Chapitre 13

Mon rocher en pleine tempête

Je roule si vite, sur le chemin de chez lui, que c'est un miracle que j'y arrive en un seul morceau. Je me gare n'importe comment, me moquant bien de recevoir une amande et quitte mon véhicule comme un ouragan, avant d'aller sonner à sa porte comme un forcené. Une bonne poignée de secondes passe, avant que le battant ne s'ouvre sur un Koyama manifestement tiré du sommeil au vu de son air endormi et de ses cheveux en bataille.

- K… Keiichiro, balbutié-je avant de fondre en larmes.

- Ohno-san ? fait-il en écarquillant les yeux. Qu'est ce que… Non, entrez d'abord. On verra les questions ensuite.

Je ne pensais plus être capable de larmes, mais les sanglots me déchirent la gorge et me secouent comme les vagues d'un tsunami. J'ai peine à voir où je vais, alors qu'il me pilote vers le salon. Il me fait assoir sur le canapé, va me chercher un verre d'eau qu'il pose sur la table basse et me frotte gentiment le dos. Mais étrangement, au lieu de m'apaiser, ça fait empirer ma crise. Dans ma vie, j'ai rarement pleuré au point de me rendre malade, mais ça a l'air bien parti pour. Pauvre Koyama… Ces derniers temps, à chaque fois qu'il me voit, il me ramasse à la petite cuillère. Mais ça ne me dérange pas. C'est comme si, avec lui, je n'avais pas peur de craquer. J'essaye désespérément de me calmer, mais en vain. Il finit par me prendre dans ses bras et je le laisse faire, parce que lui n'a jamais rien tenté. Lui, a l'air sincèrement intéressé par ce que je suis à l'intérieur et pas par mon aspect extérieur. Lui fait attention à moi sans rien attendre en retour. Durant de longues minutes, il reste simplement comme ça, me murmurant des paroles réconfortantes sans jamais profiter de la situation et ça me fait un peu de bien. Il me faut plus d'une heure pour me calmer tout à fait. Gêné, je m'arrache doucement à son étreinte sans qu'il cherche à me retenir et bois d'un trait le verre d'eau qu'il avait apporté.

- Est-ce que vous voulez en parler ? finit-il par me demander.

Je repense à la menace proférée par le terrifiant duo et hésite une fois de plus. Si je raconte ce que j'ai vécu et entendu… Mais Koyama n'ira pas clamer sur les toits ce que je lui confierais, j'en suis certain. Alors, une fois encore, je me lance dans un récit détaillé allant de la crise de jalousie de Yoko à ma difficulté à m'endormir, puis à l'épisode du bain… et au reste, jusqu'à ma nouvelle fuite. Au fur et à mesure de mon récit, son visage calme traduit de la colère même s'il la maîtrise.

- Je me sens si sale, murmuré-je. Nino… Je le croyais mon ami et tout ce temps il m'a menti. Tout ce temps… (je ravale un sanglot) Tout ce temps il était l'amant de Tegoshi et complotait pour… m'avoir…

Il reste silencieux quelques secondes, puis sa voix grave mais douce résonne dans la pièce.

- Je ne dirais pas que je comprends ce que vous ressentez, parce je pense que personne ne peut comprendre, à moins d'avoir vécu la même chose, dit-il. Mais j'imagine facilement. Ecoutez… Je crois que vous avez besoin de faire le point, loin des gens qui piétinent votre cœur. Et ma proposition de l'autre fois tient toujours vous savez.

Je le regarde, étudiant avec attention son visage afin d'essayer de déterminer si j'ai quelque chose à craindre… mais non. Il s'agit de Koyama. Le seul vers qui je puisse me tourner sans peur ni appréhension. C'est sans doute méchant et injuste pour Sho, Jun et Aiba, mais c'est mon impression pour l'instant. Je ne sais pas exactement s'il parle de sa chambre d'ami ou de lui-même, mais je ne suis pas vraiment en état de réfléchir. Je hoche la tête pour accepter son offre. De toute façon, je ne veux plus rester dans le même appartement que Yoko pour le moment. Quant à retourner à l'hôpital et revoir… J'en frissonne. Je n'ai pas pris de vacances depuis quatre ans, alors je vais les prendre maintenant. Je pense en avoir un besoin vital.

