Chapitre 11
Koyama
Après avoir lâché cette bombe, Nino est reparti de son côté et j'ai été distrait pendant toute la fin de mon service, à tel point que Kaneda-san m'a renvoyé chez moi en bougonnant que ce n'était pas la peine de revenir avant la fin de mes jours de repos, si c'était pour faire les choses à moitié. Je peux difficilement l'en blâmer, dans la mesure où j'ai multiplié les erreurs, que Jun appelé en renfort a du corriger derrière moi. Je ne suis pas bien fier de moi, mais les paroles de mon ami tournoyaient sans fin dans ma tête. Amoureux, moi ? De Yoko en plus ? Non, ça me parait hautement improbable, voire impossible. Nino se trompe, il y a forcément une autre explication… non ? Ah je n'en sais rien, c'est à rendre fou. Je ne suis même pas capable d'identifier moi-même ce que je ressens. Et non content de ça, il y a également cette autre supposition qu'ils ont faite, à savoir que Koyama… Non, ça aussi ça ne me parait pas très possible. Dans ma voiture, il fait froid et le givre a envahi mon pare-brise. Je mets le chauffage et attend qu'il fonde en me frottant les mains. Dix minutes plus tard, je roule sans but dans les rues de la ville et, presque inconsciemment, je me retrouve garé devant le combini. Je croise mes bras sur le volant et y pose mon front. C'est donc vraiment impossible que ma vie soit simple ? Elle l'était tellement avant… Si simple, si paisible, si… Je fais taire l'agaçante petite voix intérieure qui me souffle le qualificatif d'ennuyeuse. Ma vie me convenait comme elle était. Du moins avant. C'est vrai que maintenant, si je devais revenir à cette quiétude plate… Je pousse un profond soupir et relève la tête. L'enseigne lumineuse clignote doucement, comme pour m'inviter à entrer. Au fond, pourquoi pas puisque je suis là. Et puis parler avec Koyama me fait toujours plaisir. Je quitte donc l'habitacle de mon véhicule, verrouille celui-ci et pousse la porte de la boutique dans un tintement de clochette.
- Bienvenue, me lance une voix souriante qui n'est pas celle de mon ami.
Qui n'est pas la sienne ? Etonné, je fixe le visage poupin et souriant de Masuda-san, qui se tient en lieux et place de son collègue, derrière la caisse. Je jette un coup d'œil à l'horloge murale. Il est une heure du matin, c'est-à-dire dans les horaires habituels de Koyama. Mais aucune trace de lui.
- Excusez-moi, Masuda-san, mais où est Koyama-kun ?
Je tente de donner une inflexion normale à ma voix, mais je suis inquiet.
- Oh vous le cherchiez ? Je suis désolé, répond-il, mais il a appelé tout à l'heure pour dire qu'il ne se sentait pas très bien et qu'il fallait que je le remplace.
Malade lui aussi ? Décidément…
- Je comprends. Merci quand même. Bonne soirée, fais-je en tournant les talons pour sortir.
- Attendez ! m'interpelle-t-il alors que j'ai déjà un pied dehors.
Je m'immobilise, me retourne et le fixe avec étonnement. Quand j'arrive à croiser Masuda-san par hasard, il ne me parle pas en général.
- Vous êtes… Ohno-san ? me demande-t-il avec hésitation.
Je hoche la tête et il poursuit.
- Dans ce cas, il m'a chargé d'un message pour vous. Il a dit que… (il cherche dans ses souvenirs) Ah ! Il a dit que si vous aviez besoin, vous connaissiez son adresse et que sa porte vous était toujours ouverte.
