Son ton est si dur et cassant, de nouveau, que je le fixe en clignant stupidement des yeux. Alors là je ne comprends plus rien du tout… Un coup il est doux et tendre, d'une gentillesse à faire fondre un ours en peluche… et ensuite, il est plus glacial que la banquise des deux pôles réunis. Cet homme est une contradiction vivante et je ne le suis absolument plus.

- D'accord, quel est le problème ?

- Qui te dit qu'il y en a un ?

- S'il n'y en a pas, c'est que tu es schizophrène .

- Va savoir.

- Non mais sans rire, il se passe quoi ?

- Je vois pas de quoi tu parle.

Sur ces mots, il regarde de nouveau l'écran comme si je n'étais pas là et je n'apprécie pas. Je me place donc entre lui et la télévision, les sourcils froncés.

- Tu te rends compte que tu viens de dire que tu es jaloux ? De Koyama ?

- Et ?

Je m'étrangle presque.

- « Et ? » ? Comment ça « et ? » ? Tu te fiches de moi ?

- T'es devant la télé, bouge.

- Je m'en fous !

Je me penche vers lui et l'attrape au collet. Je m'énerve rarement, mais cet homme a le don incroyable d'user ma patience à vitesse grand V.

- Maintenant, tu vas m'expliquer ce que ça signifie !

Il soutient mon regard, stoïque, puis se dégage de ma poigne et se lève.

- Comment t'as pu devenir infirmier en étant si peu observateur et si long à la détente ? T'as eu ton diplôme dans une pochette-surprise ? lâche-t-il durement.

Je m'attendais si peu à une telle répartie, que je reste figé quelques instants, ce qui lui laisse le temps de gagner sa chambre et de s'y enfermer. Quand je réagis enfin, il n'est déjà plus accessible. Il m'agace… Kamisama qu'il m'agace !

Je regarde l'heure et décide d'aller à l'hôpital. Je suis toujours off normalement, mais j'ai besoin de travailler et voir mes amis pour oublier et me calmer. Je m'arrangerais avec notre chef de service. Je quitte donc l'appartement pour la deuxième fois de la soirée et m'engouffre dans ma voiture. Une petite demi heure plus tard, je suis arrivé et me présente à Kaneda-san. Bien entendu, comme je le pensais, elle n'a guère apprécié de me voir revenir avant le délai prévu, mais elle n'a pas opposé son véto à ma reprise de service. Je me change rapidement et commence mon habituelle tournée. J'ai toujours le même secteur, alors je connais par cœur le cas des patients qui me sont dévolus. Comme d'habitude, je commence par la chambre de ma petite douceur : Mariko-chan, une jeune fille de treize ans atteinte d'une dégénérescence oculaire. Elle est presque aveugle et pourtant elle ne se plaint pas et prend même les choses avec une philosophie très mature, qui donne à réfléchir. Près de ce genre de personne, on relativise beaucoup de choses.

J'ouvre la porte de sa chambre et, comme d'ordinaire, sa voix claire et un doux sourire m'accueillent.

- Ohno-san ?

Elle arrive à me reconnaitre à ma façon d'ouvrir cette porte, ça c'est quelques chose qui me surprend toujours.

- Bonsoir, Mariko-chan. Comment vas-tu ? dis-je en m'approchant du lit.

- Ca va, répond-elle en tournant la tête vers moi. Mais vous ne deviez pas travailler aujourd'hui, que faites-vous là ?

- Je voulais voir mon petit rayon de soleil.

- C'est gentil.

- Qui a pris soin de toi la nuit dernière ?

- Ninomiya-san, répond-elle.

- Ca a été ?

- Oui, il est gentil. Mais c'est vous que je préfère.

Adorable. Je souris malgré moi. Il faut dire qu'on se connait bien tous les deux. Depuis que son mal a été diagnostiqué il y a toris ans, elle passe l'essentiel de son temps ici.-

- Ohno-san, est ce que tout va bien ? Votre voix n'est pas tout à fait comme d'habitude.

Pris par surprise par sa perspicacité, je ne trouve tout d'abord rien à répondre, puis réagis.

- Tout va bien, ne t'inquiète pas, fais-je en caressant ses cheveux. Essaye de dormir, d'accord ?

- D'accord, fait-elle docilement en s'allongeant.

Je remonte la couverture sur elle et vérifie son goutte à goutte par automatisme.

