Après deux heures, sans bouger, la fatigue a eu raison de moi et je me suis assoupi, la tête posée sur la rambarde. Je ne sais pas du tout combien de temps j'ai dormi, mais je me suis réveillé en sursaut, lorsqu'une main a tapoté mon épaule. Je cligne des yeux, encore ensommeille, lève la tête pour voir mon « agresseur »… et souris bêtement.

- Que faites-vous tout seul dans l'escalier, Ohno-san ? me demande Tegoshi-kun dans un sourire à faire fondre un iceberg.

J'essaye de rester concentré pour répondre à sa question au lieu de me perdre dans ce sourire. Ca devrait être interdit d'ailleurs. C'est pas humain un sourire pareil. Bref… Ce que je fais là ? Anoooo… Je prend l'air ? Non je ne peux pas répondre ça, mais je ne peux pas dire non plus que je me suis enfermé à l'extérieur tout seul. J'aurais vraiment l'air idiot. Quoique… Si je l'apitoie… Non, je suis plus âgé que lui, je ne peux pas user d'un pareil stratagème…

- Je suis enfermé dehors, réponds-je piteusement. Mes clés sont restées à l'intérieur.

La compassion se peint immédiatement sur les traits adorables de mon cadet. J'ai envie de kyater comme une fille. Je me retiens très fort.

- Pauvre Ohno-san ! s'exclame-t-il. Mais ça fait longtemps que vous êtes là ?

- Je ne sais pas au juste. Je me suis assoupi. Plus d'une heure en tout cas.

- Oh ! Alors venez chez moi en attendant le retour de Yokoyama-san.

Je retiens un geste de victoire.

- Je ne veux pas vous déranger.

Menteur. Quel menteur je fais. J'en envie de le déranger. J'ai envie de beaucoup de choses le concernant en fait. Je me gifle mentalement.

- Ne dites pas de bêtises. Je ne vais pas vous laisser tout seul à la porte quand même.

Il se saisit de mes courses d'une main et prend la mienne de l'autre. Je beugue stupidement. Je beugue comme une groupie. J'ai honte. Mais en l'occurrence, c'est bon la honte. Sa main est petite et fine, mais plus vigoureuse que je ne l'aurais cru. Et je pense à des détails parfaitement stupides. Ce garçon me fait perdre la tête, moi qui suis réputé pour l'avoir froide. Mais malgré ça, toujours pas de papillons dans l'estomac ni rien. C'est donc bien ça. Une bête attirance physique.

Je le suis dans l'escalier jusqu'au rez-de-chaussée où il vit, en face de chez sa mère. Il m'emmène carrément chez lui. Je suis aux anges. Stupidement encore une fois. Il ouvre la porte et me laisse dans l'entrée pendant que, après s'être rapidement déchaussé, il va mettre mes courses dans son frigo. J'entre et regarde autour de moi sans pouvoir m'en empêcher. La décoration est faite dans des tons tout à fait sobres et avec beaucoup de goût. J'en étais sûr. Il s'habille trop bien pour avoir autre chose que du goût.

- Vous voulez boire quelque chose ? demande-t-il en revenant vers moi.

J'ai sursauté, tout entier absorbé par ma contemplation de son cadre de vie, je ne l'ai pas entendu approcher. Il est si léger que ses pas ne font pas le moindre bruit sur le sol de tatamis. Je me demande d'ailleurs ce qu'il fait dans la vie. Je n'ai jamais osé le lui demander.

- Heu… Non merci. Mais c'est gentil à vous.

Crétin. Je suis un crétin. J'entends presque la voix de Jun me dire « bouge-toi ! ». Se bouger, c'est bien gentil, mais je ne sais pas comment engager la conversation ni quoi lui dire. Je jette un coup d'œil à la dérobée sur son profil délicat et mon regard accroche la douce courbure de ses lèvres. Inconsciemment, je lèche les miennes. Elles ont l'air tellement douces et tendres… sucrées même, comme un fruit bien mûr et affreusement tentant. Raaaah à quoi je pense, sérieusement ? Reprends-toi, Toshi !

