Je me dirige vers ma chambre, quand la voix faible de Yokotruc m'interpelle. Je l'avais presque oublié lui avec tout ça. Je me dirige vers lui et constate qu'il a rejeté la couette. Il est bête ou quoi ? Agacé, je franchis la distance qui nous sépare et remédie à la situation, ce qui le fait aussitôt protester.

- J'ai trop chaud…

- On s'en fiche. Quand on est malade, on reste au chaud.

- Mais j'étouffe.

- C'est juste une impression, ça passera.

- Mais…

- Taisez-vous et ne bougez plus, dis-je en récupérant le linge qui a glissé de son front.

Je retourne à la salle de bain pour le mouiller d'eau froide et reviens dans la chambre, puis pose une main sur son front pour juger de sa température. Il est toujours brûlant.

- Tes mains sont fraîches, murmure-t-il dans un léger sourire.

- Non, elles ne le sont pas, mais comme vous avez de la fièvre c'est l'impression que ça vous donne.

- C'est agréable… J'aime bien…

Allons bon, voilà qu'il délire. Je retire ma main et la remplace par le tissu mouillé.

- Le médecin va arriver, dis-je.

- Tu… (il tousse) l'a appelé ?

- Tegoshi-kun s'en est chargé.

- Je vois…

Je retourne vers ma porte pour reprendre mon mail laissé en plan mais, de nouveau, sa voix se fait entendre.

- Il te plait, Tegoshi-kun on dirait.

Je me fige, stupéfait, la main sur la poignée de la porte. Comment sait-il ça ? Suis-je donc si transparent ?

- Ne dites pas n'importe quoi.

Je nie bien sûr. Je ne veux pas que Yokotruc se mêle de ma vie privée. Il y est déjà bien trop présent à mon goût. Je quitte la pièce, mais son rire s'élève faiblement. Même dans cet état pitoyable, il se moque quand même de moi. Il m'agace… Je retourne à mon ordinateur, mais je n'arrive pas à me concentrer. Mes pensées passent sans transition de Yokotruc à Yuya. C'est à rendre fou. J'ai besoin de réconfort. Un biscuit au gingembre de Koyama, ce sera parfait. J'ouvre mon placard, prend la boite et me cale sur mon lit avec sur les genoux, me saisissant d'un livre au passage. J'abandonne l'idée de finir mon mail pour le moment. On verra plus tard. Shiori ne m'en voudra pas plus de toute façon. Je prends une pâtisserie et croque dedans avec délice. Mmmmh… Délicieux… Je soupire de contentement, les yeux fermés pour mieux savourer. Je me répète sûrement, mais j'épouserais bien ce Koyama juste pour ses talents culinaires. Soudain, on sonne à la porte. Le médecin sûrement. Il a fait vite. Je soupire en regardant ma boîte de gâteaux comme si je n'allais jamais la revoir, la referme et la range, puis vais ouvrir. En effet, c'est lui, mais il n'est pas seul, Yuya l'accompagne. Il s'inquiète certainement pour son « grand frère ». Je ne veux pas. C'est bête, mais je suis jaloux. De Yokotruc. C'est un comble, mais je l'envie d'avoir l'attention de notre cadet.

- Ohno-san, je vous présente le docteur Takizawa. Il travaille dans le même cabinet que son cousin le docteur Imai et ils prennent soin de moi depuis des années.

- Enchanté, sensei.

- Moi de même. Où se trouve le patient ?

- Dans sa chambre, dis-je en le précédent.

Ne fois là, il observe Yokotruc qui a fermé les yeux et semble assoupi. Le médecin s'approche, s'agenouille près du lit et ouvre sa trousse de soins, avant d'en sortir un stéthoscope. Il repousse ensuite la couette et ouvre la chemise trempée de sueur du malade, puis pose l'extrémité de l'instrument sur son cœur. Le contact du métal froid tire Yokotruc de sa torpeur, il ouvre les yeux et pose un regard flou sur le praticien.

Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai du mal à détacher les yeux du torse qui se soulève difficilement au rythme d'une respiration heurtée. Soudain, je sens qu'on me touche l'épaule et je tourne la tête, surpris. Yuya s'approche encore et, comme pour ne pas troubler la consultation, murmure :

- Je peux vous parler ?

Etonné, je hoche la tête et me dirige vers le salon. Je prend place sur le canapé, puis lui fait signe d'en faire autant. Je me demande bien ce qu'il veut me dire. Je suis ravi d'être seul avec lui, mais ça m'intrigue.

- Je vous écoute, dis-je en tentant de prendre un ton détaché.

- Je…

Il s'interrompt, semble chercher ses mots. Il tortille nerveusement ses mains fines en se mordillant la lèvre inférieure, ses joues sont légèrement rouges et son regard fuyant. Qu'est ce qui se passe ?