- Si tu as besoin de quelque chose, appelle-moi.

- Hum.

- Bonne nuit, Mariko-chan.

- Bonne nuit, Ohno-san. Prenez soin de vous.

Je l'embrasse sur le front, puis quitte sa chambre et la bulle de douceur, d'apaisement, qu'elle génère toujours. En sortant, je tombe sur Nino, qui s'apprêtait à y entrer.

- Oh-chan ? Mais t'étais off nan ? fait-il, surpris.

- Oui.

- Mais alors qu'est ce que…

- Plus tard, Nino. C'est une longue histoire. On verra ça à la pause. Où sont les autres ?

- Jun secteur quatre, Aiba secteur un, Sho secteur trois. Et comme t'étais en théorie pas sensé être là, j'avais hérité du deux en plus du cinq.

- Je vois. Tu peux retourner au cinq alors. Je gère le deux.

- T'as l'air crevé. Tu nous raconteras, hein ?

- promis. File.

- D'acc.

Il me fait un petit salut et repart de son côté. Je poursuis ma tournée. Dans mon secteur, je n'ai que des « permanents ». Des personnes obligées de rester ici à cause de leur maladie ou, du moins, contraintes à des séjours si longs et fréquents, qu'un lit leur est réservé. Comme Mariko-chan par exemple. J'aime ce contact, cette relation particulière que, du coup, je développe avec eux et je sais qu'eux-mêmes ont ainsi moins l'impression d'être réduits à de simples numéros de dossiers ou de chambres. Nino et les autres ne raisonnent ni ne fonctionnent comme moi, je le sais et ne peux les en blâmer. D'autant que mon secteur est moins étendu que les leurs, alors j'ai davantage de temps, même si les demandes que je reçois ne sont pas moins farfelues. Le revers de la médaille, c'est que les patients dont je m'occupe sont atteints de maladies souvent mortelles à long terme, voire même à court terme. Alors quand l'un part, si on n'a pas le cœur un minimum endurci… j'ai vu des aides-soignantes partir en dépression à cause de ça. J'étais comme ça quand j'ai commencé, mais il a vite fallu que je me forge une petite carapace, sinon j'aurais été incapable de faire mon travail. A l'époque, les gars m'ont d'ailleurs pas mal taquiné à ce sujet.

Je continue ma tournée : Ishigaki-san et sa mucoviscidose, Tadami-san et son cancer du pancréas Asakusa-san et sa myopathie… Pour chaque malade, mes mots sont différents. Je m'intéresse sincèrement à eux et parfois, nous discutons de choses et d'autres comme de vieux amis. Ils se savent tous condamnés à plus ou moins long terme, pourtant ils rient, ils plaisantent… J'admire leur force, leur soif de vivre en dépit de tout. C'est une leçon, un exemple pour tous ceux qui sont en bonne santé, moi inclus. Comparés à leurs problèmes, les miens sont si insignifiants…

Mes problèmes… j'avais réussi à ne pas y repenser jusque là mais, à présent que ma tournée est temporairement terminée, ils me rattrapent. Un coup d'œil à l'horloge murale m'informe que mes amis vont bientôt prendre leur pause eux aussi. Je me dirige donc vers la petite salle dans laquelle nous sommes toujours seuls (je crois que les infirmières nous fuient. Je ne sais pas pourquoi) et, en les attendant, je prends un café au distributeur. On dirait plus du jus de chaussette que du café véritable, mais nous y sommes habitués et on en a besoin pour tenir le coup toute la nuit.

Je tripote mon gobelet avec nervosité. Pourquoi ? Parce que j'ai dis à Nino que j'allais tout leur raconter ? Sûrement. Mais est ce que je veux tout leur raconter ? je ne sais même pas. Tout à coup, je trouve bien plus simple de parler à Koyama, que je connais finalement assez peu, qu'à mes quatre amis qui, eux, me connaissent trop, qui me devient parfois à un point troublant. La porte s'ouvre et ils entrent. Ils ont les traits tirés. Ils prennent la machine à café d'assaut, puis s'asseyent près de moi, leur boisson chaude à la main.

- On t'écoute, lance Aiba.

Evidemment, Nino leur a parlé. Je me passe la main dans les cheveux.

- Je ne sais même pas par où commencer…

- Il y a eu tant de choses que ça ? s'étonne Sho.