Je tâtonne mes poches pour en tirer mon téléphone portable et appelle Kaneda-san. Je pensais qu'elle me ferait une scène, mais non, elle n'a même pas l'air surprise. Je l'entends même me dire qu'elle se demandait si j'étais humain tellement je ne me plains jamais de la charge de travail. Je la remercie poliment et raccroche. Oui je suis humain. Bien trop même parfois. Et là, mon humanité n'en peut plus. Je suis épuisé de tout ce qui m'arrive. Epuisé physiquement, épuisé moralement.

- Allez donc vous reposer, ça vous fera le plus grand bien, me conseille ensuite Keiichiro. Ensuite vous pourrez retourner chez vous prendre ce qui vous est nécessaire. Je pense que votre colocataire sera parti travailler à ce moment là et que vous aurez donc peu de chances de le croiser.

- Croyez-vous que je doive le prévenir que je m'absente un moment ?

- C'est à vous d'en juger. Mais au fond de vous, pensez-vous qu'il soit réellement juste pour lui de disparaitre sans laisser de trace ?

Il a raison. J'aimerais me dire que je m'en fiche et qu'il n'a qu'à croire ce qu'il veut… mais il a vraiment l'air inquiet à chaque fois que je pars, alors je lui laisserais un mot. Très bref. Du style « Je pars quelques jours. Ne me cherchez pas. ». Oui, je crois que ça c'est bien.

De nouveau, je hoche la tête, me lève et il me précède jusqu'à sa chambre d'ami. Vraiment minuscule d'ailleurs. Il y a tout juste la place pour un futon et une armoire.

- Désolé de vous envahir alors que vous avez si peu de place.

Il soupire et je le soupçonne de retenir un « baka ».

- Je vous l'ai dis, ce n'est pas grand, mais vous pouvez rester aussi longtemps que vous le souhaitez.

Il s'éloigne quelques secondes, puis revient et me tend une clé.

- Vous pourrez entrer et sortir à votre guise comme ça, dit-il en souriant. Faites comme chez vous.

Je referme les doigts sur le petit morceau de métal. Il est froid, mais l'amitié sincère qu'il contient me le fait paraitre doux et chaud.

- Merci, Keiichiro, fais-je en la mettant dans ma poche.

- De rien. Le futon est dans l'armoire. Reposez-vous, je vais aller faire quelques courses pour ce soir.

De nouveau il sourit. J'aime ce sourire. Il est si… rassurant. Je me fais l'effet d'un trouillard en parlant comme ça, mais j'ai des circonstances atténuantes je crois. Il pose légèrement la main sur mon épaule, comme pour me dire « tout va bien, vous êtes en sécurité », puis quitte la pièce et ferme la porte derrière lui. Je récupère le futon, le déplie et me glisse à l'intérieur presque avec bonheur, avant de fermer les yeux. Ma dernière pensée consciente, est que j'aurais aimé que ce soit lui mon colocataire.

