CHAPITRE 4 :

Sam arriva à Denver dans la nuit de lundi à mardi. Elle avait perdu du temps en manquant la première sortie et avait dû tourner un moment avant de retrouver le chemin du circuit.

Elle s'était donné un quart d'heure, sur la route, pour prendre un café et remettre suffisamment d'essence. Malgré sa fatigue, elle ne voulait pas passer une nouvelle nuit à l'hôtel. Elle visualisait parfaitement les lits de camp et canapés confortables installés dans la salle de repos, tout au bout du plus petit hangar. Elle y avait passé des heures étant enfant à attendre que son grand-père l'autorise à approcher les voitures.

Adolescente, elle avait même été autorisée à les conduire. Piloter. Elle avait longtemps considéré cette époque comme la plus heureuse de sa vie.

Aujourd'hui plus que jamais, elle ressentait le besoin de retrouver ce foyer. Des gens fiables, tous amis de son grand-père. Cette tenace odeur de carburant, de cambouis et d'outils… Elle pourrait dormir sans rêver à sa mère ou à Jack O'neill.

Rien qu'elle et sa superbe voiture de course.

Sam Carter sourit tristement en se garant. Les questions du Dr Chadwick, même posée avec beaucoup de tact, avaient ébranlé légèrement son assurance.

Etes-vous certaine de vouloir faire cela aussi vite, Major ?

En avez-vous discuté avec le père de l'enfant ?

Ça avait été douloureux de répondre, même si Sam savait que le docteur ne faisait que poser les questions du formulaire à remplir. Ensuite, il y avait eu l'examen en lui-même, l'échographie. Elle avait refusé de regarder le fœtus sur l'écran quand le Dr le lui avait proposé. Sur le coup, elle s'était sentie aussi faible qu'un chaton. Elle n'aurait pas tenu de le voir, même si à ce stade, il n'y avait pas encore grand-chose à observer.

Le Dr Chadwick avait imprimé l'image mais l'avait glissé directement dans le dossier.

Puis il y avait eu le cœur et, à moins d'être devenue sourde, elle n'aurait pas pu ne pas entendre les battements de cœur du fœtus.

Avez-vous utilisé un contraceptif quelconque lors de la conception ?

Ca aussi, Sam se l'était pris en pleine face ! Le docteur n'insinuait rien du tout pourtant. Elle posait une question médicale. Seulement, ça renvoya la jeune femme plus d'un mois en arrière. Dans les mines, ils ignoraient qu'ils étaient militaires. Ils ne se souvenaient même pas de connaître Teal'c ! Comment auraient-ils pensé au préservatif ?!

Mais puisqu'elle ne pouvait dire la vérité, elle répondit juste par la négative. Ils n'avaient pas pris de précaution et pourtant ils avaient fait l'amour de façon répétée, pendant deux mois - en cachette des surveillants de la mine. Elle allait passer pour une femme naïve ou inconsciente. Tous ceux qui apprendraient sa grossesse le penseraient forcément. De nos jours, il existe suffisamment de moyens pour éviter une grossesse non désirée.

Il n'y avait plus personne à cette heure-ci et le parking était désert. Heureusement, elle connaissait l'endroit où Bernie, le régisseur qui soutenait son grand-père depuis des années, laissait toujours un trousseau de clefs. Si Ted Mackenzie n'avait pas été à l'autre bout du pays pour un rallye, elle aurait sans doute été directement chez lui, dans la petite maison qui lui appartenait un peu en dehors de la ville.

Elle n'était pas venue pour le voir. Sam savait qu'il serait absent ; elle l'avait eu au téléphone le jour où ils étaient revenus de ces quatre mois sur P3R118. Craignant que le Général ait pu lui annoncer sa disparition en mission, elle avait voulu le rassurer et prendre des nouvelles du vieil homme et des quelques personnes qu'elle connaissait dans son entourage.

Depuis le début du programme Porte des étoiles, ses visites pouvaient se compter sur les doigts d'une main. Elle en avait un peu honte.

Enfin, maintenant, elle était là.

