CHAPITRE 11 :

Le trajet jusqu'à l'infirmerie fut aussi déprimant que ce que Jack avait imaginé. Au moment-même où il avait ordonné à Carter de le suivre, il avait su que ça n'arrangerait rien. Elle était passée en mode soldat alors qu'une minute plus tôt, il l'avait senti s'ouvrir quelque peu.

Elle avait essayé de lui expliquer ses motifs… Mais une base militaire n'était vraiment pas l'endroit idéal pour ce genre de conversation. Il allait tâcher de s'en souvenir la prochaine fois.

L'observant à la dérobée alors que l'ascenseur descendait de trois niveaux, il fut impressionné par l'épaisseur de la carapace qu'elle avait placée sur elle. Le regard neutre, la tête droite et les muscles tendus, elle ressemblait à une reine de glaces. Elle construisait un mur entre eux et il détestait ça.

Il retint difficilement le soupir qu'il avait envie de lâcher – à coup sûr, elle l'interpréterait mal – et la suivit jusqu'au repère de Janet.

La doctoresse les attendait déjà. Elle n'avait plus vu son amie depuis une semaine et était aussi inquiète que Daniel et Teal'c. Le coup de téléphone que Sam avait passé à Cassie n'avait pas suffit à la rassurer. Néanmoins, ayant plus de doigté que Jack, elle n'attaqua pas de front et encouragea seulement le major à s'asseoir sur l'un des lits.

Elle allait commencer par vérifier la tension. Une grossesse était déjà naturellement stressante et tout le monde ne faisait pas le même métier qu'eux… Elle ne serait pas surprise si la tension de Sam était un peu trop élevée.

– Vous comptez rester regarder, Colonel ?

C'était la première fois que Janet entendait son amie parler ainsi à un supérieur. En voyant Jack O'Neill soupirer bruyamment avant de battre en retraite, elle comprit que Daniel n'avait pas exagéré en lui rapportant les faits.

Tout en tirant le rideau afin de leur laisser un peu d'intimité, elle vit que Jack restait à la porte. Il pensait sans doute qu'elle allait essayer de s'enfuir avant la fin de l'examen. Objectivement parlant, Janet ne pouvait pas lui donner tort, les vacances de Sam ressemblaient beaucoup à une fuite… Mais à sa place, elle aurait sans doute fait exactement la même chose. Prendre de la distance, se donner de l'espace…

– Bien… commençons, dit-elle avec un sourire brave.

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Jack était resté à la porte de l'infirmerie pendant près de dix minutes. Il avait entendu le Doc interroger Carter sur des vertiges – elle avoua en avoir eu souvent ces derniers jours – sa perte de poids, ses nausées … Toutes les questions demeuraient soigneusement dans le domaine médical et Sam y répondait de mauvaise grâce. Elle avait donné les mêmes réponses au Docteur Chadwick cinq jours plus tôt. Elle jugeait donc tout ceci parfaitement inutile.

Ce n'était pas par un alien qu'elle avait été fécondée !

Jack apprit par l'intermédiaire du Doc que Carter devait avoir un autre entretien avec le Général en fin d'après-midi et qu'elle devait y passer avant de rentrer chez elle… Il avait bien envie d'aller voir Hammond avant.

Il était là, dans ses pensées, quand il entendit la phrase de trop. Carter, toujours en colère, n'était visiblement pas d'accord pour passer une nouvelle écographie.

– Et si nous arrêtions d'agir comme si tout ça n'allait pas être réglé dans trois jours, Janet !

Il y avait une limite à ce qu'un homme pouvait endurer dans la même journée et Jack avait atteint la sienne. Tournant les talons, il décida qu'il avait besoin de se défouler.

Il prit la direction de la salle de sport, espérant vivement que Teal'c y serait. Il avait besoin de rendre les coups et le Jaffa était un adversaire remarquable. Il n'hésitait jamais à envoyer son ami dans le décor quand il jugeait cela nécessaire.

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A quatorze heures, Daniel prenait un repas tardif au mess. Il ignorait où se trouvaient Jack et Teal'c mais il supposait que ses deux amis ne l'avaient pas attendu pour manger.

L'archéologue finissait son entrecôte quand il vit Janet Fraiser entrer et chercher quelqu'un des yeux. Dès qu'elle l'aperçut, elle alla charger un plateau – de la volaille, des patates chaudes et du JellO bleu en dessert, alors qu'il savait qu'elle préférait la gelée rouge – et s'installa à sa table.

Ils se saluèrent à peine. La mère de Cassandra avait le même visage que le jour où elle avait été convoquée à l'école de Cassie pour un problème de comportement. Inquiète et embêtée, elle lui résuma brièvement ce qu'il devait savoir.

– Sam a besoin de manger quelque chose… et elle a encore davantage besoin d'un ami.

