Il est presque quinze heures quand j'arrive à rentrer. J'ai eu beau prendre le scooter, ça ne m'a pas empêché de me retrouver bloqué dans les embouteillages créés par un accident de circulation. Autour de moi, je voyais les automobilistes s'énerver et j'étais sûr, même si je ne les entendais pas, qu'ils râlaient. Moi, j'étais résigné. De toute façon, tout était allé de travers à partir du moment où j'avais mis un pied en dehors de mon lit, alors un peu plus un peu moins… Et puis s'énerver n'avais jamais fait finir plus vite un accident. Bref…
Je passe la porte, me déchausse et vais m'écrouler sur le canapé. Je m'empare de la télécommande et allume la télé par réflexe. Je ferais mieux d'aller me coucher, je le sais très bien, mais je suis off pour trois jours, donc j'irais plus tard. Je commence à zapper sans vraiment avoir d'idée précise sur quoi regarder, quand soudain, quelque chose me frappe : le silence. Il n'y a pas un bruit dans l'appartement. Autrement dit, Yokotruc n'est pas là. Je pousse un soupir de soulagement. Une heure gagnée sans sa présence, c'est une heure de bonheur. Je tombe sur une assommante émission de cuisine et reste bloqué dessus. Avec un peu de chance, je vais tellement comater devant, que je vais m'assoupir. Ce ne serait pas la première fois et s'endormir quand tout l'appartement est silencieux à part le fond sonore de la télé est tellement agréable… Après une demi-heure, l'effet de somnolence se fait sentir, je sens mes yeux se fermer tout seuls et une pensée me traverse l'esprit : Qu'est ce que Yokotruc fait dans la vie ? Je percute immédiatement ce à quoi je viens de songer et ça agit comme un électrochoc qui me réveille totalement. Comment ça qu'est ce qu'il fait dans la vie ? En quoi ça peut bien être intéressant ? Qu'il fasse ce qu'il veut, je m'en contrefiche ! Il n'y a pas à dire, pour commencer à me poser ce genre de question, je suis vraiment mais vraiment crevé et ça prouve qu'il faut que je dorme parce que mon cerveau ne suit plus. Mais avant il faut vraiment que je mange cette fois. Et comme grâce à lui je n'ai plus un seul paquet de nouilles, je vais être obligé de cuisiner. J'ai déjà dis que je le maudissais jusqu'à la douzième génération ? En soupirant, je me relève de l'accueillant sofa et me traîné lamentablement vers la cuisine. J'ai tout à fait conscience de ressembler à une loque, c'est-à-dire à rien, mais je m'en fiche. J'ouvre le frigo et grogne. Fuck… Oui j'ai juré. Ca ne m'arrive jamais mais là, le sort s'acharne. Ce foutu frigo est totalement et désespérément vide. J'ai totalement oublié que je devais passer au combini en rentrant pour faire des courses. Non… Je vais me pendre… Il va falloir que je parle à Yokotruc à ce sujet d'ailleurs. Maintenant qu'on est deux dans l'appart, on est aussi deux pour les courses et le ménage. Je soupire, agacé par moi-même. Pourquoi je pense encore à ce type ? Il me sort par les yeux même en étant absent… Je soupire de nouveau à fendre un arbre en deux et me dirige à nouveau vers mes chaussures. Je veux pas sortir. J'en ai ni l'envie, ni l'énergie, mais je n'ai pas le choix, sinon je n'ai plus qu'à mourir de faim et l'autre tache sera bien content. Je n'ai même pas le courage de prendre mon blouson. De toute façon, pour juste traverser la rue, ce n'est pas très utile. Je ne fais qu'un aller-retour. Je sors en claquant la porte et redescend les escaliers pour me diriger vers le combini. Il est quinze heures quarante-cinq quand je passe la porte. La clochette qui y est accrochée tinte joyeusement, faisant se retourner le vendeur présent à ce moment de la journée.
- Oh, bonjour, Ohno-san, le salue-t-il en souriant. C'est rare de vous voir ici à cette heure.
- Bonjour, Koyama-san.
Je viens faire mes courses toutes les semaines, le même jour à la même heure, alors, à force, j'ai appris son nom et lui le mien.
- La même chose que d'habitude ? demande-t-il sans cesser de sourire.
Je ne sais pas comment il fait, mais malgré son travail ingrat, cet homme semble avoir le sourire vissé aux lèvres. Il m'épate. Personnellement, j'ai rarement envie de sourire pendant que je travaille même si j'y suis un peu forcé. Mais lui, ce n'est même pas forcé. C'est ça le « pire » en fait.
- Oui, merci, fais-je avant de prendre un panier et de me diriger vers les rayons.