Je me réveille en sursaut et me redresse, le cœur battant, haletant, un filet de sueur froide coulant le long de mon dos. J'ai revécu la scène… mais ils ne se contentaient pas de ça… Mal assuré, je me lève et sors de la pièce. Le silence, dans le minuscule studio de Koyama, est total. Il n'a pas du rentrer pour le moment et je n'ai pas la moindre idée de l'heure qu'il peut être. Oserais-je avouer que je n'ai pas la moindre envie d'être seul en ce moment ? Que j'espérais qu'il serait revenu à mon réveil pour ne pas me retrouver dans la situation exacte où je suis, à savoir seul avec moi-même et mes idées noires ? C'est pitoyable. Je suis lamentablement pitoyable. J'ouvre une porte à la recherche de la salle de bain. Je ne me suis pas trompé et pour cause : en dehors de celle de ma chambre et de la sienne, c'est la seule autre porte. J'ouvre le robinet d'eau froide, puis m'asperge le visage du liquide glacé, avant de lever les yeux pour observer mon propre visage… et le moins qu'on puisse dire, c'est que le bilan n'est pas brillant : mes yeux sont rouges et gonflés des torrents de larmes que j'ai versées, ma peau est très pâle, j'ai les traits tirés et des cernes aussi longues que si je n'avais pas dormi depuis des semaines. On dirait un zombie. Je comprends mieux pourquoi Keiichiro a dit que j'avais besoin de repos. Mais ma fatigue n'est pas physique, c'est pour ça que le fait que je dorme ne change pas grand-chose. C'est une fatigue nerveuse, psychologique et sentimentale. Tant que mes problèmes ne seront pas réglés, j'aurais certainement toujours cette tête de déterré. Et comme ils ne sont pas près de l'être… C'est un cercle vicieux. J'attrape une serviette pour m'essuyer la figure et avise la douche. Excellente idée. Ca me fera le plus grand bien. Ensuite, comme Keiichiro l'a suggéré, j'irais récupérer des affaires à la maison, avant de revenir ici pour ne plus en bouger. Soudain, je sursaute violemment. J'ai entendu un bruit dans le silence. Le cœur emballé, je lutte contre la vague de terreur qui me submerge. Je sais que ce n'est pas Keiichiro, sinon il aurait certainement annoncé son retour, alors qu'est ce que… Ils m'ont retrouvé ? Ils… Non, calmes-toi, Satoshi, c'est impossible qu'ils sachent. C'est probablement…

- Nya !

Je cligne des yeux. Nya ? Comment ça « Nya » ? Je baisse les yeux et aperçois un chat tigré assis sur son arrière-train, la queue en rond autour de lui, son extrémité s'agitant légèrement sur le sol. Un chat… C'était uniquement un chat… Je soupire de soulagement, avant de réaliser vraiment. Un chat ? Oh non, pas lui aussi… Mais qu'est ce qu'ils ont tous avec ces sales bestioles à la fin ? Enfin celui-là au moins n'a pas l'air maléfique, contrairement à celui de Yoko. D'ailleurs, en y repensant, je n'ai plus revu cet animal depuis… un bon moment. Il l'a lui-même jeté par la fenêtre ? Kamisama, dites-moi que c'est ça…

- Nya !

- Encore ? Qu'est ce que tu me veux, toi ? lui dis-je, conscient que quand on commence à s'adresser à un animal comme s'il allait répondre, c'est qu'on ne va pas bien.

En guise de réponse, il se lève, quitte la salle de bain, tourne la tête vers moi comme pour dire « suis-moi » et s'éloigne. Et je le suis, c'est ça le pire. Ok, j'obéis à un chat maintenant… Mon vieux Satoshi, tu débloque complètement… Il m'emmène jusqu'à la cuisine et donne un petit coup de patte sur sa gamelle, la poussant dans ma direction.

- Tu as faim c'est ça ? Il ne t'a pas donné à manger ton maître ?

- Nya !

Nya, nya… Il en a de bonnes… Je ne sais pas où Keiichiro range la nourriture de sa bestiole moi. Bestiole qui continue pousser son bol vers moi. Si ça continue, il va jouer au curling dans la cuisine celui-là. En désespoir de cause, je me mets à ouvrir tous les placards à la recherche de ce qu'il demande et finis par mettre la main sur ce qui semble être une boîte de pâtée. Je l'ouvre, repousse sa gamelle à sa place initiale près de la porte et la vide à l'intérieur.

- Là. Tu es content maintenant ?