Elle poussa le plateau vers lui et il le prit sans commenter. Si Janet ne pouvait pas aider Sam et qu'elle pensait que lui, peut-être, pourrait, il n'allait pas se dérober !

– Merci Daniel, dit-elle inutilement. Je pense qu'elle est retournée dans ses quartiers…

– J'y vais.

Daniel eut du mal à maintenir le plateau en équilibre tandis qu'il toquait trois fois à sa porte. Elle vint lui ouvrir et il s'empressa de déposer les victuailles sur le coin libre du bureau avant de se brûler les doigts.

Elle était au téléphone et, visiblement, ce n'était pas une conversation agréable et elle essayait d'y mettre fin.

– Bien sûr que je sais quel âge tu as… Je n'ai jamais cherché à t'inquiéter, voyons ! C'était un malentendu avec l'armée… Bien sûr que je te promets… Grand-père ! gronda-t-elle, excédée. Je dois raccrocher…

Daniel faisait tout son possible pour ne pas écouter la conversation mais c'était difficile. Il aurait menti s'il avait dit ne pas se sentir coupable de l'embarras de son amie. En la pistant ces derniers jours et en se rendant à tous les endroits qu'elle avait visités, ils avaient pas mal interférés dans sa vie privée. L'archéologue avait encore en mémoire le visage concerné de Bernard Halloway quand ils leur avaient demandé s'il avait vu Sam… Nul doute que le régisseur avait passé le message au Grand-Père de leur amie. Un homme qui devait être particulièrement âgé…

Comme si elle lisait dans ses pensées, Sam capta son regard et conclut la conversation téléphonique en assurant à son grand-père qu'elle veillerait à ce que 'plus jamais' l'armée ne le dérange pour rien.

– Je suis vraiment désolé, Sam, s'excusa-t-il dès qu'elle eut déposé le portable qu'elle avait emprunté.

Soupirant, elle décida qu'elle n'était pas fâchée contre lui. Présentement elle était peut-être en colère contre la Terre entière mais Daniel venait en paix et elle commençait à être fatiguée de rembarrer les gens qui voulaient l'aider…

– Oublions ça. Asseyez-vous… Je suppose que vous n'êtes pas venu uniquement pour m'apporter à manger, demanda-t-elle avec suspicion.

– Si. Enfin non… C'est pour vous que je suis là, Sam.

Ils étaient assis face à face, l'un sur la chaise du bureau, l'autre sur le lit. Elle voyait bien que son ami était sincère. C'était étrange, elle connaissait Daniel Jackson depuis des années… et pourtant, à cause de quatre malheureux mois d'exil, le premier nom qui lui venait aux lèvres en le regardant était : Carlin. Toute cette histoire devenait tristement risible. Carlin avait été son ami au même titre que Daniel. Jonah avait été son amour tout comme Jack O'Neill, d'une certaine manière, l'avait toujours été, la barrière que représentait le règlement de l'armée en moins.

– Je ne suis pas sûre d'avoir vraiment envie de parler, Daniel…

– Ce n'est pas grave, répondit-il en haussant les épaules.

Montrant le plateau garni par Janet, il poursuivit :

– Vous n'avez qu'à manger. Je vous tiens compagnie et dès que je vous ennuie, je retourne à mon bureau finir une traduction absolument passionnante d'un ostracon rapporté par SG-18.

Ils se sourirent. Puis Sam jeta un œil intéressé à l'assiette de nourriture et suivit son conseil. Après tout, elle avait vraiment faim. Elle avait évité le mess pour échapper aux gens – à coup sûr, sa condition avait dû faire le tour de la base – mais ici, avec son meilleur ami, elle était à l'aise. C'était agréable de parler calmement avec quelqu'un dont la vie future ne dépendait de sa décision de rester dans l'armée ou d'accoucher d'un gros bébé. Daniel ne la pousserait ni dans une direction ni dans une autre. Il se contentait d'être présent, comme Teal'c et lui l'étaient à chaque fois qu'elle en avait besoin.

– Si vous me racontiez qui d'autre vous avez dérangé cette semaine ? le questionna-t-elle en portant une pomme de terre à sa bouche. Vous êtes vraiment allés jusque Denver ?

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Autant, dans le bureau de Hammond ce midi, c'était elle qui avait parlé en long et en large, autant cette fois-ci elle s'était contentée d'écouter et d'enregistrer les informations au compte goutte. Elle s'était attendue à ce que cet entretient la fixe sur son avenir dans l'armée et, plus précisément, au SGC et au sein de SG-1. Le Général avait eu le temps d'analyser son rapport, d'avertir les personnes haut placées et de recevoir des instructions sur la manière de gérer le tout.

Elle savait, ou en tout cas espérait, que le Général ferait tout son possible pour l'aider. Il l'avait sous-entendu assez souvent et elle avait confiance en lui. Malgré tout, elle ne pensait pas qu'il se battrait pour elle à ce point.

