Le calme. Le silence absolu. C'est ce qui me frappe lorsque je reviens à moi, mais je n'ouvre pas les yeux. Je ne veux pas savoir ce qui s'est passé après ma perte de conscience. J'ai mal et pourtant, la douleur est supportable comparé à ce que j'ai ressenti avant. Avant… Combien de temps auparavant était-ce ? Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. Je réalise confusément que mes mains ne sont plus attachées. Se sont-ils lassés ? Combien de fois m'ont-ils pris après que je me sois évanoui ? Certainement plus que je ne veux le savoir. Je remue les doigts, mais ce n'est pas le sol que je sens. Ce n'est pas dur et froid, c'est même plutôt l'inverse. Au toucher, on dirait… des draps. Mais c'est impossible. Les draps, c'est seulement dans un lit. Je ne peux pas être dans un lit. Par quel miracle y serais-je ? Je dois être en train de rêver pour m'évader de l'horreur. Pourtant ce silence… Ah non. En me concentrant bien, il n'est pas absolu. Il y a un bip régulier… et des chuchotements.
- Savez-vous quand il se réveillera, sensei ? murmure une voix près de moi.
- C'est impossible à prévoir malheureusement, répond une seconde voix. Il n'a pas de blessure physique, mais parfois le psychologique joue davantage. S'il n'a pas décidé de revenir…
- Donc, il peut ne jamais se réveiller ? demande la première voix, paniquée.
- C'est une possibilité qui n'est pas à écarter. Excusez-moi, je dois voir d'autres patients.
- Merci, sensei… fait la voix, apparemment terrassée de chagrin.
J'entends des pas assourdis, une porte se refermer, puis un grincement et un froissement de tissu. Je sens qu'on prend ma main, mais je n'ai pas la force de la retirer, même si le moindre contact me révulse.
- Réveille-toi… Plus personne ne te fera de mal, alors réveille-toi. Ne me laisse pas… me prie la voix que je n'arrive pas à identifier.
Je ne veux pas me réveiller. Ce monde est trop cruel, dur et sombre. Me réveiller veut dire replonger dans l'horreur. Pourtant…
- Je ne laisserais plus personne te faire du mal, je te jure, continue la voix affligée, mais reviens, je t'en prie…
La douleur que j'entends dans chacun des mots qu'elle m'adresse me convainc de répondre à ses attentes. Lentement, péniblement, j'ouvre les yeux et la blancheur éclatante des murs qui m'entourent les agresse cruellement, au point que je lève une main pour les protéger. Le mouvement fait tressaillir la personne qui la tient.
- Satoshi ! s'exclame alors Yoko, des larmes coulant sur ses joues.
Yoko ? C'est lui depuis tout à l'heure ?
- Comment tu te sens ? Tu n'as pas trop mal ?
Son ton est pressant et son visage torturé d'angoisse.
- J'ai connu mieux… mais ça peut aller, fais-je en grimaçant. Où s…
J'allais demander où je suis, mais mon regard maintenant habitué à la luminosité vient d'accrocher une machine reliée à ma poitrine, ainsi qu'un goutte à goutte planté dans ma main gauche. Je suis à l'hôpital. Secteur trois étant donné ce que j'aperçois par la fenêtre. Le secteur de Sho.
- Comment… je suis arrivé là ? demandé-je en retirant vivement ma main.
- C'est un peu compliqué. Je te raconterais plus tard.
Je hoche la tête, puis pense à quelque chose.
- Et Keii ?
- Koyama-san va bien. Il est dans une chambre un peu plus loin. Physiquement, il n'a rien mais les médecins le gardent en observation au cas où. Il aura besoin d'un suivi psychologique par contre apparemment.
- Je vois…
J'aurais des millions d'excuses à lui présenter quand je sortirais, s'il veut toujours m'adresser la parole. Et je comprendrais parfaitement qu'il ne veuille plus jamais entendre parler de moi. Ce qu'il a subi est entièrement ma faute. Si je n'avais pas…
- Oh-chan !
Une voix très familière m'interrompt dans mes auto-accusations intérieures et une tornade multicolore fond sur moi. Aiba. En civil. J'esquisse une ombre de sourire en voyant l'improbable mélange de couleurs avec lequel il s'est habillé, sans oublier le pantacourt qu'il porte éternellement, hiver comme été.
