Attention, ce chapitre contient un passage un peu dur et cru qui n'est pas du tout dans le style de ce que je fais d'habitude.
Chapitre 12
Horreur, malheur
Je rentre dans ma chambre, en claque la porte et me laisse tomber sur mon lit, en étoile de mer, le nez dans mon oreiller. Dégoûté. Je suis dégoûté et j'ai encore l'impression de m'être fait avoir comme un bleu. Il était si doux, si tendre, si gentil quand il était malade... Cet orgeuil stupide et déplacé, il le sort d'où ? De quel droit il insinue que je n'ai aucun courage, que je ne pourrais pas guider et que... Merde quoi ! En plus d'être dégoûté, je suis en colère. Pourquoi tout le monde me ment-il ? Pourquoi tout le monde joue-t-il double jeu ? J'en suis malade. Ca me rend malade. Il n'y a donc personne sur cette planète, qui soit capable de sincérité ? Qui ne parle pas à coup de sous-entendu ou n'a pas d'intentions cachées ? Je crois que finalement, les gars se sont totalement plantés à son sujet. Peut-être qu'il n'est pas comme Tegoshi... mais son comportement des minutes précédentes m'y fait douloureusement penser. J'en ai marre de ce Yokoyama, j'en ai marre de tout... Je n'avais pas mérité ça... Moi, tout ce que je voulais, c'était une vie tranquille et rêver qu'un jour, quelqu'un m'aimerait autant que je l'aimerais... Il faut croire que c'est trop demander ou que je suis trop fleur bleue. Ce genre de chose ne doit pas être pour les gens comme moi. Quant à lui... j'avais changé d'avis à son sujet, mais je constate qu'en réalité, il est bien comme je le pensais, voire pire. Pire parce que capable de duplicité lui aussi. Comme Tegoshi. En voilà deux qui iraient parfaitement ensemble tiens. Aussi cons l'un que l'autre, aussi porté sur la chose l'un que l'autre... Voilà, ils n'ont qu'à se sauter dessus et me ficher la paix. Quand je pense que je l'ai trouvé sympathique, que j'ai presque fait ami-ami avec lui, que je l'appelais par son prénom quand je pensais à lui... que je pensais à lui tout court d'ailleurs. Et je l'ai même trouvé attirant et sexy il y a quelques minutes... Et bien c'est terminé. Retour à la réalité. Il redevient Yokotruc. Faut pas pousser mémé dans les branchages non plus. Il n'y a pas écrit "débile profond" sur mon front. Ni "masochiste" d'ailleurs. Bon allez, il est presque quatre heures et demi avec tout ça, il faut que je dorme un peu. Je ferme les yeux et attend que vienne le sommeil. Mais il ne vient pas. Je compte lentement à l'endroit, à rebours à partir de trois mille, j'essaye de faire le vide dans mon esprit... Je me retourne sur mon lit, tapote mon oreiller, me replie autour de lui, le tapote dans un autre sens, bouge de nouveau, attrape ma bouteille d'eau, bois quelques gorgées, re-referme les yeux. Je veux dormir, bon sang, pourquoi je n'y arrive pas ? Rien n'y fait, le marchand de sable me fuit comme la peste. Même le doux oubli du sommeil m'est refusé. Désespéré, je me redresse et regarde de nouveau mon réveil. Cinq heures vingt-cinq... Seulement. J'ai l'impression que ça fait des heures entières. Lassé, je finis par me lever et me traîne vers le salon désert. Yokotruc est retourné dans sa chambre. Tant mieux, au moins je n'aurais pas à supporter sa présence, ni ses sarcasmes. Ce type a un sérieux grain. Désabusé, j'allume la télévision en me laissant tomber sur le sofa, mais je ne me fais pas d'illusion. A cette heure de la nuit (ou du matin selon la façon dont on voit les choses), les émissions diffusées sont navrantes. En désespoir de cause, je finis par m'arrêter sur l'une d'elles. « Takeshi's castle »… absolument passionnant. Blasé, je suis vaguement les candidats qui, ne craignant visiblement pas le ridicule, essayent