- Encore plus même.

- Ouais, alors nous on s'est arrêtés à Tegoshi-kun, à qui tu devais te déclarer.

La mention de ce nom transperce les lambeaux sanguinolents de mon cœur comme un poignard acéré.

- S'il te plait… ne prononce plus jamais ce nom, supplié-je en tentant d'empêcher ma voix de trembler.

- Pourquoi ? il t'as jeté ? demande Aiba avec son habituelle diplomatie, s'attirant un coup sur la tête de Sakurai.

- Non, fais-je en retenant un sanglot.

Je les vois échanger un regard inquiet, alors que les larmes recommencent à couler sur mes joues, se transformant en flots ininterrompus.

- C'est donc si grave… murmure Nino, choqué.

Je peux le comprendre, ils ne m'ont pas vu pleurer depuis… En fait je crois qu'ils ne m'ont jamais vu pleurer depuis qu'on se connait. C'est dire. Il faut que je me calme. Si je veux m'expliquer, je dois me calmer, mais la dernière fois que j'ai fondu en larmes comme ça, Yu était là pour me réconforter. Là… A cette pensée, mes sanglots redoublent et je n'arrive même pas à comprendre pourquoi.

Je ne les vois plus car ma vision est brouillée, mais je devine mes amis désemparés et impuissants. Je dois vraiment être dans un sale état. Ils me tapotent le dos en me disant des paroles réconfortantes du style « tout va s'arranger », « on est là », « ça va aller ». Ils sont gentils. J'ai de la chance de les avoir. Finalement, mes sanglots s'espacent, s'estompent, puis disparaissent et je reste juste à hoqueter bêtement. On dirait une grenouille qui coasse. Ridicule.

- Masaki, va lui chercher de l'eau, s'il te plait, demande So à son amant.

Aiba hoche la tête, va à la fontaine à eau du couloir et en revient un instant plus tard avec un gobelet d'eau fraîche qu'il me tend. Je le remercie d'un hochement de tête, puis le vide d'un trait.

- Est-ce que tu te sens assez bien pour nous raconter ? demande Jun.

- Ca nous fout un coup de te voir dans cet état, ajoute Nino. Qu'est ce qui s'est passé ?

J'inspire et me lance dans un nouveau récit, plus long que celui que j'ai fais à Koyama quelques heures plus tôt. Je raconte ma déclaration à qui-ils-savent, ma joie quand il a dit m'aimer je parle de ma maladie subite et de tout ce qui en a découlé, y compris l'évolution exacte de ma relation avec Yu j'explique la scène qui a précédé LA scène… et à ce moment précis, mon récit, jusque là à peu près cohérent, bascule dans le chaotique. Je bafouille, butte sur des mots que je ne peux me résoudre à prononcer tant ils sont ignobles, immondes, mais mes amis comprennent malgré tout. L'horreur se peint sur leurs visages, je les vois se jeter des regards, serrer les poings de colère, tenter de se contenir.

- Le salaud ! explose finalement Jun. Je vais lui casser la gueule, à ce fils de…

- Et ça servira à quoi ? l'interromp Aiba. Ca n'effacera rien.

- Est-ce qu'il t'as… commence Nino, visiblement pas plus capable que moi de le dire.

Je secoue la tête.

- Il… n'en a pas eu le temps.

- Comment ça ?

Je poursuis donc un récit déjà laborieux avec mon sauvetage par Yu, la bagarre, le réconfort qu'il m'a apporté, ma sortie, ma rencontre nocturne avec Koyama, le retour à l'appartement et l'incompréhensible réaction finale de mon colocataire.

- Ah bah putain, tu lui dois une fière chandelle, à ce Yokoyama !

- Hum. Mais je ne comprends plus rien à son attitude. On dirait qu'il a deux personnalités.

Ah tiens, j'arrive de nouveau à parler normalement. Je lève la tête que j'avais gardé baissée tout le long de mon histoire et les surprend en train d'échanger de nouveaux regards. De connivence cette fois. Comme s'ils savaient quelque chose que j'ignore.

- Qu'est ce qu'il y a ? demanda-je.

Ils se concertent de nouveau des yeux, comme pour déterminer qui va parler le premier.

- Ben… on a une théorie à ce sujet, avance Jun.

- Ah oui ?

- Vu ce que tu nous as raconté… commence Aiba.

