus de quelques semaines au même endroit. Et au bout de neuf mois, je suis repassée à Tokyo, pour les convaincre en personne de garder le silence. »
Elle se mit à rire, un petit rire froid et sans joie en parlant du 'en personne' et continua sur le même ton léger.
« Et ils y ont cru, tu sais. Tous. Un peu après, elle a même trompé mon père, ma soeur... Personne ne faisait la différence. Elle leur racontait n'importe quoi, parlait tranquillement avec mes amis et ma famille pour les rassurer et leur prouver que tout allait bien alors que j'étais utilisée comme cobaye par une équipe de scientifiques dérangés, et tous, ils y croyaient. »
Sa voix était imperceptiblement montée dans les aiguës et même si elle continuait de marcher normalement, Sosuke voyait bien les soubressots de ses épaules à chaque phrase.
Mais Kaname ne pleurait pas. Ses yeux étaient à peine humides et il émanait d'elle nettement plus de colère que de tristesse. Elle était exédédée à l'idée que même les gens les plus proches d'elle aient pu se laisser berner par un artifice et la considérer comme relativement sauve alors qu'elle vivait un véritable enfer, captive dans un laboratoire perdu au milieu de nulle part. Le seul à ne jamais se tromper était celui avec lequel elle avait retardé au maximum sa rencontre tant elle était terrifiée par sa réaction. Si lui aussi avait été manipulé, elle n'aurait pas pu s'en remettre et elle avait trop de choses à finir pour se laisser abattre. Mais Natsuki avait vu la situation de façon différente et forcé leurs retrouvailles sous un prétexte bidon.
Sosuke hésita à l'interroger davantage, ils étaient encore dans la rue et n'importe qui pouvait les entendre, d'un autre coté, c'était la première fois qu'elle se livrait autant sur ce qui était arrivé et il avait vraiment envie de comprendre.
Même s'il avait l'essentiel. Il lui manquait toujours ce qui l'avait poussée à se lancer à la poursuite des ses bourreaux, puisqu'il était clair que la vengeance n'était pas sa motivation.
A la place, il choisit une approche détournée et profitant d'un moment d'acalmie dans sa litanie, il demanda en lui prenant la main : « Comment tu peux lui faire confiance maintenant ? »
Natsuki avait bien dû changer pour que Kaname accepte de collaborer avec elle alors qu'elle lui avait volé sa vie en se faisant passer pour elle auprès de tous ceux qui lui étaient chers.
Kaname resserra ses doigts autour des siens et avec une curieuse étincelle dans les yeux lui dit simplement : « Je ne lui fais pas vraiment confiance. J'essaie, parce qu'elle m'a aidée à plusieurs reprises, mais sincèrement... » Elle soupira et sortit ses clés.
« Tu ne fais réellement confiance à personne. » conclut-il d'une voix neutre.
Kaname cligna des yeux avant de le taper avec son sac en le traitant de crétin.
Il resta silencieux, ne sachant quoi répondre et elle enchaina simplement en enroulant ses bras autour d'un des siens pour le trainer jusque chez elle.
« J'ai confiance en toi, Sosuke. Entièrement. Je te l'ai déjà dit et je pensais avoir été claire. Tu es le seul que j'accepte de croire et c'est ce qui rend plus important que n'importe qui. »
Elle avait un sourire ravi et un instant Sosuke fut tenté d'y croire. Sauf qu'elle refusait toujours de lui parler de ce qu'elle cherchait, de sa relation avec Leonard et il se souvint des mots d'amour adressés à un autre et il sentit son sang se glacer une nouvelle fois. Etait-ce à lui qu'elle se confiait ? Dès qu'elle le mentionnait c'était de façon négative, mais d'un autre coté, elle avait passé beaucoup de temps avec lui et s'était rendue disponible pour lui sans hésiter.
Etait-elle sincère avec lui ? Il devait en avoir le coeur net.
« Tu es sûre de toi ? »
Kaname le regarda et cligna des yeux, un peu perdue puis elle s'arrêta pour l'embrasser.
« Absolument. Je sais que tu ne me trahiras pas. »
« Je ne parlais pas de ça. »
« ? » Kaname ne parut pas comprendre et Sosuke se risqua à lui demander : « Tu ne préfères pas une relation avec quelqu'un de plus... » Il ne trouvait pas le mot qu'il cherchait, ne sachant pas vraiment comment définir ce qu'il ressentait à ce moment précis. Comment se comparer à un homme comme Leonard Testarossa ?
« Normal ? » proposa-t-elle avec un sourire en coin et il ne put qu'acquiescer. Ce n'était pas exactement ce qu'il avait en tête, mais c'était un bon début.
Kaname soupira et réfléchit en mettant sa bouilloire à chauffer. Elle s'affairait pour préparer du thé et évitait de le regarder en parlant, si bien que Sosuke se remit à craindre le pire.