Mais l'ingrat animal ne daigne plus miauler et se jette voracement sur son repas. Je hausse les épaules et retourne à ma préoccupation première, à savoir prendre une douche. Dix minutes plus tard, je me sens un peu mieux, mais je me vois mal remettre mes vêtements trempés. Je décide donc d'en emprunter à Keiichiro et pénètre dans sa chambre. Je suis un peu embarrassé de faire irruption dans son intimité même s'il est absent pour le moment, mais nécessité fait loi. Je ne vais pas me promener en boxer, surtout que je dois sortir. Sa chambre, comme le reste de son appartement, est très bien rangée, mais je suppose que c'est nécessaire quand son lieu de vie est si minuscule. Ouvrant un placard, j'en tire un t-shirt et un jean, que j'enfile… avant de constater que je flotte largement dans les deux. On dirait un gamin qui a pris les affaires de son père. J'avais oublié qu'il était plus grand et un peu plus costaud que moi. Je cherche donc du regard une ceinture, histoire d'empêcher que le pantalon me tombe plus bas que les hanches et l'enfile dans les passants, avant de rouler le bas. Quant au t-shirt… malheureusement je ne peux pas faire grand-chose pour sa largeur. Il doit porter du M et moi du S.

Je m'approche de la fenêtre et scrute le ciel qui continue à déverser des torrents d'eau. Le temps n'a pas l'air près de se calmer et il va falloir que je sorte pour retourner à l'appart… Je me détourne et vais me laisser tomber sur le canapé. A peine assis, le chat saute sur mes genoux, s'installe comme s'il était chez lui et se met à ronronner comme un moteur, en frottant sa tête sur moi. Vraiment pas maléfique du tout celui-là. C'est une peluche.

- Ne, le chat… J'ai peur tu sais, dis-je à mi voix en commençant à le caresser malgré moi. Si je sors et que je croise l'un des deux… Ils sont complètement tordus, alors j'ai vraiment peur de ce qu'ils pourraient me faire… Je dois sortir, mais je suis mort de trouille… Si je m'écoute, je ne mets plus jamais un pied à l'extérieur de cet appartement.

Je sais que je parle à un chat, qu'il ne me comprend pas et n'entend sûrement qu'une intonation, mais la façon dont il ronronne sous mes doigts, la façon dont il se frotte contre moi m'apaise. J'ai l'impression qu'il essaye de me réconforter à sa façon.

- Tu es un gentil chat, murmuré-je alors que les larmes recommencent à rouler sur mes joues. Tu va bien avec ton maître.

C'est alors que la porte s'ouvre, laissant passer Koyama chargé de sachets plastique contenant des provisions.

- Tadaima ! s'exclame-t-il dans un sourire rayonnant.

- O… kaeri, fais-je en essuyant mes pleurs du revers de la main.

- Ohno-san ça ne va pas ? s'inquiète-t-il aussiôt.

- Ca peut aller.

Je sais qu'il n'est pas dupe mais, comme d'habitude, il n'insiste pas. Cet homme est vraiment la discrétion incarnée.

- Je vois que vous avez fait connaissance avec Nyanta.

- Nyanta ?

- Mon chat. C'est son nom. Il s'appelle Nyanta.

La simplicité extrême de ce nom me fait légèrement sourire.

- A la bonne heure ! Je préfère vous voir sourire. Que vous racontait-il ?

Je m'apprête à répondre que c'est plutôt moi qui lui racontais, mais comme il essaye de me changer les idées, je le suis.

- Qu'il avait faim et que vous étiez un mauvais maître qui ne le nourrissait pas assez, dis-je de même.

- Ca alors ! Ce ventre à pattes exagère toujours !

- D'ailleurs il a très bien su me faire comprendre qu'il mourrait littéralement de faim.

- Et vous l'avez cru je parie ?

Je suis un peu perdu là.

- Il ne fallait pas le nourrir ? demandé-je.

- Il avait déjà mangé. Mais ce chat est un gourmand qui passerait son temps à ça si je l'écoutais, répond mon hôte, en allant ranger ses achats dans le frigo.

- Ah, j'ai fais une bêtise alors…

- Pas vraiment. Vous ne pouviez pas deviner. Et ce chat est un manipulateur, rit-il.

Sur ces mots, il attrape l'animal par les flancs et le soulève en l'air sans que celui-ci ne remue une oreille.

- Ne, mon gros patapouf ? Je vais te mettre au régime, tu vas voir, dit-il à son chat, avant de s'adresser de nouveau à moi. Vous vous rendez compte qu'il veut faire la cours à la chatte de la voisine du dessous avec ce physique de mangeur de poissons ?

