Chapitre 5

Il ne manquait plus que ça…

Mon réveil indique quatorze heures vingt quand je m'éveille d'une « nuit » enfin complète. Je m'étire longuement et sourit malgré moi. On a beau dire, dormir, ça fait quand même du bien, surtout quand rien ne nous presse derrière. Je m'autorise quelques minutes supplémentaires à paresser, les yeux fermés, puis les rouvre sur l'oreiller que je tiens toujours et mon sourire disparait. J'ai rêvé de Yuya. Encore. Pour au moins la deux centième fois… Et avec tout ce qui s'est passé la « veille », mes rêves prennent des tours de plus en plus étranges. J'avoue ne rien comprendre. Quand je suis avec lui, je pense des choses totalement niaises, j'ai des lubies ridicules, des détails inutiles me traversent l'esprit, j'ai envie de plein de choses… mais en même temps, mon cœur ne fait pas de bond spectaculaire quand je le vois ni rien du même genre. De l'autre côté, il y a sa conduite à lui. Je ne saisis toujours pas pourquoi il a accepté de dormir avec moi, pourquoi il me prend la main sans raison, pourquoi il prête une telle attention à ma fatigue ou à ce que je dis et fais, pourquoi il est si gentil avec moi alors qu'on ne s'est jamais adressé plus de deux phrases dans la même journée. J'ai beau y réfléchir, me mettre la tête à l'envers, je ne comprends pas et j'ai horreur de ça. Pour autant, je me vois assez mal lui demander des explications. Décidément, entre l'autre Yokotruc et Yuya-chan qui me trotte dans la tête, c'est vraiment le foutoir dans ma vie. Pourquoi, hein ? Je n'ai rien demandé à personne moi… Je préférais encore l'époque où Nino me faisait quotidiennement des avances que je devais repousser. Au moins, c'était plus clair. Là, je dirais même que plus j'y pense et moins c'est simple. J'aurais bien demandé conseil à quelqu'un, mais à qui ? Jun et les autres s'y connaissent à peu près aussi bien que moi sur le sujet, voire moins et ce sont mes amis les plus proches. Non, je suis bel et bien seul avec ce marasme. Quelle histoire…

Je pousse un soupir à fendre une montagne et me redresse en bâillant, avant de me passer une main dans les cheveux. Il vaut mieux que j'arrête de réfléchir à ça, sinon je vais me pourrir ma journée. En plus, j'ai faim. Mon estomac crie famine depuis mon réveil. Je me glisse hors du lit, grogne vaguement qu'il fait meilleur dedans et traîne les pieds jusqu'à mes pantoufles, avant d'ouvrir la porte en priant pour ne pas tomber sur Yokotruc dès le réveil. Je regarde à gauche, à droite, un peu partout. Ouf, pas de Yokotruc en vue. Juste son chat maléfique qui me fixe d'un air mauvais. Je lui fais des gestes pour qu'il dégage Parce que, bien sûr, mon avertissement du premier jour est resté lettre morte. Très loin d'être enfermé dans la cuisine, cet animal fait ce qu'il veut où il veut dans l'appartement. Et ça m'agace profondément. Je m'efforce de l'ignorer et me dirige vers le frigo. Là, je suis stupéfait. Mes courses laissées dans l'entrée au terme de la Bataille des Biscuits ont été soigneusement rangées dans le frigo. Dans une moitié du frigo. Je n'en reviens pas. Quelle mouche a piqué ce Yokotruc ? Chat échaudé craignant l'eau froide, je m'empare de la bouteille de lait de soja, l'examinant sous tous les angles pour vérifier si elle n'a pas été percée ou autre, mais non. Avec la même suspicion, je scrute attentivement le reste de mes provisions et dois me rendre à l'évidence : mon infernal colocataire a simplement rangé mes achats dans le frigo, sans rien faire d'autre. C'est louche, très louche… mais pour le coup, je ne vais pas m'en plaindre. Attrapant un verre, j'ouvre la bouteille, en renifle le contenu au cas où puis, certain que rien n'est suspect, m'en verse une bonne quantité, que j'avale d'un trait. Ah ça fait du bien !