Il savait que je viendrais avant même que je ne le sache moi-même. Voilà qui est tout à fait du genre de Koyama. Je hoche la tête à l'intention du messager en guise à la fois de remerciement et de prise de congé, puis quitte définitivement le combini pour rejoindre ma voiture. Mais une fois à l'intérieur, les clés sur le contact, j'hésite. Si je vais le voir et qu'il est malade, ou je vais le déranger ou je vais avoir envie de le soigner. Et je ne suis pas sûr du tout d'être assez fort mentalement pour ça. Du moins pour le moment. Surtout que la dernière fois que j'ai soigné quelqu'un… Mais ça n'a rien à voir, non ? Et puis Koyama est un ami, je ne peux pas le laisser comme ça, surtout qu'il a quand même pensé à moi alors qu'il était malade. Je hoche vigoureusement la tête pour moi-même, démarre et me dirige vers le quartier où il habite. Pourtant, tout en roulant, je ne suis pas tout à fait tranquille. Je me cache derrière une bonne action, mais en réalité, je cherche aussi malgré moi du réconfort que je sais qu'il me procurera comme il le fait toujours, souffrant ou non. J'arrête la voiture en bas de son immeuble, hésite, puis décide d'y aller tout de même malgré ma plus ou moins bonne conscience. J'expierais en prenant soin de lui cette nuit. Je pousse la porte du bâtiment, monte à son étage et sonne à la porte.
- C'est ouvert… Ohno-san, fait sa voix depuis l'intérieur de l'appartement.
Alors là, je suis bluffé. Comment peut-il savoir que c'est moi ? Même en prenant en compte le fait qu'il avait laissé un message à mon intention, il n'avait aucun moyen de savoir que je viendrais. J'abaisse donc la poignée et entre. Je me déchausse, franchis la petite marche qui sépare l'entrée du reste du logement et émerge dans un petit salon. Koyama est allongé sur un canapé en tissu beige, devant la télévision, un plaid en polaire le recouvrant presque entièrement et des mouchoirs en papier usagés formant un impressionnant monticule au pied d'une table basse. Il m'aperçoit, me sourit… et éternue.
- Désolé de vous recevoir dans cet état, me dit-il, avant de prendre un mouchoir et de se moucher bruyamment.
- Ne dites pas de bêtise, vous êtes malade, dis-je.
- Un bête rhume, mais je ne voulais pas risquer de contaminer tout le monde au magasin.
- Alors que me contaminer moi, c'est moins grave, rétorqué-je, amusé.
- Non non, pas du tout, ce n'est pas ce que je… commence-t-il en se redressant, l'air inquiet.
- Détendez-vous, je plaisantais, le rassuré-je en le forçant à s'allonger de nouveau.
- Désolé…
Par habitude, je pose une main sur son front et l'autre sur le mien pour comparer. Au moins il n'a pas de fièvre. Il a juste le nez plus rouge que celui d'un clown. En effet, son rhume est carabiné.
- Taka-chan vous a transmis mon message alors, sourit-il.
- Taka-chan ? Oh, Masuda-san… Oui, comme vous le voyez. D'ailleurs, comment saviez-vous que je viendrais au combini ? Je n'en avais pas la moindre idée moi-même.
- Parce que vous venez toujours quand vous êtes tracassé par quelque chose. Et qu'en ce moment, beaucoup de choses semblent vous ennuyer. Je me trompe ?
Je secoue la tête en signe de dénégation. Non il ne se trompe pas et c'est ce qui est troublant d'ailleurs. Il me connait vraiment bien. Peut-être même mieux que je ne me connais moi-même d'ailleurs.
- Asseyez-vous et racontez-moi, fait-il en tapotant l'accoudoir près de sa tête.
Je prends place sur le sol, non loin de lui. J'hésite. J'hésite fortement. Je me suis déjà confié à lui, mais je ne peux m'empêcher d'être un peu méfiant quand même. Après tout, Yuya aussi paraissait très gentil et en réalité... J'aimerais si fort que Koyama ne soit pas comme ça, mais je n'ai aucun moyen d'en être certain et je ne veux pas souffrir encore, même en simple amitié. Je reste silencieux si longtemps, que le malade s'inquiète.