Premier objectif, refaire mon stock de nouilles. Ensuite, remplir le frigo de produits qui sont de première nécessité pour moi : des légumes frais, des yaourts à base de soja et du lait de soja, de la viande de bœuf… Il faudra séparer le frigo en deux aussi. Je mettrais une bande d'adhésif de couleur au milieu sur la hauteur pour délimiter mon coin et le sien.
Au fur et à mesure des rayons, mon panier s'alourdit, mais tant pis, le vide sidéral de mon frigo est trop préoccupant. Le temps que j'arrive à la caisse, Koyama-san a préparé mon habituel gobelet de café au lait très sucré, accompagné d'un biscuit au gingembre et l'a déposé sur le comptoir. Mon réconfort d'après courses. Je pose mon panier et le remercie d'un sourire épuisé.
- Vous, vous ne dormez pas assez, remarqua-t-il avec sa gentillesse coutumière, en posant les bras sur la surface plane.
- Et ce n'est pas faute d'essayer… mais voyez-vous, j'ai un colocataire depuis avant-hier et il n'est pas du genre discret.
- Mais je croyais que vous refusiez d'en avoir un ?
- Je n'ai pas eu le choix…
- Désolé.
- C'est rien. De toute façon c'est comme ça maintenant.
Je dois avoir l'air totalement blasé et, quelque part, ce n'est pas tout à fait faux. Vu ma fatigue, je suis blasé de tout. Ou presque. Je prends le biscuit fait maison par Koyama lui-même et le trempe dans mon café, avant de le croquer. Mmm, un vrai délice. Oui, les biscuits sont mon pêché mignon. Et moi qui suis d'une nullité navrante en cuisine, je l'admire d'arriver à en faire. Surtout aussi bien. Ses biscuits, j'en raffole.
- C'est un plaisir de faire de la pâtisserie pour quelqu'un qui l'apprécie autant que vous. Alors je vous en ai fait quelques uns spécialement.
C'est très gentil, mais pour le coup, je suis embarrassé. Je ne suis pas tellement habitué à ce genre d'attentions, surtout venant d'une vague connaissance.
- Il ne fallait pas…
- Ca me fait plaisir, je vous assure, insiste-t-il en tirant une boîte remplie de ses fameux gâteaux de sous le comptoir, puis de me la tendre.
La taille de ladite boîte m'effare et j'écarquille les yeux. Combien en a-t-il fait ? J'hésite à refuser, puis réalise que je ne peux pas sans risquer de le vexer. Et puis il a pris la peine de les faire pour moi, bien que j'ignore pourquoi, alors je serais bien idiot de ne pas les prendre.
- Merci beaucoup, lui dis-je.
- Je vous en prie.
Il me sourit de nouveau, puis s'empare de mon panier et scanne chaque article.
- Dix huit mille cinq cent yens, s'il vous plait.
Je ne suis pas surpris par le montant de la note, c'est le même chaque semaine. Je plonge la main dans ma poche… et n'y trouve que du vide. J'émet un claquement de langue agacé.
- Un problème, Ohno-san ? me demande-t-il.
- Je suis sorti trop vite et mon portefeuille est resté dans ma sacoche.
- Oh. Et bien vous n'aurez qu'à payer demain.
- Vous êtes sûr ? fais-je, étonné de la proposition.
D'ordinaire, les commerçants sont plutôt frileux sur ce genre de pratique. Mais en l'occurrence, j'avoue que ça m'arrange plutôt. On a pas idée d'être si distrait.
- Certain. Je sais que vous êtes honnête et que vous reviendrez, alors pas de problème.
- Merci, Koyama-san, fais-je en me disant qu'il est tout de même bien naïf et que, même s'il a raison à mon sujet, ce n'est certainement pas le cas de tout le monde.
- Vous devriez vite rentrer vous mettre au lit maintenant, conseilla-t-il en rangeant mes achats à crédit dans des sachets en plastique, avant de glisser l'énorme boîte de biscuits dans un autre.
- C'est ce que je vais faire, dis-je en les prenant après avoir terminé mon café. Et ne vous inquiétez pas pour ça, je viendrais demain.
- Je ne suis pas du tout inquiet à ce sujet. Allez, sauvez-vous vite.
- Oui. Bonne journée.
- Et bonne nuit à vous.