Silencieusement, elle récupéra les clefs des bâtiments, ouvrit celui du troisième hangar loué par le vieux Mackenzie. C'était là qu'était entreposée la Joc' quand Ted ne l'emmenait pas pour les rallyes. Par des gestes sûrs, Sam retira la bâche qui recouvrait la carrosserie et posa ses deux mains sur le capot. Si elle n'était pas si épuisée, elle serait capable de la conduire immédiatement ! Sentir le bolide prendre de la vitesse, gérer les virages, les accélérations…

Piloter une Formule Un n'avait rien avoir avec un avion de chasse ou un vaisseau goa'uld. Dans les vaisseaux, toutes les sensations étaient atténuées par la coque et les moteurs. Derrière le volant d'une voiture de course, on ressentait plus que jamais toutes les accélérations, les moindres changements de direction, les ronronnements du moteur et le crissement des pneus neufs sur la piste.

Et la Joc' était le plus beau et le plus rapide des bolides.

Elle lui appartenait à proportion d'un tiers. Ted Mackenzie avait décidé il y a plusieurs années déjà de léguer de son vivant cette voiture de collection (elle avait fait son temps sur les circuits mais était devenue obsolète pour rivaliser avec les tout derniers modèles) à ceux qu'il jugeait la mériter. Sam avait été dans le lot en souvenir du Grand Prix remporté à dix-huit ans avec ladite voiture. L'unique rallye auquel elle ait participé, l'année avant d'entrer dans l'armée. Ça avait été une grande année !

Les deux autres propriétaires étaient Christopher, le fils cadet de Bernie, qui pilotait aujourd'hui les nouveaux modèles, et Ted lui-même. Il n'avait pas encore décidé à qui l'autre tiers reviendrait et tant qu'il resterait en vie, le vieil homme comptait bien continuer à profiter de son véhicule.

C'était lui qui l'avait baptisée. Il avait été le premier à la conduire, Sam était à peine née. C'était la seule voiture à qui il donnait une telle valeur sentimentale et Sam savait très bien pourquoi.

Sam n'alluma pas les néons et enclencha seulement le mécanisme des plus petites lampes. Il faisait assez frisquet mais la jeune femme savait où trouver des couvertures. Elle s'installa dans l'un des canapés. Il était neuf tandis que les lits de camp dataient un peu… Elle s'endormit quand sa tête toucha l'oreiller et ne fit aucun rêve.

Vers 8h30, elle fut tirée du sommeil par un bruit de porte que l'on referme. Des gens s'agitaient dans les hangars. Quelqu'un avait dû remarquer sa présence, sans doute Bernie, car la personne en question avait fait demi-tour sur la pointe des pieds afin de la laisser dormir. L'employer de son grand-père, la cinquantaine bien entamée, était l'une des personnes qu'elle aimait le plus dans toute l'équipe. Plus doux que son grand-père, il agissait toujours en véritable père de famille. Ce n'était pas pour rien qu'il avait cinq enfants, tous devenus grands. De plus, il gérait les conflits comme personne.

Sam s'étira doucement et se donna encore une petite demi-heure avant de se tirer des couvertures. Rien ne pressait. Elle était bien et des tas de souvenirs lui revenaient en mémoire. Elle savourait de ne penser, pour une fois, ni au colonel ni à sa condition compromettante ou aux missions périlleuses qui l'attendaient. Elle ne songeait pas plus à sa mère car celle-ci n'était presque jamais venue sur le circuit.

La lumière du jour filtrait à travers les stores de la salle de repos. Elle se souvint d'une autre nuit passée dans cette pièce. Elle avait bien failli perdre sa virginité cette fois-là. Son petit ami de l'époque, un mécano qui s'occupait des bolides, avait été assez audacieux pour tenter sa chance alors qu'ils pouvaient être interrompus à tout moment. Ils l'avaient d'ailleurs été et ça avait vite tourné au cauchemar !

Sam souriait en revoyant la scène dans sa tête. Elle n'avait pas trouvé ça drôle du tout sur le moment. Si Bernie les avait surpris, ils auraient été bons pour un sermon mais c'était Ted Mackenzie qui était entré dans la pièce où un gringalet était occupé à déshabiller son unique petite-fille ! Bien sûr, Ted n'aurait pas dû être là. Ils n'auraient jamais pris un tel risque. Et pourtant… Le pauvre Billy avait senti son boss l'empoigner par la peau du cou et avait littéralement décollé dans les airs !