- Asseyez-vous, me dit-il en désignant les coussins placés autour d'un kotatsu.

Je ne me le fais pas dire deux fois, m'agenouille autour du meuble douillet et attend qu'il revienne de la cuisine, tenant un soda. Il ne boit pas d'alcool en plus. Ce petit est vraiment un garçon bien. Je suis malgré moi le moindre de ses gestes. Il est vraiment gracieux, c'est fou. Même pour boire une simple cannette, il… Stop ! On se calme Ohno ! Tu n'es pas une groupie !

- Excusez-moi de vous demander ça, Tegoshi-kun…

- Yuya, corrige-t-il. Je vous l'ai déjà répété je ne sais combien de fois.

Et bien continue. J'aime quand tu me parle. Même si c'est juste pour me répéter ton prénom qui sonne comme une musique à mes oreilles, avec ta voix cristalline. De toute façon, je n'oserais pas employer ton prénom alors qu'on se connait si peu, même si tu m'en prie.

Je me contente de sourire pour noyer le poisson. Et ça semble marcher.

- Que vouliez-vous me demander ?

- En fait… je me demandais ce que vous faites dans la vie.

Et voilà, ce n'était pas si difficile en fait. Je me sens pourtant nerveux comme un ado. C'est ridicule. Surtout pour une question si anodine.

- Ah c'était donc ça, sourit-il. Je suis enseignant en maternelle.

Enseignant en maternelle… Etrangement, je n'ai absolument aucun mal à l'imaginer entouré de jeunes enfants. Il a tout a fait le profil de l'emploi et sa gentillesse et son sourire doivent faire des merveilles. Le mien, à cet instant, doit vraiment être niais, mais tant pis. Je me surprends à avoir envie de passer la main dans ses magnifiques cheveux châtains ondulés qui ont l'air si soyeux. Je commence même à avancer la main, mais je finis par la glisser sous ma cuisse pour ne pas être tenté.

- Je vois…

- Vous savez à quelle heure Yokoyama-san doit rentrer ?

Hein ? Pourquoi il me parle de Yokotruc d'un coup ? je cligne des yeux. Ah oui, les clés restées à l'intérieur…

- Aucune idée. Je ne sais même pas ce qu'il fait dans la vie…

Et je m'en contrefiche…

- … Donc je ne connais pas ses horaires.

Et je m'en moque également.

- Il est vétérinaire.

J'en reste coi. Mais il est donc au courant de tout, ce petit ? C'est fou… Vétérinaire ? Et ben je n'y aurais pas pensé. Remarquez, avec un chat diabolique comme animal de compagnie, c'est plausible.

- Son cabinet ferme à dix-huit heures trente et il a environ quarante minutes de trajet pour rentrer. En attendant, vous pouvez rester là. Et si vous avez sommeil, il y a un futon dans la chambre d'ami.

Dormir près de lui… Même séparés par des portes, je suis étrangement sûr que je dormirais mieux. Mais gare au retour sur terre quand Yokotruc reviendra. Passer de l'adorable Yuya à lui sera assez violent comme contraste.

- C'est gentil mais je ne veux pas abuser…

Crétin ter.

- Puisque je vous le propose. Ne faites pas votre tête de mule, vous avez besoin de dormir, ça se voit.

Ah ça… mais le mot « crevé » est donc écrit en gros sur mon front, pour que tout le monde le remarque ? D'abord Nino, puis Jun, Koyama et maintenant Tegoshi… Je retiens un bâillement. Ah c'est malin, je vais lui donner raison si ça continue. Je sursaute quand il reprend ma main. Mais qu'est ce qu'il fait ? Je le fixe sans comprendre, jusqu'à réaliser qu'il me guide à la chambre d'ami. Ah, donc je n'ai même pas le choix en fait. Bah tant pis. Je me sens rattrapé par la fatigue de toute façon. Je le regarde déplier le futon, comme un parent pour son gosse (alors que c'est moi l'aîné de nous deux), puis le tapoter comme pour me dire de m'y allonger. J'hésite encore quelques secondes, mais ce traitre de matelas semble me dire « je suis moelleux, essaye-moi ! ». Je bâille. Merde. Evidemment, il m'a entendu.