Je range la bouteille, rince mon verre et le pose sur l'égouttoir, puis me verse un bol de céréales. Oui, à quatorze heures quarante deux, et alors ? Je me réveille de ma « nuit », moi. Je vais ensuite m'écrouler dans le canapé et allume la télé sur une chaîne qui diffuse des dessins animés en boucle. Je m'en fiche, je suis tout seul et je fais ce que je veux. Mon petit-déjeuner achevé, je commence à comater. Si je ne me bouge pas, je vais me rendormir et je ne vais plus faire que ça. Pas que je n'en ai pas envie, mais j'ai des choses à faire. Genre répondre à la douzaine de mails que m'ont envoyé Wataru, Minoru et Shiori, qui me traitent de frère ingrat à ne pas donner de nouvelles. Sans compter ma mère, qui, elle, me traite de fils indigne, à grand renfort de « avec tous les sacrifices qu'on a fait pour tes études, tu pourrais nous passer un coup de fil de temps en temps, ça ne te tuerait pas »…. Ils sont drôles tous, je suis sensé leur donner des nouvelles quand ? Je n'ai déjà le temps de rien faire à part dormir… et encore… Donc j'avoue que les mails, coups de fil et autres choses du même genre me passent à cent kilomètres au dessus de la tête. Mais aujourd'hui, je vais faire un effort, comme ça je pourrais larver les deux prochains jours sans remord.

J'en suis à répondre avec autant d'enthousiasme que possible au mail kilométrique de Shiori qui me raconte par le menu toute sa vie de lycéenne et me répète cooooombien Katsuya est meeeeeeeeeeeerveilleux (je ne connais pas ce Katsuya, mais j'ai déjà envie de l'étrangler juste parce qu'il parle à ma petite sœur. Moi, grand frère protecteur ? Naaaaaan presque pas…), lorsque j'entends la porte d'entrée s'ouvrir. La porte ? A cette heure-ci en pleine semaine ? Je laisse là ma réponse inachevée et vais voir quelle nouvelle catastrophe me tombe dessus. Je ne suis pas loin en parlant de catastrophe : Yokotruc est avachi dans l'entrée, pâle comme un mort et le front luisant de sueur. Non. Non, non, non, je ne vais certainement pas m'apitoyer sur son sort, il le mérite je ne vais même pas essayer de lui…

- Ca ne va pas ?

… parler… Mais quel con… En quoi ça m'intéresse, hein ?

- Finement observé, me répond-t-il, sans son habituel sourire en coin moqueur.

- Alors pourquoi vous restez par terre ?

- Aide-moi à me lever et à aller jusqu'à ma chambre s'il te plait.

Hein ? Alors là, il rêve ? Plus souvent que je l'aiderais après tout ce qu'il m'a fait ! pas folle, la guêpe ! Heu, stop… Mes oreilles me jouent des tours ou il a demandé poliment ? Ah purée, c'est pas possible… Je soupire lourdement, prend son bras, le passe par-dessus mes épaules, le prenant par la taille pour le soutenir. Beuh, c'est Yuya que j'ai envie de tenir comme ça, pas ce Yokotruc de malheur… Enfin je ne vais pas le laisser tomber dans cet état, je ne suis pas inhumain, même s'il le mériterait étant donné l'enfer qu'il me fait vivre. J'ouvre la porte de mon ex-dressing comme je peux et me décharge e mon fardeau sur son lit aussi doucement que possible. C'est qu'il pèse son poids, le Yokotruc. Je me détourne pour retourner à mon ordinateur, quand un gémissement se fait entendre derrière moi, me faisant me retourner. Non mais non ! Hors de question que je… Merde, il est très très blanc quand même… Ok, j'ai compris, je vais appeler un médecin. Mais après, il se débrouille, je ne vais pas jouer les gardes-malade, je le fais déjà assez tous les jours sans recommencer quand je suis off et avec un type que je ne supporte pas en prime. Dire qu'en ce moment, je pourrais être en train de faire plus ample connaissance avec Yuya… Le pire, c'est que je ne suis jamais malade, donc je ne connais pas de docteur dans les environs. Je vais donc devoir demander à Yuya, hé hé hé. Un sourire fleurit sur mes lèvres et je me dirige déjà vers la porte d'entrée, quand sa profession me revient à l'esprit : enseignant en maternelle. Autrement dit, il n'a pas terminé sa journée et n'est donc pas encore rentrée. Ca aurait été trop beau. Ca veut dire que je vais devoir supporter Yokotruc. Et un Yokotruc malade comme un chien en prime… J'ai déjà dis que je suis maudit ? Non pas question, je vais m'enfermer dans ma chambre et qu'il aille au diable. Je pars déjà dans cette intention, quand sa voix affaiblie me parvient.

- Tu me déteste…

- Finement observé.

Celle-là, il ne l'a pas volée. Il s'attendait à quoi, cet abruti ?

- Alors, tu n'as pas compris ?

- De quoi parlez-vous ?

- Je n'ai rien contre toi.

Les bras m'en tombent. Ben voyons… Et les petits poissons rouges jouent à un-deux trois-soleil…

- Bah bien sûr... le pot de curry s'est accidentellement renversé dans le plat, hein ? Ne me prenez pas pour un imbécile, Yokoyama.