La jeune Samantha, quinze ans, avait été furieuse contre son grand-père une journée entière. Billy Annigan ne retenterait jamais sa chance. Samantha avait été réellement amoureuse du garçon et pourtant pas au point de rester en conflit avec son grand-père Ted. Elle aimait davantage son grand-père que son petit-ami. Ça, plus que la réaction de Ted, lui avait fait comprendre qu'elle pouvait sans doute trouver mieux pour sa première fois.

En soupirant, Sam se leva en gardant les couvertures. Elle avait besoin d'une longue douche et elle préférait la prendre maintenant qu'elle était sûre d'être seule. En fin de journée, il y avait toujours un pilote ou un mécano pour se débarbouiller avant de rentrer chez lui.

La jeune femme profita des bienfaits de l'eau chaude. Elle avait envie de voir du monde, de se mêler à la foule. Elle en avait fini de rester seule, à ruminer ses problèmes. La vie continuait, au moins pour aujourd'hui ! Ayant enfilé un bleu de travail qui l'empêcherait de mettre du cambouis plein ses vêtements, Sam monta quatre à quatre les marches vers le bureau de son grand-père.

Comme elle l'avait soupçonné, Bernard Halloway se trouvait assis derrière l'imposant bureau à trier des factures. Chose nouvelle : la présence d'un ordinateur. Sam avait mis un temps fou à les convaincre de moderniser le système. C'était indispensable dans le métier désormais.

–Hey, mais voici la marmotte !

–Bernie... salua Sam avec un immense sourire.

Son vieil ami se leva pour la serrer dans ses bras.

–Ted va crever de jalousie quand il va savoir qu'il a raté ta visite ! dit-il en accompagnant sa remarque d'un clin d'œil complice.

–Je l'ai eu au bout du fil la semaine dernière. Mais je ne lui ai pas dit que je viendrai. Je t'avoue que je suis vraiment là sur un coup de tête…

–Ça va pour moi, Sammie. Tu es ici chez toi, tu le sais.

Sam hocha de la tête et prit place sur le siège de l'autre côté du bureau. Elle observa l'homme qui secondait son grand-père depuis plus de vingt ans. Il semblait aller bien.

–Quand es-tu arrivée ?

–Dans la nuit. En fait, il faisait presque jour.

–Tu es encore fatiguée ? Tu peux dormir à la maison si tu veux, proposa-t-il en retournant à ses papiers.

C'était tellement naturel pour lui de l'inviter chez lui. C'était le genre de famille où il y avait toujours du monde, un enfant de passage, un ami à souper. Elle connaissait bien la femme de Bernie. Ce serait un plaisir de manger chez eux à midi. Martha était la meilleure cuisinière de tout l'Etat !

–J'aimerai mieux m'y mettre tout de suite. Je ne compte pas rester longtemps.

–C'est comme tu le sens.

Sam le laissa à ses comptes et descendit rejoindre les quelques employés qui n'avaient pas accompagnés Ted et Christopher au Grand Prix de Chicago. Elle en reconnaissait quelques uns mais pour une fois, ne se proposa pas pour les aider dans leurs tâches quotidiennes.

Elle avait envie de voir rouler la Joc'.

Elle avait pris la décision sous la douche de ne pas la conduire elle-même. Ce serait une erreur dans son état. Enceinte, elle ne pouvait piloter une Formule Un. C'était l'une des nombreuses règles proclamées par son grand-père et même si elle avait pensé contourner l'interdiction – personne ne connaissait sa situation – elle avait finalement décidé que non, elle ne prendrait pas le volant. L'IVG était prévue pour vendredi. Il serait idiot de risquer une fausse couche maintenant.

Mais elle n'était pas venue pour rien. Samantha Carter passa la matinée à vérifier l'état complet du bolide, touchant au moteur et à la boîte de vitesses, choisissant le nouveau modèle de pneus. A midi, Bernie passa la voir et ils allèrent ensemble jusqu'à chez lui pour partager le repas préparé par Martha.

Ce fut un vrai délice. Sam ne s'était pas jetée sur la nourriture depuis… en fait, depuis un bon moment. On aurait pu croire qu'après avoir passé quatre mois sans voir le soleil, à se nourrir de croutons de pain et de soupe, elle se serait réellement jetée sur la nourriture du mess mais quitter Jonah lui avait noué l'estomac. Elle n'avait pas eu d'appétit. Puis elle avait été assaillie par les nausées.