La comparaison avec des êtres humains est si comique, que je ne peux m'empêcher d'éclater de rire.

- C'est sûr que ce n'est pas gagné dans l'état actuel des choses, fais-je en observant l'embonpoint du petit félin.

- Je ne vous le fais pas dire. J'ai même vu Sky le snober hier. Il est revenu tout déconfit et la queue entre les pattes.

- Oh le pauvre. C'est dur.

- Alors à partir de ce soir, régime, mon vieux. En plus il se fait vieux, ce patapouf. Il a presque huit ans.

- C'est beaucoup pour un chat ? Je n'y connais rien.

- C'est pas canonique, mais il est plus tout jeune. Et il continue à sa balader et à draguer comme un jeunot. Il doit avoir des chatons dans tous les coins de Tokyo.

- Vous devriez participer à un talk-show « mon chat est un don juan et j'en souffre », dis-je en riant.

Il rit à son tour et notre hilarité à cette idée, devient telle qu'elle se mue en fou rire. Je suis écroulé sur le canapé et me tiens les côtes, de minuscules larmes d'amusement perlant au coin de mes yeux. Depuis combien de temps n'avais-je pas ri ? Je ne m'en souviens même pas. C'est grâce à lui ça. Encore une chose que je lui dois. Ma liste de dettes commente à avoir une longueur phénoménale. Il faut presque un quart d'heure, avant que nous ne parvenions à nous calmer.

- Vous voulez manger quelque chose de particulier ce soir ? finit par me demander Koyama.

- Ce que vous voulez, je ne suis pas difficile.

- Alors des ramens ça vous va ?

- Parfait. Je vais vous aider.

Il se relève et repose Nyanta, qui ne fait qu'un bond pour reprendre sa place sur mes genoux. Même si j'avais voulu me lever, je n'en aurais pas eu le temps. Ce chat est un rapide malgré sur surpoids.

- Sa Majesté n'a pas l'air d'accord, dit mon hôte en riant. Reposez-vous, ce ne sera pas long de toute façon.

- Vous travaillez cette nuit je suppose ?

Il hoche la tête.

- Je vois…

Je détourne le regard. Je ne veux pas qu'il voit la frayeur dans mes yeux et se sente obligé de rester alors qu'il a des obligations professionnelles. Je refuse d'être pitoyable à ce point.

- Ohno-san, regardez-moi, fait-il alors doucement.

Si doucement, que je ne peux qu'obtempérer.

- Je sais que vous avez peur et c'est normal après tout ça, fait-il en s'asseyant près de moi. Ne le cachez pas. Vous n'avez rien à craindre ici.

- Ici non, mais je dois sortir pour aller chercher mes affaires… fais-je, la voix tremblant malgré moi.

- Vous voulez que je vous accompagne ? propose-t-il. J'ai encore pas mal de temps devant moi avant de prendre mon service au combini.

Merci ! Merci, merci, merciiiiiii ! Koyama, vous êtes mon sauveur !

- Si ça ne vous ennuie pas, je veux bien oui.

- Pas du tout. Venez, conclut-il en se levant.

Je fais mine de me lever, mais Nyanta miaule d'un ton mécontent, obligeant son maître à intervenir. Il l'attrape par la peau du cou, le soulève à la hauteur de son visage et fixe l'animal dans les yeux.

- Ne commence pas à faire ton papi grincheux et capricieux, tu sais que je ne veux pas, le gronde-t-il sérieusement.

Un miaulement plaintif lui répond mais, manifestement, Koyama à l'habitude.

- Pas la peine de jouer les martyrs. Allez houst, fait-il en le reposant à terre.

A peine les pattes au sol, le félin file droit dans la chambre de son maître et celui-ci secoue la tête.

- Excusez-le, Ohno-san. Je l'ai trop gâté quand il était petit, du coup maintenant môssieur ne supporte plus la contrariété et boude à la moindre occasion.