de franchir un « précipice » rempli d'eau en s'accrochant à un champignon géant retenu par une chaîne. Inutile de dire que les chutes sont nombreuses et peu glorieuses. Je sais que beaucoup de gens trouvent ça drôle, mais pas moi. Et encore moins quand j'ai besoin de dormir et que je n'y arrive pas. Après avoir vaguement comaté devant près de trois rediffusions, je me lève et décide d'aller faire un tour au bain public. Ca m'occupera et me détendra peut-être assez pour que je puisse dormir dans le bar à sieste le plus proche. Bonne idée, je vais faire ça. En ce qui me concerne, je suis de nouveau seul dans l'appartement, donc je fais ce qui me chante. Je vais donc jusqu'à l'entrée, me chausse et met mon manteau, puis attrape ma sacoche et mes clés, avant de sortir. Il est très tôt le matin, donc le froid est encore plus mordant qu'en journée. Je dois être un peu dingue, mais il parait que le froid nettoie. Le chaud aussi. Je vais passer du froid extérieur au chaud du bain. Espérons que je ne rattrape pas quelque chose. Je rentre la tête dans mon cou et mes mains (toujours sans gants, décidément…) dans mes poches, puis presse le pas comme pour échapper au froid. Heureusement pour moi, l'établissement le plus proche n'est situé qu'à quelques rues de la mienne. Je pousse la porte et me retrouve dans le silence presque ouaté du hall. Il n'y a pas un chat. Tant mieux. Je dépose cinq cent yens sur le comptoir déserté par l'employé d'astreinte, prend une serviette derrière et file au vestiaire. Quelques minutes plus tard, c'est seulement vêtu de ce morceau de tissu éponge, que j'enjambe le bord du gigantesque bassin débordant d'eau chaude. J'ai presque l'impression qu'il est privatisé, c'est classe quand même. Je m'assois contre le bord carrelé opposé et appuie la tête contre le rebord, avant de fermer les yeux. Le silence feutré et sa touffeur presque suffocante sont juste troublés par le clapotis de l'eau et, parfois, par le son d'une quantité de celle-ci qui tombe au sol. En faisant un effort d'imagination, je pourrais me croire à la mer.
Je suis réveillé en sursaut par… rien en fait. J'ai fais un cauchemar. Je crois que j'ai déjà passé bien trop de temps dans le bassin. Mes mains sont toutes fripées et j'ai la tête qui tourne un peu à cause de la chaleur. Dans la première moitié de la pièce d'eau, à travers la vapeur, je remarque une silhouette à laquelle je n'avais pas fais attention en entrant. Ou peut-être que l'homme est entré sans que je le remarque puisque je m'étais assoupi. Enfin peu importe en fait, je m'en moque. Je me rapproche pour attraper un seau pour me laver (oui j'ai fais les choses à l'envers. Heureusement que j'étais propre avant d'entrer dans le bain) et ma main rencontre la sienne par inadvertance.
- Excusez-moi, faisons-nous en chœur.
Avant de sursauter de concert. Je connais cette voix. Très bien même.
- Nino ? fais-je, ébahi. Qu'est ce que tu fais là ?
- C'est plutôt à moi de te poser la question. Tu dors pas alors que t'es off ? C'est bizarre.
- J'avais besoin de calme. Je pensais trouver personne ici à cette heure.
- Ben moi non plus figures-toi, y'a jamais personne d'habitude.
- D'habitude ? m'étonné-je. Tu viens souvent ?
- Tous les soirs, répond-t-il en riant, avant de redevenir sérieux et de me fixer à travers le brouillard de gouttelettes d'eau qui nous environne. Pourquoi t'avais besoin de calme ? Il s'est encore passé des trucs ?
Je soupire. J'ai l'impression de me plaindre à tout le monde et à bien m'écouter, les gens doivent avoir l'impression qu'il ne m'arrive vraiment QUE des problèmes.
- Oui et non. C'est un peu compliqué.
- Bah raconte. C'est pas comme si on n'avait pas le temps.