« C'est sûr que ma vie serait plus facile si je sortais avec un étudiant, ou un de ces employés de bureau, avec un travail stable, sans danger, qui rentre tous les soirs à heure fixe pour me parler tranquillement du dernier dossier passionnant sur lequel il doit plancher. On pourrait faire des vrais projets, acheter une maison, vivre dans un quartier branché et pendant qu'il justifie sa paie, je lui préparerai amoureusement ses bentos et son repas du soir et en rentrant, on dinerait tous les deux, on prendrait un bain, ferait l'amour et on dormirait dans les bras l'un de l'autre jusqu'au lendemain pour recommencer la même routine. Ce serait parfait. Honnêtement, j'y ai souvent pensé. Peut-être pas être une femme au foyer, mais ne travailler que quelques jours par semaine et avoir du temps pour m'occuper de mon mari. Ce serait merveilleux. »
Puis elle se retourna et le regarda droit dans les yeux.
« Sauf que je ne veux pas ça. Cette vie-là ne m'intéresse pas. Je l'ai eue, plus ou moins avec Leonard, sans l'étape de l'intimité, heureusement, et très franchement, c'était chiant. »
Attrapant deux tasses, elle finit de préparer le thé en continuant sa litanie.
« Je te l'ai dit, une vie normale n'est plus possible pour moi. Et je ne suis pas sûre d'en avoir encore envie. D'écouter Kyouko et Maya raconter leur petit quotidient, avec leurs études d'un coté, un boulot inintéressant de l'autre et leur copain au milieu, qui est toujours au bureau et qu'elles ne voient qu'une nuit de temps en temps quand ils ont besoin de... se détendre... c'est nul. Enfin je trouve. »
Sosuke pesa ses mots avant de lui dire : « Je comprends, mais ça ne me dit pas pourquoi moi. Je veux dire, tu pourrais avoir n'importe qui d'autre... » Comme un certain blond qui comprenait bien plus que lui ce qu'elle vivait avec un savoir extraordinaire dans la tête.
Il avait un air penaud absolument irrésistible et à nouveau, Kaname le prit dans ses bras.
« Peut-être, mais je n'en veux pas d'autre. Ca a toujours été toi. Toi qui me protégeais, qui m'agaçais, qui m'amusais, me rendais vivante... Toi qui étais là pour moi même quand j'étais odieuse et qui m'a permis de tenir dans les pires moments. Tu m'as donné la force de tenir... »
Elle se recula un peu pour le regarder droit dans les yeux et ajouta : « Je ne sais pas pourquoi c'est toi que je veux, mais c'est comme ça. Mais si ça t'embête... »
« Non ! C'est juste que... »
Le téléphone sonna, le coupant dans son élan et Kaname soupira. Il l'entendit marmonner quelque chose ressemblant à « Quel emmerdeur » avant d'aller décrocher. Elle avait à nouveau ce ton profondément blasé en parlant, et ne répondait que par monosyllabe, avant de finir par raccrocher, répétant les mots maudits qui découragèrent à nouveau le sergent-major.
Elle les avait dits sans se cacher, presque en le regardant et il se sentit battu. Il voulut partir, la laisser seule avec celui qu'elle aimait quand elle se mit à pester sur sa soeur qui lui pourrissait l'existence.
Sosuke la dévisagea, décontenancé et stupéfait.
« De quoi tu parles ? » finit-il par demander, ne comprenant rien à ce qu'il se passait.
« Je ne sais pas ce que cette petite peste est allée raconter à notre père, mais il appelle presque tous les jours. Ca devient lourd. On n'a jamais rien à se dire mais il faut quand même qu'il vérifie que je suis là. Je suis sûre qu'elle a parlé de toi et il veut être sûr que je suis pas en train de faire des cochonneries avec un inconnu. Non mais je te jure, de quoi il se mêle ?! J'avais quinze ans quand il est reparti à New York et il ne s'inquiétait pas tant que ça et maintenant, tout ça parce qu'il a découvert qu'éventuellement, je pouvais avoir une vie sexuelle, il fait tout un cinéma et... »
Elle fut arrêtée dans sa tirade par Sosuke qui la serrait contre lui.
C'était son père. C'était à son père qu'elle disait 'daisuki'. Pas un autre prétendant, pas un fiancé secret, pas Leonard, juste son père. Une part de lui se sentait particulièrement idiote, mais il était tellement soulagé qu'il ne réfléchit pas et les mots sortirent tout seuls.
Kaname se raidit un instant avant de se détendre et posant la tête sur son épaule, elle murmura elle aussi « Aishiteru Sosuke. » avec une facilité déconcertante.
La petite note de l'auteur qui emmerde tout le monde, mais d'un autre coté, ça faisait longtemps.
Donc Aishiteru veut dire aimer au cas où vous n'auriez pas compris. Si je l'ai mis en japonais, c'est parce qu'il y a plusieurs mots, contrairement au français.
Les autres fois, Kaname dit Daisuki, à son père au téléphone, mais aussi à Sosuke à la fin de TMMD (voir la trad, toujours au même endroit pour ceux qui sont pas encore au courant) alors que Sosuke lui dit Aishiteru.
Aishiteru est nettement plus fort et très peu utilisé par les Japonais. Les grandes déclarations enflammées ne sont pas dans leur culture à ce que j'ai compris (des gens bien) et c'était plutôt surprenant de la part du sergent, encore que pas vraiment non plus vu son évolution, mais je ne suis pas là pour faire un nième théorie sur le sujet.
Donc voilà, tout ce que je voulais dire c'était que cette fois, Kaname se jetait vraiment à l'eau et ne se contentait pas d'un 'je t'aime beaucoup' mais bien du 'je t'aime', franc et direct qui me fout la nausée. Pardon ça m'a échappé.