- Heu… En fait… heu… je me demandais… ce que vous pensez de moi…

Je le fixe. C'est quoi cette question ? Il veut dire « penser » dans le sens littéral du verbe ou c'est une façon imagée de demander autre chose ? Non, Toshi, ne commence pas à te faire des films.

- Pourquoi… vous me demandez ça ?

- Parce que… heu… enfin l'autre jour, chez moi, vous… enfin vous m'avez demandé de rester pendant que vous dormiez et… enfin depuis je me demande si… s'il n'y avait pas une raison…

Plus il parle, plus j'ai l'impression d'être à la fois très très rouge et très très pâle. Je ne me fais pas de films en fait, il se doute de quelque chose et il fait le premier pas dont j'ai été incapable tout à l'heure. Mon cœur part dans une folle embardée et il bat même si vite que Yuya doit l'entendre. C'est le moment de lui dire la vérité. Et je suis horriblement nerveux.

- C'est… Je… En fait… bafouillé-je.

Je baisse les yeux. Si je le regarde, je n'arriverais à rien. On doit avoir l'air fins, tous les deux, à bredouiller comme des ados. Allez, je me jette à l'eau. Au pire, je me prendrais le râteau du millénaire.

- .

Il me regarde sans comprendre, en clignant des yeux. J'ai parlé trop vite.

- Quoi ? fait-il doucement.

J'inspire profondément.

- Je crois… que je suis amoureux de vous.

Ca y est, je l'ai dis. Mais bizarrement, je ne m'en sens pas soulagé pour autant. Je crains sa réponse. Je suis plus âgé que lui, il va sûrement… Je n'achève pas ma pensée, mais écarquille les yeux, totalement stupéfait : mon adorable cadet vient de se blottir contre moi, entourant ma taille de ses bras, nichant son nez dans mon cou. Je reste statufié tellement je m'y attendais peu. Mon cœur bat à en exploser, j'ai chaud, je tremble presque…

- Moi aussi je vous aime, murmure-t-il.

He ? He ? HEEEEEEEE ? Je cligne des yeux comme un crétin. Il est sérieux là ? Il vient bien de dire… de dire… Non, je n'arrive pas à y croire. J'ai mal entendu… Il n'y a aucune raison pour qu'un ange pareil…

- C'est vrai ?

Il relève la tête et me fixe dans les yeux. Je me noie dans les siens. Encore.

- Depuis longtemps, confirme-t-il.

- Longtemps comment ?

Ca parait stupide comme question, mais je veux me rendre compte du temps exact qu'on a perdu alors que, manifestement, on ressentait les mêmes choses.

- Des mois. Depuis votre arrivée en fait.

HEEEEEE ?

- Pourquoi vous… tu n'as rien dis avant ?

Ben oui, du coup, se vouvoyer ne sert plus à grand-chose.

- Je suis plus jeune… je pensais que je ne t'intéressais pas. Jusqu'à l'autre jour. Depuis… j'espère…

Je ne sais plus quoi dire. En fait, il est bien trop près de moi pour que j'arrive à réfléchir correctement. Je ne sais pas ce qu'il me trouve, mais je m'en fiche. Il m'aime. J'ai envie de pousser un cri de victoire et de kyater en même temps. Je m'abstiens de faire les deux, ça ne ferait pas mature du tout.

Soudain, un contact. Celui dont je rêve depuis un bon moment. Celui de ses lèvres sur les miennes. Je ne suis pas déçu. Elles sont plus douces que la soie la plus fine, plus légères que l'aile irisée d'un papillon, plus sucrées que n'importe quel fruit… C'est affreusement cliché, mais tant pis, c'est ce que je ressens en ce moment. Je pose ma main sur sa joue, la caresse du pouce et répond au baiser.

Après quelques instants bien trop courts à mon goût, il se recule légèrement, se blottit de nouveau contre moi comme un chaton et je referme les bras sur lui, l'embrassant dans les cheveux. Je suis bien là. Je me sens mieux que je ne me suis jamais senti.

C'est ce moment tendre et romantique que le médecin choisit pour émerger dans la pièce et nous nous séparons à toute vitesse, comme pris en faute. Je me lève à regret, contourne le canapé et m'approche du praticien.

- Alors, sensei ?

- Une bronchite carabinée. Il en a pour une semaine au moins.

Noooooooon ! Ca ne pouvait pas plus mal tomber… Il choisit son moment, ce Yokotruc de malheur.

- Il va falloir quelqu'un pour le soigner. J'ai cru comprendre que vous êtes infirmier… Ohno-san c'est ça ? Pouvez-vous vous en charger ?

Est-ce que j'ai réellement le choix ? Je n'en ai pas l'impression. Je suis maudit. Condamné à jouer les baby-sitters auprès de Yokotruc au lieu de câliner Yuya. Je sais bien qu'il est malade et qu'il s'en serait certainement très bien passé, mais merde quoi, ça tombe toujours sur moi…

- Vous pouvez compter sur moi.