- Ohno-san ? Qu'est ce qui se passe ? Vous ne voulez pas me parler ? Je suis votre ami, vous savez.
- Je sais.
Il y a vraiment de l'angoisse dans son regard brun posé sur moi et ça me fait hésiter encore plus. Je suis sûrement naïf, mais je lui fais vraiment confiance. J'espère ne pas m'en mordre les doigts.
- Je ne suis pas réellement tracassé, lui dis-je finalement, mais un de mes amis m'a dit quelque chose qui me perturbe et que je ne peux pas concevoir.
- De quoi s'agit-il ?
Et là, de nouveau, je m'interromps. Si jamais Jun et les autres ont raison et que Koyama... Je ne veux pas lui faire de mal. Lui parler de ça serait cruel et il n'a pas mérité ça.
- Je suis plus fort que vous ne le pensez, dit-il soudain.
A ces mots, je sursaute comme s'il m'avait giflé et pose sur lui un regard effaré. Par quel miracle a-t-il deviné ce à quoi je pensais ? C'est impossible. Ou alors... suis-je transparent à ce point ?
- Ne vous inquiétez pas, je ne lis pas vos pensées, mais à force d'observer les gens, je finis par réussir à décrypter leurs plus petites mimiques. Et vous avez parfois un visage très expressif.
- D'accord, mais là, ça relève presque de la télépathie, fais-je, encore abasourdi.
- Vous évitez le sujet, remarque-t-il doucement. Dites-moi.
Et soudain, sa main effleure ma joue. C'est si furtif, que si je ne l'ai pas vu faire, j'aurais pensé avoir rêvé. Mais dans ses yeux, je déchiffre trop de choses pour que ce soit le cas. Quelque part, ça m'embarrasse. Les autres ont peut-être raison après tout. Peut-être que... qu'il... éprouve quelque chose pour moi...
- Dites-moi, répète-t-il dans un souffle, en se redressant sur un coude pour me fixer en face.
- Un de mes amis m'a dit que j'étais sûrement... amoureux de mon colocataire, lâché-je malgré moi.
- Oh... Et vous, qu'en pensez-vous ? Vous croyez l'être ?
- Honnêtement, je n'en sais rien. Tout est confus dans ma tête et dans mon cœur. Je ne sais même pas si je peux encore m'y fier après la façon dont il m'a trompé...
- Ce n'est pas parce qu'une fois il vous a dirigé vers la mauvaise personne, que ce sera le cas à chaque fois, objecte-t-il doucement. Ne lui retirez pas votre confiance. En général, on ne se trompe que rarement en suivant les élans de son cœur. Je m'en suis toujours bien trouvé personnellement.
Après le désastre Tegoshi, je ne peux qu'être sceptique, mais Koyama a vraiment l'air convaincu de ce qu'il dit Ce serait si simple de le croire et de me laisser porter. Sauf que, comme je lui disais, tout est embrouillé. Je crois que je vais tout simplement devenir fou à force de penser à tout ça. Je devrais peut-être tout simplement laisser les choses se faires seules, sans chercher à intervenir.
Le silence retombe entre nous et je reste pensif, mais son regard ne me quitte pas. J'ai une sensation de déjà-vu.
- Vous n'avez pas fait confiance aux bonnes personnes jusqu'ici, mais... vous pensez que je suis différent, n'est ce pas ? Je crois que c'est pour ça que vous venez vers moi quand ça ne va pas. Alors, vous accepteriez de... m'accorder une chance de prouver que je le suis vraiment ?
Sur le coup, je ne saisis pas de quoi il parle et le fixe d'un air interrogateur, le forçant à préciser.
- Laissez-moi prendre soin de votre cœur... et de vous... s'il vous plait, finit-il par demander.