Son doux regard brun est posé sur moi avec attention. Je sais que ce que je traverse le touche, alors j'hésite, surtout sachant qu'il n'a jamais vraiment abandonné la partie en ce qui me concerne, mais en effet, les derniers évènements étant ce qu'ils sont, je rends les armes et lui raconte par le menu ce qu'il a manqué depuis… et bien depuis que j'ai quitté l'hôpital quelques heures auparavant. Quelques heures seulement et j'ai l'impression qu'il s'est écoulé au moins deux ou trois jours. Comment est-il possible qu'il m'arrive tant de choses en si peu de temps ? Ca relève de l'improbable. Ma malchance défie sûrement les lois de la science, de la relativité et de toutes les sortes de lois qui existent sur Terre. Bref… Quand j'achève mon récit par la réaction de Yokotruc et la mienne, le silence retombe entre nous et j'essaye de transpercer la brume du regard pour déchiffrer l'expression de mon ami, mais je n'y arrive pas. Je suis sûrement parano en plus du reste, mais ça m'inquiète. Surtout qu'il reste parfaitement immobile. Soudain, je sursaute violemment, car une main s'est posée sur mon genou. Et remonte lentement. Il me faut quelques secondes avant de réaliser qu'on est nus tous les deux et que c'est une mauvaise idée. Je saisis son poignet pour l'arrêter.
- Nino, non. Je te l'ai déjà dis, fais-je d'un ton que j'espère ferme.
D'une secousse, il dégage son bras… et reprend ses caresses.
- Qu'est ce que tu ne comprends pas dans « non » ? finis-je par demander, plus que mécontent, en me levant.
Je n'aurais pas du, car le mouvement fait tomber ma serviette et Kazunari se jette sur moi, me plaquant contre le mur carrelé. Je sens sans mal que… enfin… Et ça me déplait souverainement. Parce que c'est Nino et qu'il n'est qu'un ami pour moi. Mais manifestement, étant donné son attitude, ça ne lui suffit pas. Ca ne lui suffit plus. Du tout.
- C'est une réponse que je n'accepte pas. Je ne vais même pas la prendre en compte. Tu me ballade depuis trop longtemps, Satoshi.
- Je… quoi ? Je te balade ? Ca par exemple elle est bonne celle-là ! m'exclamé-je, furieux. Je passe mon temps à te repousser pour te faire comprendre que tu ne m'intéresse pas de cette façon-là !
- C'est dommage, mais je m'en fiche. J'ai été plus que patient.
Cette fois, s'en est trop et je le repousse de toutes mes forces. Il perd l'équilibre, glisse sur le carrelage trempé et chute en arrière, s'étalant de tout son long. Même à travers la buée, je peux sentir ses yeux lancer des éclairs. Il donne tout son sens à l'expression « avoir les yeux revolver ». Lentement, il se relève, revient vers moi qui halète d'appréhension et pose une main à plat sur le mur près de ma tête.
- Tu le regretteras, Satoshi, fait-il froidement. Et amèrement, tu peux me faire confiance sur ce point.