- Tous à fait comme nous en fait. Votre chat a un comportement très humain. C'est troublant.

- Je ne vous le fais pas dire. On y va ?

Je hoche la tête et lui emboîte le pas en direction de l'entrée. Nous attrapons nos manteaux, lorsque, m'observant, il remarque :

- Ce sont mes vêtements ?

Cette question, bien que dépourvue d'agacement ou de toute autre inflexion négative, m'embarrasse.

- Oui. Je suis désolé de m'être servi sans vous le demander, mais les miens était m…

- C'est mignon sur vous, me coupe-t-il en souriant.

Le compliment renforce la rougeur sur mes joues, car je sais qu'il ne se moque pas en le disant. Et cette sincérité, que je qualifiais d'inexistante chez les humains il y a si peu de temps, me fait battre le cœur plus vite.

Nous allons tous deux jusqu'à ma voiture qui, je l'avais deviné plus tôt, a écopé d'une contravention. Tant pis. Il ne nous faut que dix minutes pour rejoindre mon appartement, mais comme Koyama est avec moi, j'y vais à peu près serein. Je glisse la clé dans la serrure, mais celle-ci ne tourne pas. Ca ne peut vouloir dire qu'une chose…

- Il est là... murmuré-je, au bord de la panique. Vous aviez dis qu'il serait à son travail !

- Calmez-vous, Ohno-san, me dit-il doucement en posant une main sur son épaule. Il ne peut rien vous arriver. Je suis avec vous et souvenez-vous que c'est Yokoyama-san qui vous a sauvé de Tegoshi. Il ne vous fera rien.

Ce rappel des faits me tranquillise un peu, même si l'appréhension reste chevillée à la moindre parcelle de mon corps.

- Allez chercher vos affaires, je vous attends dans l'entrée.

Je hoche la tête et, tout en retirant la clé, visualise le chemin: retirer mes chaussures, tracer dans le salon jusqu'à ma porte, attraper un sac, y fourrer des affaires, ressortir, retourner à l'entrer, quitter l'appartement. Si je gère bien mon temps, en dix minutes c'est plié. Je pousse la porte, expédie la première étape… et n'ai pas le temps d'arriver à la seconde, même en mode furtif. J'avais oublié une inconnue dans l'équation. Une inconnue trop connue. Yoko.

Il se retourne sur le canapé et bondit vers moi.

- Satoshi ! s'exclame-t-il. Mais t'étais où ? Sérieux, arrête de disparaître sans arrêt comme ça, j'ai…

Il s'interrompt. Son regard vient de se poser sur Koyama.

- C'est qui ? demande-t-il.

Je n'ai pas le temps de répondre, car l'intéressé prend la parole.

- Koyama Keiichiro, fait-il en s'inclinant légèrement. Enchanté.

- Ah c'est vous son ami qui travaille au combini… déduit mon colocataire, la jalousie de nouveau audible dans la voix alors qu'il le scrute de la tête aux pieds.

Comme s'il jaugeait un rival. Mais je m'en fiche pour le moment.

- Absolument, lui confirme Keiichiro, avant de s'adresser à moi : Allez-y, Ohno-san, je vous attends.

Je hoche la tête et vais jusqu'à ma chambre prendre ce qu'il me faut. Je ne pense pas une seconde que les laisser seuls est une mauvaise idée. De là où je suis, occupé à ma tâche, j'entends vaguement ce qui se passe dans le salon mais ne m'en préoccupe pas vraiment.

- Qu'il aille faire quoi ? demande Yoko.

- Prendre ses affaires.

- Pour quoi faire ?

- Vous êtes bien curieux.

- Pour… quoi faire ? insiste lourdement mon colocataire.

- Vous ne devriez pas poser autant de questions. C'est sa vie privée, elle ne vous concerne pas.

- De quoi vous vous mêlez, on peut savoir ?

- Ne soyez pas si susceptible. Je vous fais simplement remarquer qu'Ohno-san n'apprécie peut-être pas votre comportement.

- De quoi vous parlez ? se renfrogne Yoko.