- Vous voyez bien que vous ne tenez plus debout ! triomphe-t-il. Allez !

Je ne résiste plus. Je n'en ai plus la force de toute façon. Je m'asseois sur le futon ouvert et m'y allonge. Il remet la couverture sur moi. Je suis bien. J'ai l'impression que tout est comme ça devait être. Sauf qu'il se relève et va pour s'éloigner. Sans comprendre pourquoi, je saisis son poignet pour l'en empêcher. Il me regarde, surpris, mais ne se dégage pas.

- Restez. S'il vous plait.

Je le supplie comme un môme qui craint les cauchemars. C'est pitoyable.

- D'accord.

Je hoche la tête dans un petit sourire déjà à moitié endormi, quand je percute. « D'accord » ? Comment ça « d'accord » ? Pourquoi ne refuse-t-il pas ? Pourquoi ne me repousse-t-il pas ou ne rit-il pas de cette lubie aussi idiote que grotesque ? Pourquoi… s'allonge-t-il près de moi en gardant sa main dans la mienne ? Ebahi, les yeux écarquillés malgré le sommeil qui arrive doucement, je fixe son adorable visage tout près du mien. Je ne comprends rien du tout. Qu'est ce qui se passe ? Son front touche le mien maintenant et je sens sa main dans mes cheveux. Pourquoi ? Pourquoi fait-il ça alors qu'on se connait à peine ? Woh… ses yeux sont drôlement clairs. Je ne m'en étais pas aperçu jusqu'ici. Pas plus que je n'avais remarqué les trois petits grains de beauté au dessus de sa lèvre supérieure. Il est trop mignon. Heu… Non en fait vu d'aussi près, il a dépassé le stade du « mignon ».

- Pourquoi ? demandé-je, déjà à moitié assoupi.

-Shhhht… Dormez… murmure-t-il en me caressant la joue.

C'est la dernière chose que j'entend avant de sombrer.

Je me réveille plus tard, après un rêve bien agréable. Un peu trop agréable même étant donné la gêne que je ressens au niveau de mon bas-ventre. Et merde… j'ouvre les yeux. Ses lèvres ne sont qu'à quelques millimètres des miennes. Je déglutis et m'écarte légèrement. Avant de me rendre compte que mon bras est passé autour de sa taille et qu'il dort profondément, ses cils jetant une ombre pâle sur sa peau dorée. Je dois remonter. Et vite. Avant de faire une bêtise. Je retire mon bras et me relève le plus lentement et doucement possible pour ne pas le réveiller. Je me sens comme un amant qui doit fuir parce que le mari de sa maîtresse est rentré. C'est débile, surtout qu'il n'a personne dans sa vie et que je le sais très bien. Il soupire dans son sommeil et ses lèvres s'entrouvrent. Arg, ne regarde pas, Toshi, fuis ! Je me hâte vers la cuisine, récupère mes sachets plastiques et quitte son appartement le cœur battant comme si j'avais le diable à mes trousses. Je monte quatre à quatre les escaliers et, oubliant mon histoire de clé, abaisse la poignée de la porte. Qui s'ouvre. Yokotruc est rentré. Je n'arrive pas à savoir si j'en suis content parce que du coup je ne suis plus à la porte ou si je ne le suis pas parce qu'il va recommencer à me casser les…

- Alors, c'est à cette heure qu'on rentre ? T'es allé draguer en sortant de l'hôpital ?

… pieds… J'ai dis que je le détestais ? Il est adossé au chambranle de la porte qui mène au salon et me fixe, les bras croisés, une jambe pliée de façon à poser son pied à plat dessus.

- Woh… t'es content de me voir ou quoi ?

Qu'est ce qu'il raconte, ce barjo avec son sourire tordu ? Il me fait flipper ce type, sérieux.

- De quoi vous parlez, on peut savoir ?