Et sur ces mots, il ferme sa main gauche en point pour me l'expédier dans l'estomac de toutes ses forces. La violence du choc me plie en deux, me coupant la respiration et me mettant les larmes aux yeux. A travers un voile liquide, je le vois sortir à grands pas rageurs et je me laisse tomber à genoux pour chercher mon souffle enfui. Je me penche vers l'avant et mon front touche le sol sans douceur. Pourquoi ? Pourquoi ? POURQUOI ? Cet unique mot tournoie sans fin dans ma tête et je ne peux pas comprendre. Tegoshi, Yokotruc et maintenant Nino... C'est donc ça, je ne suis qu'un corps. Et cette horrible constatation, rendue encore plus réelle par cette pénible altercation avec celui que je pensais mon ami, me fait un mal affreux. Je me sens humilié de ne pas avoir un semblant de voix au chapitre en la matière, d'être traité comme si je n'étais qu'un objet créé uniquement pour servir leurs envies. Et je me sens sale. Sale de cette envie que je génère chez eux sans même savoir pour quelle raison et jusqu'au point où ils deviennent violents. Même Nino, que je pensais naïvement incapable de faire du mal à une mouche. Je me redresse et m'empare d'un savon, puis entreprend de me frotter encore et encore, jusqu'à sentir ma peau me cuire, mais entendu, ça ne change rien puisque cette saleté n'est que mentale, morale. Anéanti, je rejette le savon au sol et quitte la pièce pour rejoindre le vestiaire. Je me rhabille et quitte les lieux. Mes pas sont lents, je suis presque amorphe tellement mon cerveau est anesthésié par la douleur psychologique. Je suis seulement en état d'espérer ne pas le croiser. je n'en aurais pas la force. Je n'ai toujours pas vraiment pu dormir et les problèmes continuent de s'accumuler, ne me laissant aucun repos. De toute façon, comment est ce que je pourrais réussir à dormir vraiment ? La scène avec Yokotruc et celle, pire encore, avec Nino, je les revis alors même que je marche dans le froid matinal. Encore et encore, comme si mon esprit refusait de me laisser les oublier même une minute. Et ça alors que, physiquement, je n'en peux plus. Mon organisme réclame un repos bien mérité, mais auquel je ne semble pas avoir droit. Et pour couronner le tout, j'ai peur à présent. Les paroles de mon « ami » étaient de nature à me donner des sueurs froides. A chaque pas, je regarde nerveusement autour de moi, craignant de retomber sur lui. Je dois avoir l'air de biche aux abois qu'ont toujours les héroïnes poursuivies dans les films et aux abois, je m'y sens tout à fait. Passant devant une ruelle pour rentrer, j'entends mon nom fuser et reconnais sans mal la voix qui le prononce. Celle de Nino. Je devrais passer mon chemin au plus vite, mais une sorte de curiosité malsaine me retient, d'autant plus que je ne sais pas à qui il peut bien parler. Je colle mon dos à l'angle des murs et, tourne la tête, mais je ne distingue rien. Je soupire lourdement et m'apprête à repartir, quand l'interlocuteur de Kazunari prend à son tour la parole. Mon souffle se bloque et mon cœur se serre douloureusement. Cette voix claire, je la reconnaîtrais entre mille. C'est celle de Tegoshi Yuya. D'où se connaissent-ils donc ? Je ne m'appesantis pas sur la question et me concentre sur la conversation.
- ... failli y arriver, mais il faudrait l'enchaîner jour et nuit pour réussir à se le faire, dit la voix dépitée de Nino.
- Des chaînes... Voyons, Kazu, il faut être plus subtil que ça, rétorque Yuya, un sourire diabolique audible dans la voix. Toi qui es infirmier et a accès à différentes substances aurais du penser que le plus simple était de le droguer.
Choqué, je ne relève qu'à peine l'emploi du diminutif du prénom de mon ami, qui induit que non seulement ils se connaissent plutôt bien mais qu'ils sont même très proches. Assez pour comploter. Contre moi.
- Drogue ? reprend Nino. Hum oui, c'est une idée mais laquelle, on en a des tas à l'hôpital.
- A ma connaissance, les produits que vous utilisez endorment ou rendent comateux, non ?
- C'est le but oui.
- C'est pas mal, mais est ce que ça ne serait pas mieux que ce cher Satoshi soit alerte et à même de réagir ?
- Oh, toi je te connais, tu as une idée précise en tête. Dis vite, le presse mon « ami » avec avidité.
- Tu as déjà entendu parler du GHB ?
Il y a un silence, pendant lequel Nino doit certainement réfléchir.
- Ah ça me dis un truc. C'est ça qu'on surnomme « la drogue des violeurs » non ?
- Exactement. Elle est inodore, incolore, sans saveur et la personne qui l'absorbe devient un pantin docile et totalement dépourvu de la moindre inhibition.
- On pourra lui faire tout ce qu'on voudra ?
- Tout, sans l'attacher. Et il aimera, je te le garantis. On l'entendra gémir jusqu'au bout de Tokyo.
- Mais c'est parfait ça. Exactement ce qu'il nous faut. Tu peux t'en procurer ?
- J'ai des connexions, oui.
- Yuya, t'es génial.