Ah tiens, j'ai retenu son nom finalement. Mais non, je vais garder « Yokotruc » malgré tout.

- C'est pas le cas. Tout ce que j'ai fais était bien intentionnel…

- Ah !

- Mais juste parce que tu m'as agressé le jour de mon arrivée.

La stupeur se lit sur mon visage. C'est une blague ou il est vraiment en train de me dire qu'il s'est vengé comme un gosse à qui on a piqué ses billes ?

- Je ne ferais…

Il s'interrompt et tremble violemment. Merde…

- Couchez-vous correctement au lieu de parler. Quand on est malade, on se tait.

Etrangement, il ne réplique pas et je remonte la couette jusqu'à son menton. J'ai bien envie de l'abandonner, mais ma conscience d'infirmier m'en empêche. Je soupire. Encore. Je suis vraiment maudit, cette fois c'est sûr. Je m'éloigne vers la cuisine pour prendre un linge propre, le mouille d'eau froide et reviens le poser sur son front. Il est brûlant, ce crétin… Comment il a réussi à attraper la crève ? Manquerait plus qu'il… tousse… Purée, à tous les coups, il a attrapé une bronchite carabinée. C'est bien ma veine. Je regarde l'heure. Si seulement j'avais pensé à demander son numéro de téléphone à Yuya, j'aurais pu lui envoyer un mail pour lui demander de m'envoyer un médecin du coin. Mais comme un abruti, je ne l'ai pas fais et du coup, Yokotruc agonise à moitié. Je prends son pouls, l'ausculte brièvement et il me regarde d'un air interloqué, ses prunelles assombries par la fièvre.

- Qu'est ce que… tu fais ? demande-t-il entre deux quintes de toux.

- Je vous ausculte pour savoir ce que vous avez été assez bête pour attraper.

- Tu es… infirmier… pas médecin…

- Taisez-vous.

Il a raison, ce crétin. Je ne peux pas confirmer mon diagnostic dont je suis pourtant presque certain. Et même si je le pouvais, je n'ai pas l'autorité nécessaire pour lui prescrire des médicaments. Seul un médecin le peut. Yokotruc est donc condamné à cracher son troisième poumon jusqu'à ce qu'un docteur puisse venir le voir. Et ce n'est pas pour tout de suite vu la lenteur exaspérante avec laquelle passent les minutes. A quelle heure un professeur de maternelle peut-il bien terminer sa journée ? Dans les seize heures trente non ? Ou quelque chose du même genre. Auquel cas, il ne devrait pas trop tarder à rentrer. Je décide donc d'aller l'attendre devant sa porte. Ca fait un peu stalker, mais bon, nécessité fait loi. Et puis je dois bien avouer que ça ne me dérange pas de le revoir. Je descends l'escalier et m'adosse à sa porte. Je pourrais demander à sa mère, mais l'occasion de le revoir est trop belle pour que je la manque. Les minutes défilent et, malgré moi, mes pensées remontent jusqu'à Yokotruc. J'espère qu'il n'agonise pas trop non plus. Mais non, c'est juste une bête bronchite, rien e plus, c'est n'importe quoi de s'en faire pour si peu. Et d'ailleurs je ne m'en fais pas. Pas du tout même. Je m'en fiche complètement.

Hum…

Après un quart d'heure supplémentaire, Yuya arrive enfin. Ses cheveux châtains légèrement ondulés sont ébouriffés et ses joues légèrement rouges comme s'il avait couru. Adorable. Il me regarde, la surprise dansant dans ses yeux noisette et sa bouche rosée s'arrondit sur un « oh ! » qu'il ne prononce pas.

- Ohno-san ? Bonjour. Vous vouliez me voir ? demanda sa voix claire.

Kamisama que j'aime quand il dit mon nom…

- Bonjour. Désolé de vous déranger au retour du travail, mais j'ai un petit problème et j'ai pensé que vous pourriez sûrement m'aider.

A ces mots, il sourit et je manque perdre contenance tant ce sourire me touche.

- Si je peux, ce sera avec plaisir, me dit-il.

- En fait, Yokotr… heu je veux dire Yokoyama est malade. Il a besoin d'un médecin mais je n'en connais pas dans les environs.

- Yokoyama-san est malade ? Qu'est ce qu'il a ?

Je rêve ou il s'inquiète pour lui… après avoir dormi avec moi ? Je ne comprends rien. Il l'aime ou quoi ? Aaaaah tout est embrouillé dans ma tête.

- Une bronchite selon moi, mais il faut un médecin pour confirmer et lui prescrire ce qu'il faut.

- Ah c'est pas grave alors ?