Je reste muet. Attendez, stop arrêt sur image... Il ne l'a pas formulé exactement mais... est ce que cette question vise à me demander ce que je pense ? Parce que s'il pense ce à quoi je pense qu'il pense, alors on pense tous les deux à la même chose et c'est... presque aussi perturbant que l'idée que peut-être éventuellement, je puisse aimer Yu. Et du coup, je ne sais pas quoi lui répondre. Parce que ça veut dire que les autres avaient VRAIMENT raison. Je déteste quand ils ont raison, surtout ces derniers temps.
- Ohno-san ?
- Heu... à vrai dire, je ne sais pas quoi vous dire... Je ne vous ai jamais envisagé sous cet angle-là et... enfin vous êtes un ami précieux à mes yeux, je ne voudrais pas que ça s'arrête si... enfin vous voyez.
Pa-thé-tique... Je suis vraiment pathétique, surtout que je n'arrive même pas à terminer mes phrases.
- Je comprends, fait-il en souriant. Prenez votre temps pour y réfléchir, je peux attendre. Mais sachez que... Enfin si vous décidez d'accepter et que ça ne marche pas, je vous conserverais tout de même mon amitié. Je vous promets que ça ne changera rien.
Il comprend tout. Avec lui, je sens mon cœur et mon âme si facilement mis à nu, que s'en est troublant. Pourtant je n'en suis pas gêné. Peut-être parce que c'est Koyama et que j'ai l'impression de l'avoir toujours connu. Même si ça fait seulement quelques mois, je me sens apaisé en sa compagnie. Au point que, bien que ne croyant pas en la réincarnation, j'en viens à me demander si nous ne nous sommes pas connus intimement dans une autre vie. Plus intimement que des amis je veux dire. Du coup, je suis bien ennuyé de le faire poireauter une réponse comme ça, mais je suis encore plus embrouillé, parce que si les gars ont raison au sujet de Yu aussi, je me retrouve avec deux soupirants, dont aucun ne s'est déclaré clairement, même si c'est plus limpide d'un côté que de l'autre. Et si je compte Nino que j'ai déjà rembarré fermement en lui disant que non, lui c'était même pas en rêve et qu'il resterait mon ami, point... ça m'en fait même trois. Ca fait presque peur. J'ai presque envie de leur dire "Hé, stop, qu'est ce que vous me trouvez tous ?". C'est vrai, de mon point de vue, je n'ai rien d'extraordinaire, alors j'ai du mal à comprendre pourquoi moi, Ohno Satoshi, ai trois prétendants... enfin deux maintenant.
- Je ne peux pas vous répondre tout de suite, finis-je par dire, parce qu'il fallait bien que je rouvre la bouche avant qu'il croit que sa déclaration voilée m'ait rendu muet. Mais je vous promets une réponse au plus vite.
- Ne vous inquiétez pas pour ça, sourit-il. Je vous l'ai dis, j'attendrais aussi longtemps qu'il le faudra.
- Merci, Koyama-san, dis-je en lui rendant son sourire.
- Keiichiro, me corrige-t-il.
- Keiichiro, répété-je ne me sentant stupidement rougir.
Rougir pour ça à mon âge, n'importe quoi... Il ne fait pas la moindre remarque, se contente de sourire... et éternue, attrapant un mouchoir au passage. Avec tout ça, j'avais oublié que lui aussi était malade. Décidément, l'hiver est vraiment une saison maudite.
- Vous avez pris quelque chose pour votre rhume ? lui demandé-je.
- Non, mais ce n'est pas utile. J'en attrape un tous les ans et il s'en va tout seul, ne vous en faites pas.
- Tssss, vous n'y connaissez rien, fais-je d'un faux air apitoyé.
- Là, le plus ennuyeux est que mon nez est bouché.
- Laissez-moi faire.
- Ne vous sentez pas obligé de faire le garde-malade, vous le faites déjà bien assez à l'hôpital.
- Je ne suis plus à ça près. Et puis vous, c'est un peu différent.
- A cause de ce que j'ai dis ?
- Pas seulement.
Je ne sais pas, il doit y avoir un gène en moi, qui fait que je suis incapable de laisser une personne malade se débrouiller seule. Déformation professionnelle je suppose.