Dire que je suis épouvanté de cette conversation serait en dessous de la réalité. Aucun mot n'est assez fort pour exprimer ce que je pense, ce que je ressens. Entendre des gens parler d'un truc comme ça aussi naturellement est déjà perturbant à la base, mais le pire, c'est que je les connais et que c'est de moi dont il est question. C'est de moi qu'ils ont l'intention de faire leur chose. Je suis secoué par un haut le cœur et dois me pencher pour me soulager tellement je me sens mal. Il faut que je parte, que je rentre, que je me mette à l'abri. Vite. Je recule précipitamment et mon talon heurte une bouteille abandonnée, qui va percuter une poubelle métallique située non loin d'eux. Encore ma foutue malchance. Ils se retournent et je fais alors la seule chose sensée : je prends la fuite à toute jambes. Le cœur battant à en éclater, je cours de toutes mes forces et de toute ma vitesse droit devant moi, mais ils me poursuivent, je les entends se parler. Pensant les semer, je tourne dans une rue et continue sur quelques mètres, avant de me rendre compte que la rue en question est une impasse. Merveilleux, bientôt on écrira un livre sur ma malchance. Ils ne mettent que quelques instants à me retrouver. Je suis fait comme un rat.
- Tiens, tiens, regarde qui nous espionnait, Kazu, lance Tegoshi à son comparse, tout en avançant vers moi.
- Ttttttt, voyons, Satoshi, c'est malpoli d'écouter des conversations qui ne te sont pas destinées, fait Nino en avançant également, tandis que je recule de plus en plus.
- Il a raison, c'est très grossier, je suis déçu de ton attitude, renchérit Tegoshi.
- Mais il répètera pas ce qu'il a entendu, affirme encore Nino.
- Tu n'en parleras à personne, n'est ce pas ? demande la voix sirupeuse du plus jeune.
- Il le fera pas, déclare mon « ami » alors que mon dos heurte le mur du fond. Parce qu'il ne veut pas qu'il arrive quelque chose à Sho, Aiba et Jun. Pas vrai, Oh-chan ?
Pour prononcer ces derniers mots, il a approché son visage si près du mien, que je discerne parfaitement la lueur de folie diabolique qui l'habite. Sho, les autres… Il ne peut pas…
- Ce sont… tes amis… balbutié-je, mort de peur. Tu ne leur ferais pas de mal…
- Sauf que, vois-tu, je n'ai aucune intention d'aller en prison parce que tu n'aurais pas su tenir ta langue.
- En parlant de ça, intervient son complice, tu as vu ses lèvres, Kazu ? Ca te donne pas des idées ?
Le regard de mon « ami » dérive alors sur ma bouche et un sourire malsain étire la sienne.
- Tu pense à ce que je pense ? demande-t-il en tournant légèrement la tête vers lui, sans pour autant me lâcher du regard.
- Toujours, confirme ce dernier avec le même genre de sourire tordu.
Je crois savoir à quoi ils pensent. Et je refuse ! Je ne suis pas un objet !
Ils sont tous les deux à quelques centimètres de moi maintenant. Soudain, Tegoshi attrape mes cheveux à pleine main et tire brusquement ma tête vers l'arrière. Je pousse une légère plainte de douleur et tente de lui faire lâcher prise, mais il a vraiment beaucoup de force pour sa corpulence et je n'arrive à rien, sinon à recevoir une violente gifle.
- Reste tranquille, commande-t-il, avant de s'adresser de nouveau à son comparse : Tu l'as déjà embrassé ?
- Il m'a jamais laissé faire.
- Ben fais-toi plaisir alors, fait le plus jeune en laissant mes cheveux à son aîné, pour immobiliser mes bras.
Il ne faut même pas cinq secondes, avant que la bouche de Nino ne s'empare de la mienne, avec une telle brutalité que c'est presque un viol. Sa langue fouaille ma bouche avec une frénésie qui n'a rien de passionnelle et je suis sûr qu'il prend plaisir à me faire mal étant donné la façon dont il me mord. Je suis au-delà du dégoût et pourtant, je suis sûr que le pire reste à venir.
Lorsqu'enfin il me lâche, je sens ma lèvre inférieure saigner, mais comme Tegoshi me maintient toujours, je suis incapable de faire quoi que ce soit pour l'empêcher.