- Parfait. Voici l'ordonnance, reprit Takizawa en me la tendant.

Bon, comme de toute façon je n'ai pas le choix, autant faire contre mauvaise fortune bon cœur. Je règle la consultation au médecin en remerciant intérieurement Kamisama d'avoir pensé à prendre du liquide avant de rentrer la veille, raccompagne le médecin à la porte et la referme derrière lui. Il va falloir changer Yokotruc qui doit être vraiment trempé. Ce serait un coup à ce que son mal empire. Ce serait bête, il n'a pas besoin de ça.

- Il faut qu'on mette ce baka en pyjama, dis-je à l'intention de Yuya. Tu veux bien m'aider ? Ensuite il faudra aller chercher ses médicaments.

- Bien sûr, me dit-il dans un sourire adorable.

Je me dirige vers la chambre du patient et sens la petite main de mon compagnon se glisser dans la mienne. Je suis vraiment heureux. Je me sens presque pousser des ailes. C'est donc de bonne humeur que je re-rentre dans la pièce aux fenêtres embuées. Je m'approche du lit, ouvre la couette en souriant et constate que son regard est toujours aussi flou. Je tends à Yuya le linge en le priant d'aller chercher une bassine d'eau froide. Pendant qu'il va effectuer cette tache, j'essaye de dégager les bras de Yokotruc des manches de sa chemise.

- Qu'est ce que… tu fais ? murmure-t-il.

- J'essaye de changer le baka que vous êtes pour éviter qu'il attrape encore plus froid.

- Tu… t'inquiète pour moi ?

- … Non.

Certainement pas. Pourquoi je m'inquièterais, hein ? Je fais juste ce que le médecin m'a demandé.

- Tu as hésité…

- Taisez-vous. Je vous ai déjà dis qu'on ne parle pas quand on est malade.

Un sourire faible se dessine sur ses lèvres.

- Tu as hésité…

Je soupire.

- Vous êtes têtu.

- Toi aussi.

Il me fixe et je me sens rougir. N'importe quoi… Je suis troublé, ça m'énerve, surtout que je ne sais pas pourquoi. Yuya, reviens, ne me laisse pas seul avec lui… Heureusement, mon cadet est plutôt rapide à revenir, porteur de la bassine qu'il tient avec précaution. Il me la tend, je la pose à côté du lit, puis essore le linge qui y trempe, avant de le passer sur le visage et le buste du malade pour le débarrasser de la pellicule de sueur qui le couvre. J'ai l'habitude, je fais ça sans arrêt à l'hôpital… Alors pourquoi je me sens bizarre ? Je m'efforce de mettre de côté cette sensation dérangeante pour continuer sa toilette, mais j'ai du mal, d'autant plus que son regard ne me quitte pas. J'ai envie de lui dire d'arrêter ça, mais je ne suis même pas sûr qu'il le fasse exprès. Un soupir lui échappe alors que je passe le linge sur lui. He ? Un soupir ?

- Merci, fait sa voix faible, avant qu'il ne soit secoué par une quinte de toux.

J'évite de le regarder et trempe de nouveau mon linge, l'air absorbé.

- Ne me remerciez pas… fais-je en passant de nouveau le tissu sur lui après l'avoir essoré.

Je sens toujours son regard et j'ai l'impression qu'il est plus intense que tout à l'heure. Comme s'il me brûlait la joue.

- Yuya, tu peux le changer s'il te plait ? fais-je en me redressant, avant de me diriger vers la porte.

- heu oui, fit-il, visiblement surpris.

J'aurais voulu lui expliquer, mais je vois mal comment décrire ce que je n'arrive pas moi-même à définir. Je quitte la pièce pour aller sur le balcon du salon respirer un peu. C'était quoi ce regard ? Je ne comprends pas et m'absorbe dans mes pensées, les yeux rivés sur la forêt de bâtiments divers qui constitue le paysage, si bien que je n'entends pas arriver mon compagnon. Je ne prend conscience de sa présence qu'en le sentant m'enlacer par derrière et en sentant sa joue se poser en bas de ma nuque. Je suis surpris mais je ne proteste pas, c'est trop agréable. Il reste silencieux plusieurs minutes puis, sans me lâcher, demande :

- Satoshi, est ce que tout va bien ?

Satoshi… C'est la première fois qu'il m'appelle par min prénom et, une fois encore, ça me met ces stupides papillons dans l'estomac.

- Oui, pourquoi ?

- Je ne sais pas, tu es parti brusquement alors ça m'a inquiété.

Je me retourne entre ses bras et lui souris.

- Ca va, ne t'inquiète pas. Il faisait très chaud dans la pièce et j'ai eu envie de m'aérer un peu c'est tout.

- Tu es sûr ?

- Certain. Mais merci de t'en faire pour moi.

- Je t'aime.

Je crois que je ne me lasserais jamais de l'entendre me le dire.