- De votre évidente jalousie concernant ses fréquentations, répond doucement Koyama sans se démonter. Il m'a raconté les deux scènes que vous lui avez faites.

- Et ?

- Sauf erreur de ma part, il n'y a rien entre vous. Votre attitude exclusive est donc plutôt déplacée. Vous n'avez aucun droit de lui demander des comptes. Vous risquez plutôt de vous attirer son… Enfin il risque de vous retirer l'estime qu'il vous porte malgré tout si vous continuez.

- Et vous êtes quoi ? Son père ?

- Il habite chez moi pour le moment.

- QUOI ? s'écrie alors Yoko, me faisant violemment sursauter. En quel honneur ?

- Il n'a plus confiance en personne.

- A part en vous, c'est ça ?

- C'est ce qu'il semble puisque c'est moi qu'il est venu trouver dans sa détresse.

- Espèce de…

Je ne le laisse pas finir la joyeuseté qu'il s'apprête à formuler et débarque entre eux, le sac sur l'épaule, alors qu'ils se regardent en chiens de faïence. L'air est électrique et chargé de mauvaises ondes. Je n'aime pas ça du tout.

- On peut y aller, Keiichiro, fais-je en évitant soigneusement de croiser le regard de mon colocataire.

Qui, visiblement, n'apprécie pas, car il m'attrape par les épaules et me fait brusquement pivoter pour lui faire face.

- Ne fais pas ça ! Ne m'ignore pas ! s'exclame-t-il en me secouant un peu. Et ne l'appelle pas par son prénom !

Ma réaction est immédiate : je le repousse brutalement.

- Ne me touche pas ! lui ordonné-je encore une fois.

Une fois encore, il me regarde sans comprendre.

- Keiichiro… imploré-je, la voix tremblant autant que le reste de mon corps, ce contact m'en ayant rappelé d'autres.

- Allez à la voiture, je vous rejoins dans un instant, me dit l'interpelé.

Je suppose qu'il va expliquer à Yoko ce que je suis moi-même incapable de faire. Je hoche la tête et retourne au véhicule d'une démarche pas du tout assurée. Toute LA scène me revient en mémoire et je m'effondre contre la carrosserie, avant de me laisser glisser sur le sol gelé. Ramenant mes jambes contre ma poitrine, je les entoure de mes bras et y enfouis mon visage. J'essaye de maîtriser mes frissons, mais mon corps ne me répond plus, il revit. Il revit tout. Avec bien trop d'acuité. J'ai presque l'impression de sentir encore leurs membres dans ma bouche. Les larmes roulent sur mes joues et le temps passe inexorablement. J'ai froid mais à chaque tentative pour me relever, je retombe, les jambes en coton. Je baisse la tête pour reprendre ma position initiale, quand une main se pose sur mon épaule et je tressaille violemment, paniqué.

- C'est seulement moi, Ohno-san, fait la voix de Keiichiro.

Je lève haut la tête pour le regarder. D'où je suis, en contreplongée, il semble encore plus grand, mais au lieu de m'effrayer, de me sentir écrasé, ça me rassure. Je ne me sens pas en danger.

- Vous allez attraper froid par terre. Venez.

Tout en parlant, il a pris mon bras pour m'aider à me relever. Je ne l'en empêche pas. Je ne me débats pas non plus. Parce que c'est lui et que j'ai une confiance aveugle en lui. Je SAIS au plus profond de moi qu'il ne me fera jamais de mal. Je me redresse donc, mais mes jambes me portent mal et je perds l'équilibre. Il me rattrape dans un réflexe d'une rapidité stupéfiante.

- Merci, fais-je en relevant la tête.

Dans le geste, nos regards s'accrochent… et restent ainsi plusieurs secondes.

- Vous allez bien ? me demande-t-il avec une attention accrue.

- J'ai connu mieux, mais ça peut aller, dis-je en détournant les yeux, gêné.

- Rentrons dans la voiture, il fera meilleur.

Je hoche la tête, farfouille pour trouver la clé dans ma poche, déverrouille les portières et essuie mes yeux.