- Vous avez du thym ? demandé-je soudain.
Ma question semble le surprendre, car il met quelques secondes avant de répondre.
- Heu... dans la cuisine certainement.
- Et de l'huile essentielle ?
- Pas sûr, mais peut-être dans la salle de bain. Que mijotez-vous ?
- Bon.
Sur cette monosyllabe qui ne répond pas à sa question, je file prendre un bol, que je trouve en farfouillant dans les placard et remplis d'eau bouillante. Je cherche ensuite le fameux thym, que je met quelques minutes à retrouver tellement il a de pots d'épices et herbes diverses. Incroyable, je n'avais jamais vu ça. Enfin il faut dire que je ne cuisine pas non plus, ce qui n'aide pas. Une fois le pot trouvé, je jette une bonne poignée de son contenu dans l'eau chaude, puis pars en expédition à la salle de bain pour trouver une serviette et le flacon d'huile essentielle. La serviette, je tombe dessus tout de suite, mais l'huile, c'est autre chose. Koyama a un de ces bazar dans sa salle de bain... Woh, il pourrait faire concurrence à Yu qui a envahi la notre avec divers bidules totalement inutiles. Et du coup, comme aurait dit mon grand-père, une poule n'y retrouverait pas ses petits. Alors que le reste de l'appartement est parfaitement en ordre, c'est tout à fait curieux. Cinq bonnes minutes plus tard, après avoir inventorié de façon involontaire les produits posés sur le bord de la vasque, celui de la baignoire, du petit panier de la douche, de celui accroché au radiateur etc, je finis par dénicher ce que je cherchais, au fin fond du placard, manifestement dans un endroit où il ne regarde jamais. Je reviens donc dans la cuisine avec mes trouvailles et la voix de mon cadet s'élève.
- Ohno-san ? Qu'est ce que vous faites ?
Je discerne de la curiosité, mais reste concentré sur ce que je fais. J'ajoute donc quelques gouttes d'huile essentielle au "bain de thym" et apporte précautionneusement le bol sur la table basse. Son regard se pose sur moi, interrogateur.
- Qu'est ce que c'est ?
- Une inhalation. Asseyez-vous et mettez votre visage au dessus.
Curieux, il s'exécute et je recouvre sa tête avec la serviette, englobant le bol.
- Heuuuuuu... fait sa voix étouffée. Il se passe quoi là ?
- Remède de grand-mère pour dégager les voies respiratoires, expliqué-je. Restez comme ça jusqu'à ce que vous sentiez une amélioration.
Son visage déjà recouvert d'une fine pellicule de sueur réapparait soudain, couronné d'une touffe de cheveux caramel en bataille à cause de la serviette.
- C'est moi qui suis sensé prendre soin de vous, pas l'inverse, objecte-t-il doucement.
- On verra ça plus tard. Pour le moment, c'est vous qui êtes malade et moi qui sais quoi faire, alors taisez-vous et respirez les vapeurs, fais-je sur le même ton.
Un sourire charmant éclaire ses traits.
- Ca veut dire que vous avez sérieusement l'intention de penser à ma proposition ?
- Je vous l'ai déjà dis. Maintenant remettez cette serviette, bougonné-je, un peu gêné qu'il revienne là-dessus.
Je me sens tellement plus à l'aise quand ça touche au médical et non pas au personnel... A se demander si je ne suis pas un handicapé du sentiment ou, plus généralement, du sentimental.
Il presque quatre heures du matin quand je quitte Koyama qui a fini par s'endormir après m'avoir remercié au moins une demi douzaine de fois pour mes soins (tu parles de soins... merci obaa-chan oui). Je roule vers la maison en essayant de ne penser à rien et allume la radio. Une chanson connue résonne dans l'habitacle et je chantonne à mi-voix, juste pour ne pas rester dans le silence. Etrangement, après avoir passé du temps près de Koyama, le silence ne me fait plus trop envie pour ce soir. Je me gare à ma place et pénètre dans l'immeuble, puis monte à notre étage et ouvre la porte. J'ai à peine franchi le seuil, qu'une tornade se jette littéralement sur moi.