Il est vraiment gentil. Un jour, il faudra que je trouve un moyen de le remercier de sa bienveillance. Je lui fais un signe de la main pour répondre au sien, puis quitte le combini, croisant au passage son collègue Masuda qui vient certainement le relayer. Ne le connaissant pour ainsi dire pas car nos horaires ne coïncident pas, je me contente de le saluer de la tête et reprend la direction de l'immeuble. J'ouvre la porte de ce dernier, monte l'escalier et prend les sacs dans une main pour plonger l'autre dans ma poche ? Après quelques instants de recherche infructueuse, je pose le tout par terre et, dans un claquement de langue agacé, fouille avec plus d'énergie., mais je dois me rendre à l'évidence : mes clés ne sont pas là, donc elles sont restées dans la poche de mon blouson, à l'intérieur de l'appartement. Je suis donc à la porte jusqu'à ce que Yokotruc rentre de je ne sais où. Je l'entends déjà se fiche de moi et il est bien capable de me fermer la porte au nez en plus, étant donné sa mesquinerie. Je ne sais même pas ce que j'ai fais pour mériter ça. Bref… Je suis trop bête en fait. Non, sérieusement, je me filerais des baffes. Je ne sais même pas quand il rentre et à part attendre comme un pouilleux sur les marches pour une durée indéterminée, je n'ai rien à faire. Heureusement, j'ai au moins mon portable. Alors que je pianote sur la fonction jeux pour tenter de passer le temps, une idée me traverse l'esprit et je compose le numéro de Jun. Lui aussi va se moquer de ma mésaventure, mais au moins ce ne sera pas méchant et il aura peut-être une solution miracle à me proposer, surtout qu'il est off aujourd'hui lui aussi.
« Salut, Oh-chan », fait directement mon cadet. Qu'est ce qui t'amène à cette heure où tu devrais dormir ? »
- Toi aussi tu devrais je te signale.
« Pas faux, mais ça répond pas à ma question. »
- J'ai besoin de ton aide.
« T'as décidé de te venger finalement ? »
- Pas exactement. Enfin disons que ça ne fait pas partie de mes préoccupations du moment.
« Qu'est ce que tu veux dire ? »
Je lui raconte tout et, comme prévu, il explose de rire à peine mon récit achevé. Le malheur des uns fait vraiment le bonheur des autres apparemment. Faux frère…
« Mais quel baka ! » s'exclame-t-il.
- Te marre pas, Jun, c'est pas drôle.
« Bah je vais pas pleurer quand même. Nan mais tu te rends compte que depuis deux jours que ce Yokotruc a débarqué, il t'est arrivé plus de tuiles qu'en dix ans ? C'est quand même énorme ! Maintenant tu ne peux plus dire que ta vie est monotone, ne ? »
Merci, je suis au courant. Je soupçonne même le chat maléfique de me porter malheur.
- Finalement, la monotonie c'est pas si mal avec le recul.
« Ouais mais c'est trop tard », rigole-t-il encore. « Bon, je peux faire quoi pour toi ? »
- J'espérais que tu aurais une idée lumineuse pour me sortir d'affaire.
« Hé, je sais que je suis très doué, mais j'ai mes limites aussi. »
Et merde. Ca aurait été trop beau…
« A moins que… »
Kamisama, merci, il a été touché par la grâce !
« T'avais pas filé une clé à Nino, quand t'as emménagé y'a des mois, justement au cas où tu perdrais la tienne ? »
- …
« Oh-chan ? »
- … Si…
« Ah ben tu vois, problème résolu ! »
Son sourire est audible, même au téléphone.
- Mais mes clés de voiture sont aussi dans l'appartement et Hakihabara, c'est pas la porte à côté. Tu peux m'emmener ?
« Moi je veux bien, mais y'aura personne là. Nino finit à une heure. »
- Dans une heure ?
« Non, A une heure. Du matin. »
Merde, c'était trop beau. Retour à la case départ. Je suis vraiment maudit. Finalement, ça doit être vrai que les chats noirs portent la poisse.
- Jun, je vais me pendre…
« Mais non. C'est pas la fin du monde, dramatise pas. »
Il en a de bonnes, le petit. Ce n'est pas lui qui va supporter les sarcasmes de Yokotruc jusqu'à la fin des temps…
- Il est quelle heure ?
« Dix-sept heures vingt. »
- J'espère qu'il ne finit pas à des heures pas possibles lui aussi. J'ai pas envie de moisir dans les escaliers comme un gueux.
« Fais gaffe, tu commence par espérer qu'il arrive et tu finis par l'apprécier. » prophétise mon cadet.
- Aucun risque, il m'insupporte.
Il rigole de nouveau.
« Bon, allez je te laisse, je vais tenter de me trouver quelqu'un. »
- Tu ferais mieux d'aller dormir vu que toi tu peux.
« Bizarrement, ma libido dit pas la même chose. Allez, courage, Oh-chan. A plus ».
Sur ces mots, il raccrocha, me laissant seul en compagnie des biscuits au gingembre de Koyama et l'attente interminable commença.