- Vous vous sentez en état de conduire ?

- Non…

Autant être franc. Risquer l'accident par fierté serait aussi stupide que ridicule

- Alors je nous ramène.

Koyama tend la main et j'y place la clé, puis m'installe du côté passager. Il met le contact et, bientôt, la chaleur diffusée par le radiateur que seul l'arrêt du moteur coupe, commence à me réchauffer.

- Qu'est ce que… vous avez dit à Yoko ? demandé-je entre deux claquements de dents provoqués par la différence de température.

- Je lui ai brièvement expliqué la situation. J'espère que j'ai bien fais…

Je hoche la tête en guise d'assentiment.

- Et ?

- Il est devenu livide et a balbutié que s'il avait su, il ne vous aurait même pas effleuré et il m'a demandé de l'excuser auprès de vous. Je crois qu'il tient beaucoup à vous lui aussi et qu'il est vraiment inquiet.

Son ton est neutre. Je ne sais pas s'il est jaloux aussi, s'il s'en fiche ou s'il passe outre. Je le soupçonne de vouloir faire exactement l'inverse de Yoko.

- Mais je ne lui… fais pas confiance… Pas comme… à vous.

Il sourit et met le contact, puis s'engage sur le chemin pour retourner chez lui. Il reste silencieux, mais ce silence n'est pas comme d'habitude. J'ai l'impression qu'il contient des non-dits. Et les non-dits sont dangereux.

- Il y a autre chose ? demandé-je pour en avoir le cœur net.

- Il m'a demandé de ne pas profiter de la situation et de ne pas vous « draguer », explique-t-il en lâchant le volant une seconde pour ponctuer le mot de guillemets virtuels.

- Et… qu'est ce que vous avez dit ?

Je ne sais même pas pourquoi j'ai demandé ça. Qu'est ce que je veux ? Qu'est ce que j'espère ? Je ne sais plus. Une nouvelle fois, je suis perdu.

- Que je ne ferais rien, à moins que vous ne le vouliez.

Il m'adresse un bref coup d'œil et reporte son attention sur la route. Je me sens rougir et me plonge dans mes pensées. Je réfléchis toujours lorsqu'il gare ma voiture en bas de son immeuble. Et encore quand on monte à son appartement.

- Je vais préparer les ramens, annonce-t-il en se rendant à la cuisine.

Je le suis des yeux, étonné qu'il n'insiste pas sur le sujet. Mais non, je ne devrais pas l'être. Keiichiro n'est pas comme ça. Il est du genre à attendre que je sois prêt. Prêt à quoi, je ne sais pas, mais prêt. Pourtant, je sens qu'il n'attend qu'un seul mot de moi… Et je ne sais pas ce qui me retient. Je me sens seul. Mon cœur languit d'avoir quelqu'un à aimer, quelqu'un à câliner, quelqu'un à qui manifester toute l'affection que j'ai enfouie dans le cœur et ne demande qu'à s'exprimer quelqu'un qui connaisse mes horaires, qui sache ce que je fais, ce que j'aime, qui m'attende le soir, avec qui je puisse discuter ou simplement passer du temps sans penser que seul mon physique l'intéresse.

D'où je suis, je le regarde sortir diverses choses des placards et commencer à cuisiner. Ca parait tellement… naturel que je sois là à l'observer. Malgré moi, je m'approche de lui et, dans un réflexe venu de je ne sais où, passe les bras autour de sa taille en posant ma joue sur son dos. Il se fige immédiatement et je peux presque sentir son cœur battre la chamade dans sa poitrine. Si je déplace mes mains, je suis sûr que je peux le sentir. Mais je ne les déplace pas.

- Ohno-san… murmure-t-il.

- Satoshi, le corrigé-je.

J'en ai assez qu'on soit si formels alors que… Alors que quoi je ne sais pas, mais j'en ai assez.

- Satoshi… pourquoi ?

- Parce que j'en ai besoin. J'ai besoin de toi…

Il se retourne entre mes bras et fixe son regard dans le mien.

- Je serais toujours là pour toi. Je t'aime.