Comme elle l'avait espéré, certains des enfants du couple étaient aussi présents au dîner. Plus jeune que Sam, ils étaient désormais tous de jeunes adultes. Il y avait Molly qui poursuivait des études de Lettres, Charles, son frère jumeau, un féru d'informatique, et Teddy, le dernier né de la tribu Halloway. C'était à celui-ci que Sam comptait proposer la Joc'.

Teddy aimait les voitures et aidait souvent son père. Il avait juste suffisamment d'expérience du circuit pour que Sam ose lui proposer la place de pilote.

–Oh, Sam ! T'es vraiment sérieuse ?

–Tu es partant ? sourit Sam devant son enthousiasme.

–P'pa ? vérifia le jeune homme en se tournant vers Bernie pour avoir son accord.

–… c'est bon pour moi.

–Chéri, je compte sur toi pour rouler prudemment, lui rappela Martha en jetant un regard à son fils.

A 15h, ils étaient en place pour lancer la Joc' sur le circuit. Bernie lui avait laissé le casque radio grâce auquel elle communiquait avec le jeune pilote. Après le premier tour, il repassa devant eux à une vitesse folle et poussa un cri de joie ! C'était trop génial !

& & & & &

Plus tard ce jour-là :

Sam attendit trois sonneries avant d'entendre la voix de Cassandra Fraiser de l'autre côté.

Sam ! Ca me fait plaisir de t'entendre !

–Moi aussi, Cassie. Tu vas bien ?

Plus que bien ! Si tu savais… j'ai un tas de trucs à te dire !

–J'allais justement te proposer de passer la journée ensemble samedi ! Qu'en dis-tu ? Tu es libre ?

Samedi ? oui, pas de problème ! Je demanderai à maman quand elle rentrera. Tu penses à quoi ?

–Une journée shopping au centre commercial. Mais si tu as autre chose à proposer, je suis d'accord pour ce que tu veux.

Nan, le shopping c'est parfait !

La jeune femme sourit. Cassie était de bonne humeur et elle était curieuse d'en savoir la raison. Après avoir passé la journée au milieu de gens, elle avait pris conscience de son besoin de voir du monde samedi après l'intervention. Une journée shopping entre filles semblait tout bonnement parfait. Elle aurait tout le vendredi pour se remettre de sa matinée et elle se changerait les idées le week-end grâce à Cassandra.

Elle arrivera en bonne santé physique et morale lundi matin pour reprendre son service.

–Tu m'en dis plus ou je dois prendre mon mal en patience jusqu'au week-end ? l'encouragea Sam.

Ça faisait du bien d'entendre parler des aléas de la vie d'une adolescente. Cassandra était sortie de l'âge bête. A seize ans, elle commençait à se sentir suffisamment bien dans son corps de jeune femme et avait même débuté ses recherches pour préparer son avenir.

La conversation se poursuivit naturellement jusqu'à ce que la jeune fille reçoive un appel sur l'autre ligne. Sam avait passé une bonne journée mais n'avait pas envie d'être encore à Denver le lendemain. Elle avait profité de la Joc', discuté toute la soirée avec Bernie, le jeune Teddy et quelques mécaniciens qui lui avaient proposés des bières.

Elle avait refusé la boisson, pour la même raison qu'elle n'avait pas conduit la Joc' plus tôt dans la journée. Ses amis n'avaient pas posé de questions et elle avait apprécié l'attention. Ils n'étaient pas si respectueux quand elle avait quinze ans et représentait le 'bébé' de la bande.

Rassemblant ses quelques affaires, Sam retourna à sa voiture. Bernie s'était occupé de faire le plein d'essence. Il avait supposé qu'elle rentrerait à Colorado Springs et elle ne l'avait pas contredit. Pourtant elle ne rentrait pas encore. Il n'y avait rien qui l'attendait à Springs. Elle n'avait pas à y être avant vendredi matin.

Décidant de continuer à faire selon son envie, elle ressortit son téléphone portable et composa un autre numéro en mémoire.

A SUIVRE…