- Non.

- Tant mieux.

Il s'inquiète donc maintenant. Non, hors de question que je me le fasse piquer par un Yokotruc. Surtout par un Yokotruc agonisant.

- Je vais téléphoner au docteur Takizawa, dit-il en ouvrant sa porte, avant de me laisser entrer et d'en faire autant.

- Vous avez l'air de bien connaître Yokoyama, dis-je de mon ton le plus neutre.

Il tourne la tête vers moi et me sourit à nouveau. Kya…

- Oh oui ! C'est le fils d'amis de mes parents, donc je le connais depuis que je suis enfant. Il est comme mon grand frère.

Un frère… Ah ah… C'est bête mais je suis soulagé que Yokotruc ne soit pas un rival. Pourquoi, je n'en ai aucune idée par contre. Je le regarde se saisir de son téléphone. Ses gestes sont si fluides et gracieux, c'est fou. Allez, c'est le moment ou jamais pour lui dire… quoi d'ailleurs, je ne sais même pas.

- Yuya-chan…

Il allait porter l'appareil à son oreille, mais suspend son geste et sourit de nouveau. Kya bis.

- Je suis content que vous vous soyez décidé à m'appeler par mon prénom.

Non non, ressaisis-toi, Toshi, reste concentré. Ne te noie pas dans ses yeux, ne te perds pas dans son sourire…

- Heu… je… je… Heu… Yuya-chan, vous…

Ne te met pas à bredouiller avant même de savoir ce que tu veux lui dire, triple buse !

- Oui ? fait-il en refermant le clapet de son portable comme pour être plus attentif.

- Je… Vous devriez appeler le médecin. Il n'est vraiment pas bien.

Je me donnerais des claques. Et certainement les gars aussi. Pourquoi je lui ai parlé de Yokotruc au lieu de lui dire… je ne sais même pas quoi, mais au lieu de lui parler ? Pourquoi j'ai reculé avant même d'avancer ?

- Vous avez raison, approuve-t-il en rouvrant son portable pour y composer un numéro enregistré.

Non, ne m'écoute pas, on s'en fiche de lui ! Regarde-moi, moi ! Occupes-toi de moi ! C'est ce que j'ai envie de lui dire mais, bien sûr, je reste muet et planté comme un piquet. Désespérant. Je suis un cas désespéré.

Tandis qu'il parle au médecin, je me revois prendre sa main, je le revois s'allonger près de moi, son visage angélique tout près du mien… et les fameux papillons mentionnés par Aiba il y a quelques jours se mettent à voltiger dans mon estomac et j'essuie mes paumes moites sur mon jean. Merde, ils avaient raison, je suis amoureux. Je ne sais pas pourquoi « merde », mais merde quand même. Bon, au moins, je sais ce que je suis sensé lui dire, au petit. Sauf que je doute d'y arriver. Les grandes déclarations, c'est pas trop mon truc. Et pourtant, comme dirait Jun, si je ne lui dis rien, rien n'avancera. Quel bronx… Plus j'y réfléchis, moins j'y comprends quoi que ce soit.

- C'est réglé.

Le son de sa voix s'adressant brusquement à moi me tire de mes réflexions et me fait sursauter.

- Quoi ?

- le médecin arrive. Il va s'occuper de Yokoyama-san.

De qui ? Ah c'est vrai… Yokotruc, la bronchite, tout ça… Ce gosse me fait perdre la boule.

- C'est bien.

Ou pas…

- C'est gentil de votre part de veiller sur lui alors que vous êtes en congé.

Beaucoup trop oui… Allez Toshi, cette fois c'est la bonne, dis-lui !

- Heu, Yuya-chan, je…

Son regard innocent me fixe. Je ne vais pas y arriver, je suis trop troublé pour aligner deux mots cohérents. Il me fait perdre mes moyens…

- Je… retourne là-haut voir comment il va.

Ce n'est pas du tout ce que je voulais dire, mais c'est sorti tout seul. J'ai encore perdu une occasion et je ne sais même pas pourquoi. Sous son regard ébahi, je fais volte face et prend courageusement la fuite. Devant mon cadet de six ans. Dont je suis amoureux. Mais auquel je suis incapable de me déclarer. C'est pitoyable mais tant pis. Bref, je détale comme un lapin et me réfugie dans mon appartement. Je ne fuie pas Yuya, je crois plutôt que je tente de me fuir moi-même. Ce qui, bien sûr, est impossible. Je pose la main sur mon traître de cœur qui s'est emballé comme un crétin. Saleté de clichés sur l'amour ! Les papillons, les mains moites etc sont donc un fait réel et pas une invention des scénaristes de dramas ? Je suis dans de beaux draps…