Non seulement, elle n'allait pas être mise au ban de l'Air Force mais en plus, George s'était arrangé pour qu'elle ait différentes options...

Tandis que Sam se faisait raccompagner par un soldat jusqu'à l'hôpital de Springs et qu'elle y récupérait sa voiture, les paroles d'Hammond continuèrent de tourner dans sa tête. Il lui restait un dernier mécanisme de défense et celui-ci bloquait certaines de ces informations.

Elle avait retrouvé son mantra de départ : le plan et uniquement le plan. Il fallait qu'elle reprenne rendez-vous avec le Docteur Chadwick et qu'elle oublie tout le reste…

Sa maison lui sembla étrangère quand elle ouvrit la porte d'entrée. Elle s'était arrêtée pour acheter une nouvelle batterie de téléphone car elle ne pouvait pas continuer à utiliser celui qu'elle avait emprunté à la base. Dès qu'elle l'alluma, son portable l'avertit que Tracey avait essayé de l'appeler à trois reprises depuis le début de soirée.

Bien sûr, Tracey voulait savoir comment elle tenait le coup après l'intervention. Elle ignorait totalement que celle-ci n'avait pas eu lieu. Choisissant de ne pas attendre d'être au Nouvel An pour reprendre contact, Sam composa le numéro immédiatement. Elle rassurerait son amie puis irait dormir.

Dormir cent ans lui paraissait soudain une opportunité alléchante.

Encore une fois, Sam avait oublié à quel point Tracey pouvait être perspicace par moment. Dès qu'elle lui ait appris, sans rentrer dans les détails, qu'une urgence à la base l'avait empêchée d'aller au bout de l'IVG et qu'il devait fixer une nouvelle date, la jeune mère la poussa dans ses retranchements jusqu'à ce qu'elle avoue avoir vu Jack.

Il sait ?

– Il sait. Mais ça ne change rien. Rien du tout !

A force de se le répéter, sa voix n'arrivait plus à paraître aussi catégorique. Prise de nouveaux vertiges, Sam se laissa aller contre les coussins du canapé. Elle ressentait à nouveau une boule d'angoisse coincée dans sa gorge.

Tracey était trop fine pour ne pas noter le tremblement de sa voix.

– Si ça ne changeait vraiment rien, Sam… pourquoi es-tu dans un tel état ? s'écria-t-elle avec bon sens.

Elle n'avait pas la réponse. Elle n'avait aucune réponse.

Ces options ne sont valables que dans des circonstances très précises, Major... Regardez-moi bien, Sam, et retenez ceci : s'il y avait d'autres paramètres en prendre en compte… comme l'implication par exemple d'un second membre du SGC dans cette affaire, il est impératif que vous m'en avertissiez rapidement. Si vous attendez trop longtemps, j'aurai les mains liées... pour vous… comme pour cette… autre personne. Me suis-je bien fait comprendre ?

Tout son monde était parti en fumée.

Elle avait trois jours pour faire connaître sa décision, qu'elle choisisse ou non de garder l'enfant ou d'impliquer le colonel O'Neill dans ses problèmes. Elle aurait eu trois ans qu'elle n'aurait pas mieux su comment s'en sortir… Elle ne pouvait pas remonter le temps et, même si elle avait pu, elle doutait de pouvoir se retenir de vivre ces mois fabuleux aux côtés de Jonah.

Elle était écartelée…

Prise de tremblements, elle éclata en sanglots. Elle ne contrôlait plus ni ses larmes ni le son de sa propre voix. A travers le combiné du téléphone, Tracey essayait de la sortir du gouffre. Elle promulguait des paroles apaisantes, lui assurait que tout allait finir par s'arranger… Elle disait tout ce que les personnes bien intentionnées avaient tendance à dire quand elles-mêmes ignoraient comment aider.

Tracey Miller n'avait absolument aucune idée de combien la vie de son amie était compliquée. Cependant, elle resta présente à l'autre bout du fil jusque les larmes se tarissent. Sam avait gémi le prénom d'un homme mais elle ne releva pas. Elle n'avait pas besoin de savoir qui de Jack ou Jonah était le père de l'enfant pour consoler, comme elle pouvait, la jeune femme.

Petit à petit, sa respiration se fit moins hachée. Tracey n'était pas bête au point de penser que 'la crise' était passée. Le désespoir avait rempli le regard de son amie… Elle s'était roulée en boule sur le canapé, la main qui ne tenait pas le combiné fermement posée sur son ventre.

Jusqu'à présent, elle ne s'était pas autorisée un tel geste. C'était la toute première fois.

– Je sais que c'est tout à fait impossible et même ridicule, Tracey… souffla-t-elle d'une voix rauque. Pourtant j'ai presque l'impression de le sentir déjà.

A SUIVRE…