- Je ne dirais rien, laissez-moi, imploré-je, la voix tremblante, après avoir vainement essayé de me dégager et avoir reçu un nouveau coup. Nino, je t'en prie…
Mais mon ancien ami n'écoute pas et me donne un coup derrière les genoux pour me faire tomber.
- A toi l'honneur, Yuya, dit-il à son comparse.
Le même sourire malsain aux lèvres, celui-ci défait sa ceinture et le haut de son pantalon, m'attache les poignets dans le dos avec sa ceinture, plonge la main dans son sous-vêtement et en sors son sexe. Qu'il approche de ma bouche.
- Suce, m'ordonne-t-il froidement.
Je secoue la tête et serre les lèvres à me les faire blanchir.
- Suce ou je te promets que ce sera pire, dit-il encore.
J'ai peur. Vraiment peur maintenant. Le pire, je sais qu'il en est capable, même dans la rue. De grosses larmes se mettent à dévaler mes joues, mais je comprends que je n'ai pas le choix. Dégoûté, écœuré, révulsé de tout mon être, je desserre les lèvres et il en profite pour pousser son membre dans ma bouche d'un coup de reins.
- Allez, vas-y, m'incite-t-il encore sans tenir compte de mes pleurs.
Lentement, en fermant les yeux à m'en sceller les paupières, j'effectue un passage.
- Plus vite. Et mieux que ça. Je te préviens que t'as intérêt à me faire jouir. Et Kazu aussi.
Pendant ce qui me semble une éternité, il me fait recommencer encore et encore, cet acte qui en devient répugnant et soudain, il se libère puissamment dans un râle rauque.
- Han putain, il est doué quand il s'y met, commente-t-il à l'intention de Nino, avant de s'adresser de nouveau à moi. Avale.
Je secoue la tête. Plutôt mourir.
- Avale il a dit, appuie Nino. Je te conseille de continuer à obéir gentiment ou alors…
Il ne finit pas sa phrase, mais c'est inutile car son ton est lourd de menaces explicites. Terrifié, je m'exécute. C'est immonde.
- Voilà, c'est bien, me « félicite » Tegoshi alors que mes larmes coulent toujours. Tu es un bon petit soumis. A lui maintenant.
Je lève mon regard noyé vers « lui », dans l'espoir chimérique qu'il renonce. Chimérique, c'est le mot, car il a déjà extirpé son engin de son jean.
- Allez, montre-moi comme tu es doué, m'ordonne-t-il à son tour.
De nouveau forcé, je n'ai pas d'autre choix que de le faire et, encore une fois, j'ai l'impression qu'il se passe des heures avant qu'il ne se déverse à son tour dans un cri grave.
- Putain, t'avais raison, Yuya. Il est presque aussi doué que toi.
Ah ils sont amants… Ce qui explique leur entente glauque.
- Presque ? Fais gaffe, Kazunari, tu vas devenir vexant.
- Oh oui, appelle-moi par mon prénom complet, ça m'excite…
- Plus tard, voyons. Nous avons un invité, le réprimande le cadet.
- Et puis personne peut être aussi doué que toi.
- Je préfère ça.
- Qu'est ce qu'on fait de lui ? demande finalement Nino en me désignant du menton, tout en se rhabillant.
- On le laisse partir. De toute façon, il sait ce qu'il risque s'il parle de quoi que ce soit.
Sur ces mots, ils s'éloignent tous les deux sans un regard en arrière.
Le silence retombe un moment, puis le tonnerre se met à gronder, un éclair déchire le ciel gris foncé et la pluie se met à tomber en un rideau opaque qui me trempe instantanément, pourtant, je ne réagis pas. Je me recroqueville sur moi-même, choqué. Même mes larmes ont cessé de couler. Je reste prostré comme ça un très long moment, puis me relève péniblement, toujours sous des trombes d'eau auxquelles je ne prête pas attention. Je reprends la direction de l'appartement en titubant comme si j'avais bu, mais je m'en fiche aussi.