- On pense que Yokoyama-kun… poursuit Sho.

- Qu'il est amoureux de toi, conclut Nino.

He ? He ? HEEEEEEEEE ? là, mon cerveau fait un beug. Et moi aussi par la même occasion. C'est quoi cette histoire ? Qu'est ce qu'ils racontent ?

- C'est… C'est quoi le délire là ? demandé-je après un blanc de quelques secondes.

- Ben écoutes, c'était un peu une évidence en fait. Y'a vraiment que toi pour pas piger.

- Il t'as envoyé des signaux gros comme un terrain de baseball et toi, t'as rien percuté, désespère Jun.

Je me tourne vers lui, ébahi.

- Quels signaux ?

- Ecoute, Oh-chan, fait alors Nino. Un homme qui te prend spontanément dans ses bras parce que tu vas mal, te caresse les cheveux, se glisse dans ton futon pour te serrer contre lui parce que tu pleure…

- Se lève malgré sa fièvre parce qu'il s'inquiète pour toi, reprend Sho, se bat pour te défendre malgré cette même fièvre, avoue être jaloux parce que tu es proche d'un autre…

- Si ça ne s'appelle pas des signaux, moi je me fais seppuku hein, achève Masaki.

- Tu crois peut-être que n'importe qui fait ce genre de chose pour quelqu'un ? reprend Jun.

Je suis sous le choc. Présenté comme ça, en effet, c'était évident, mais je suis du genre à ne jamais m'apercevoir de ce genre de chose si on ne me le dit pas clairement.

- Pourquoi il ne m'a rien dit… murmuré-je plus pour moi-même que pour leur bénéfice.

- Il attendait sûrement que tu comprennes tout seul, hasarde Nino.

- Et en voyant que ce n'était toujours pas le cas malgré les néons clignotants qu'il mettait sous ton nez, il a perdu patience, renchérit Jun.

- Ce qui expliquerait le retour à son attitude passée, conclut Sho.

Ca n'explique rien ! Enfin si, mais comment ça a pu arriver ? On se détestait à la base, comment il a pu tomber amoureux de moi ? Ca n'a aucun sens !

- Qu'est ce que tu vas faire à son sujet ?

- Et qu'est ce que tu vas faire de Koyama-kun ? questionne Aiba.

- He ? Qu'est ce que Koyama vient faire dans l'histoire ? demandé-je, perdu une fois de plus.

- Masaki… fait Sho d'un ton menaçant.

- Ben t'as un deuxième prétendant avec lui, explique-t-il sans écouter son amant. C'est un tombeur notre Oh-chan en fait, ajoute-t-il en riant.

- Masaki, tu sais à quel point je t'aime, mais des fois, tu devrais vraiment la fermer… désespère Sakurai.

Mon regard passe sans cesse de l'un à l'autre. Je suis totalement largué.

- Qu'est ce qu'il veut dire ?

Je n'aurais certainement pas du poser la question, je ne suis pas sûr d'apprécier la réponse. Mais au point où j'en suis, je ne suis plus à un coup de massue sur la tête près.

- Il est bien plus discret dans ses attentions, mais ce Koyama doit t'aimer lui aussi, explique Jun.

He ? Koyama ? Mon ami Koyama ? Non, impossible. Là ils se trompent.

- Mais non, n'importe quoi, il me l'aurait dit…

- Tu es venu pleurer sur son épaule à cause d'un autre, tout en parlant d'un second toutes les deux phrases, alors il a certainement pensé que ce serait tirer profit de la situation.

- Quoi ? Comment ça « en parlant d'un second toutes les deux phrases » ?

Là, je comprends de moins en moins. Mais il faut dire qu'avec cette avalanche d'évènements et de nouvelles, je ne suis pas certain d'être vraiment en état de réfléchir.

- C'est l'heure d'y retourner, fait alors Sho en se levant, imité par les trois autres.

Ils se dirigent déjà vers la porte, quand j'attrape Nino par le poignet pour le retenir.

- Explique-toi, le sommé-je.

Il regarde mes doigts qui l'enserrent et un sourire amusé nait sur ses lèvres.

- Tu ne t'es même pas rendu compte que pendant ton récit, tu as dit « Yu » toutes les deux phrases et que les trois quarts des « il » que tu as prononcé se rapportaient à lui. Tu l'aime, Toshi. Tu aime ce Yokoyama Yu.