- Putain, t'étais où ? T'es con, bordel ! Tu m'as foutu la trouille, abruti, on a pas idée de se barrer comme ça sans prévenir ! Pas un mot, pas un coup de fil, rien ! T'as vu l'heure qu'il est ?
He ? Il me faut quelques secondes pour faire le point et réaliser que mon agresseur nocturne n'est autre que Yu. Qui a l'air bien remonté. Et qui recommence sa crise de jalousie, mais en puissance dix cette fois. Il pousse un peu mémé dans les branchages là et je vais le lui faire comprendre.
- Désolé que MONSIEUR Yokoyama et ses sautes d'humeur n'ait pas apprécié que je sorte, fais-je avec ironie. Mais comme c'est « un peu » sa faute, il devrait plutôt se faire oublier.
- Ma faute ? MA faute ? Tu te fous de moi ? T'étais où, putain ?
- Ce ne sont pas tes oignons, alors lâche-moi ! fais-je en adoptant le même ton agressif que lui.
- T'étais avec quelqu'un hein ! Avoue, merde !
- Mais tu vas finir ouais ? Je t'appartiens pas alors tu te calme !
J'écarquille démesurément les yeux, quand il m'empoigne par le col, me plaquant contre la porte tout juste refermée. Ses yeux sombres lancent des éclairs. Il est furieux et étrangement, ça le rend super sexy. Et je me trouve louche de penser ça. Il est si près, que je sens son souffle se déposer sur mes lèvres. Le mien se raccourcit étrangement et malgré moi, je me sens frissonner.
- T'as toujours rien compris alors ? Bordel, c'est pas possible d'être aussi bouché ! Faut te le dire en quelle langue ? reprend-t-il sur le même mode.
- Tu m'as rien dis, crétin, tu m'as agressé et hurlé dessus !
Il ne répond rien, il se contente de m'embrasser possessivement, comme pour me prouver qui est le plus viril de nous deux. Sa bouche, exigeante, violente même, malmène la mienne presque avec rage, avec brutalité, pourtant je ne le repousse pas. Mieux, je le laisse faire un moment, y répondant de même, avant de l'empoigner de la même façon et d'inverser nos positions sans pour autant qu'il m'ait lâché. Mon souffle est erratique et plus rauque que d'ordinaire et j'ai chaud.
- T'as p'têt compris maintenant ? susurre-t-il en plongeant un regard enfiévré dans le mien. Mais t'inquiète, mon chou, même si tu fais le fier là, ça empêchera pas que si on le fait… ce sera toi le soumis. Toujours. Parce que t'as pas assez de cran pour guider et que je suis sûr que c'est ce que tu préfère…
Je sursaute et le fusille du regard. Il me cherche là ! Il me cherche, ce crétin d'abruti débile !
- Tu te prends pour qui, débile ? C'est quoi cet égo surdimensionné ?
- Mais tu l'aime, mon égo, sinon t'aurais pas répondu à mon baiser comme un affamé…
Ce n'est pas totalement faux… mais avec sa formulation, il a douché tout ce que j'avais de début d'envie. C'est quoi ce type qui se la joue lover ? J'ai horreur de ça. Surtout qu'il a vraiment rien d'un tombeur en plus. Ah ça m'agace. Je le relâche brusquement avec un à coup qui fait cogner son crâne contre la porte.
- Non mais j'hallucine là ! Tu t'es pris pour qui ? Casanova ? Ne rêve pas, tu ne ressemble à rien.
Et bim ! Autant pour son égo.
Pourtant ma réplique n'a pas d'autre effet que le faire rire. De ce rire désagréable du début. Ah ben si c'est ça sa façon d'être « amoureux de moi » il peut se la garder. Je ne veux pas de lui.