Je ne sais pas combien de temps j'ai mis pour retourner à l'immeuble, parce que j'ai perdu la notion du temps, mais une fois devant la porte d'entrée, je tremble tellement qu'il me faut pas moins de quatre tentatives pour saisir le bon code. Je monte les escaliers si lentement, que même la voisine du dessous avec son déambulateur, ferait office de pilote de formule un en comparaison et, une fois à la porte, fais tomber mes clés au moins deux fois. Mes nerfs lâchent. Il y a trop eu, en trop peu de temps. J'ai l'impression que là-haut, Ils ont décidé de m'envoyer des tas d'épreuves pour voir ce que je pourrais encaisser avant de craquer. J'ai atteint ma limite.
Je rentre et m'assois sur la marche de l'entrée car mes jambes ne me portent plus. Je voudrais pleurer, crier, hurler ma détresse, ma profonde souffrance, mais mon corps ne parait plus me répondre.
- T'es re-revenu ! fait soudain la voix furieuse de Yoko, que j'avais totalement oublié. Qu'est ce que t'as encore f…
Il s'interrompt brusquement, fixe mon corps trempé et secoué de tremblements incontrôlables, mon visage exsangue… et croise mon regard vide. Il change instantanément d'expression et se précipite vers moi, visiblement inquiet.
- Satoshi ? Qu'est ce qui se passe ? demande-t-il.
Je ne relève même pas l'emploi de mon prénom. Ca aussi je m'en fiche totalement.
Il s'assoit à côté de moi et passe un bras autour de mes épaules. Je sais qu'il veut être gentil, mais je le repousse violemment.
- Ne me touche pas ! crié-je en tremblant davantage. Ne me touche plus !
Ce n'est pas réellement contre lui, mais je ne peux plus supporter les contacts maintenant. J'air peur et c'est irrépressible.
Il ne comprend pas, ça se voit, mais il n'essaye pas de s'approcher de nouveau. Mieux, il s'éloigne autant que le permet l'exigüité de notre siège improvisé.
- Tu veux pas m'expliquer ce qui t'es arrivé ? Me dire pourquoi tu as ce regard de bête traquée et terrorisée ? demande-t-il doucement. Tu sais que je te veux pas de mal et que si je peux t'aider, je le ferais.
- Tait-toi, murmuré-je si bas qu'il doit se pencher pour m'entendre. Je n'ai plus confiance. Ni en toi, ni en personne. Les gens passent leur temps à me trahir et je n'en peux plus. Je n'en peux plus…
- Satoshi…
Sa voix… Il semble blessé. Tant pis. Personne ne se soucie que je le sois, alors pourquoi je m'en ferais pour les autres ? Qu'est ce que ça m'apporte à part davantage de trahison et de souffrance ? Rien.
Je me lève péniblement et me dirige lentement vers la salle de bain, mes vêtements détrempés dégoulinant sur le parquet en y formant une traînée sombre.
- J'y suis allé fort hier soir, je le reconnais, mais… Ecoute, je sais pas pourquoi tu dis ça, mais je t'ai jamais trahi. Jamais.
Je secoue la tête et m'enferme dans la pièce d'eau. Il l'a forcément fait, d'une façon ou d'une autre. Tout le monde le fait. Même Sho, Jun et Aiba l'ont sûrement déjà fait ou le feront un jour. Personne n'est honnête. Tout le monde ment, trompe, trahit. Je ne veux plus croire personne, je ne veux plus faire confiance à personne. Le monde est pourri. L'eau qui ruisselle sur moi ne m'apaise pas et malgré quatre lavages de dents et autant de bains de bouche, j'ai toujours autant l'impression de sentir le goût infâme de leur semence. Personne n'est digne de conf… je m'interromps. Si, il reste quelqu'un. Une unique personne. La seule qui soit toujours restée égale à elle-même. La seule qui n'ait jamais changé de comportement depuis que je la connais.
Je me sèche et cours presque jusqu'à ma chambre pour m'habiller, en esquivant au passage Yoko qui cherche manifestement à renouer un dialogue dont je ne veux plus, puis file jusqu'à ma voiture avec un seul nom à l'esprit : Koyama.