Avec son même sourire en coin qui veut tout et rien dire à la fois, et, du pouce, désigne quelque chose. Je baisse les yeux dans la direction indiquée. Merde… J'avais oublié mon « petit problème »… j'ai l'air malin maintenant.

- Ne prenez pas vos désirs pour des réalités.

- Ca risque pas, t'es pas mon genre. Trop nain et trop poupin.

Sale enfoiré. Je vais le tuer…

- Fermez-la deux secondes, Yokotruc, ça me fera des vacances…

Il n'y a pas à dire, le contraste entre l'adorable Yuya et l'autre tache qui me sert de colocataire est violent. Beaucoup trop. Je passe mon chemin, me dirigeant vers ma chambre pour y continuer ma nuit et, peut-être, poursuivre le rêve que je faisais.

- Yokotruc t'emmerde, mon pote, crache-t-il. Et si t'es pas content c'est pareil.

Quelle vulgarité… Je ne devrais même pas en être surpris. Quand on voit les amis qu'il a…

- C'est ça, t'as raison, fuis terminer ta petite affaire, se moque-t-il.

Est-il possible d'être à ce point idiot et méchant ? Je crois qu'avec lui, on touche le fond. Si au moins il compensait sa personnalité pourrie par un beau visage, mais non, même pas. Cet homme n'a absolument rien pour lui, c'est effarant. Je rentre dans ma chambre et m'adosse à la porte que je viens de refermer. Ca m'ennuie de l'admettre, mais il a raison sur un point, cet imbécile : je ne peux pas rester comme ça. Mais ça m'embarrasse toujours, ce genre de chose. Je ne trouve pas ça… Enfin je n'aime pas faire ça. Pourtant en l'occurrence, je vais bien être obligé. J'aurais eu bien besoin d'un biscuit de Koyama pour me remonter le… Merde, les biscuits ! Ils sont restés dans l'entrée, avec le reste de mes courses. J'ai tout posé quand je me suis déchaussé et ensuite ce bête type m'a fait oublier de prendre au moins la boite avec moi. Je veux un biscuit… Oui, je fais un caprice, comme un gosse, mais je ne veux pas que ce Yokotruc touche à MES biscuits que Koyama a faits exprès pour moi. Tant pis pour mon « problème », je ressors en vitesse et fonce dans l'entrée. Juste à temps apparemment, parce qu'il a déjà le nez dedans. Je fonds sur lui, le repousse sans aucune douceur et récupère en priorité les biscuits.

- N'y touchez pas ! vociféré-je en serrant le tupperware contre moi.

Quitte à laisser quelque chose sur le champ de bataille, eux seront saufs.

- Woh, quel air ! On dirait un pitbull à qui on menace de piquer son os ! C'est ta petite amie qui te les a faits ou quoi ?

- Mêlez-vous de ce qui vous regarde !

- En général, ce genre de réponse veut dire oui, rigole-t-il.

- Croyez ce que vous voulez, je m'en moque totalement.

- Mais c'est qu'il mordrait ce petit, rit-il encore.

Vas-y, continue comme ça et tu ne vas pas comprendre ce qui va t'arriver, Yokotruc. Je suis gentil, mais il y a des limites et il y a longtemps que tu les as franchies…

Tant pis pour mes courses, je les abandonne où elles sont et sauve mes précieux biscuits. Il ne faut pas déconner. Ils sont vitaux, ces gâteaux. Je retourne dans ma chambre, poursuivi par son détestable rire et ouvre la boite, dévorant plusieurs éléments de son contenu pour me « venger ». Mmm… trop trop bon. Ce Koyama est un dieu de la pâtisserie. Rien que pour ça, je l'aime. L'ingestion des biscuits me réconforte un peu. Je consens à poser la boite, la rangeant bien à l'abri dans mon armoire, au cas où Yokotruc ait l'idée de venir fouiner et me jette sur mon lit, serrant mon oreiller contre moi en mettant de côté le désir qui m'étreint encore. Je referme les yeux et me laisse bientôt emporter par le sommeil, rêvant du jeune Yuya endormi dans mes bras.