- On a cru mourir de frayeur quand Kaneda-san nous a prévenus !
Il s'immobilise à peu de distance du lit. Je le connais, je sais qu'il meurt d'envie de m'étreindre pour se rassurer, pour me rassurer, mais il ne le fait pas et je lui en suis reconnaissant, même si je soupçonne Sho-chan de l'avoir briefé avant. Je ne crois pas que je supporterais que qui que ce soit me touche, même un tout petit peu. Le moindre contact me fait horreur.
La porte s'ouvre de nouveau, livrant passage à Jun et Sho justement. En civil également. Tous deux s'approchent de mon lit mais, à ma grande surprise, leurs premiers mots ne me sont pas adressés. Ils se tournent tous deux vers Yoko qui a reculé pour leur laisser la place et s'inclinent devant lui.
- Merci de votre intervention, fait Sakurai.
- Vous avez toute notre reconnaissance, ajoute Jun.
De quoi parlent-ils ?
- Je n'ai pas fais grand-chose, se défend mon colocataire.
- Pas grand-chose ? Vous l'avez sauvé ! s'exclame Aiba en se tournant vers lui.
He ? He ? Heeeeee ? Attendez, stop, temps mort… Comment ça il m'a sauvé ?
- Je peux peut-être savoir ce qui s'est passé maintenant ? intervins-je en fixant Yoko avec un sang-froid surprenant dans la mesure où il s'agit de moi et que je ne comprend absolument rien.
- Je te l'ai dis, c'est compliqué, répète ce dernier en me regardant.
- Et moi je veux savoir, alors parle. Si c'est bien toi qui m'a sauvé, comment m'as-tu retrouvé ?
- J', marmonne-t-il dans la barbe qu'il n'a pas.
- Quoi ?
- J'avais mis un mouchard sur ton téléphone portable, répète-t-il en soupirant, les yeux baissés.
Je le fixe, totalement halluciné… et mes amis aussi.
- C'est une blague ? demandé-je, trop stupéfait pour me mettre en colère.
- J'étais inquiet pour toi ! se justifie-t-il aussitôt. Depuis un moment, t'es bizarre, alors…
Je ferme brièvement les yeux, les rouvre et l'observe à nouveau. Soudain mal à l'aise, il détourne la tête. Il est toujours si sûr de lui, que c'est plutôt étrange de le voir comme ça.
- Et donc ?
- Après le départ de Koyama-san… (il s'interrompt encore, tourne de nouveau la tête vers moi et me regarde d'un air implorant) Je suis vraiment désolé de ce qui s'est passé à l'appartement. Je te jure que si j'avais su…
- Je m'en doute, le coupé-je. Continue ton histoire.
Décontenancé par mon ton un peu froid, il met quelques secondes à reprendre le cours de son récit.
- Heu oui… Donc après le départ de Koyama-san, j'ai eu un mauvais pressentiment, alors j'ai activé le mouchard.
Je m'abstiens de demander comment il se l'est procuré. Je nage déjà bien assez en plein drama, inutile d'en rajouter.
- De temps en temps, je regardais sur le GPS où tu étais et comme tu es resté un bon moment chez lui, je suis allé voir mon chef qui voulait me parler à propos de la nouvelle mission.
Là, je ne peux pas faire autrement que l'arrêter. Je suis largué.
- Chef ? Mission ? Je croyais que tu étais vétérinaire ?
Il prend l'air embarrassé de celui qui vient de faire la gaffe du siècle, puis il fouille dans la poche de la veste posée sur le dossier d'une chaise près du lit. Après un instant, sous mes yeux ébahis, il en sort… un insigne de police.
- Inspecteur Yokoyama Yu, se présente-t-il de nouveau, manifestement ennuyé.
En tout cas, maintenant, je sais deux choses : comment il a eu ce mouchard (et je doute que cette utilisation du matériel ait été approuvée par son responsable)… et qu'il m'a lui aussi menti…
- Continue, demandé-je, désireux de tout savoir à présent qu'il avait commencé.
J'en ai presque oublié que Jun, Sho et Masaki sont toujours là et écoutent eux aussi ce récit abracadabrant.
- A mon retour, j'ai à nouveau regardé le GPS. Le point te représentant clignotait, arrêté à un endroit où tu n'aurais pas du te trouver parce que personne n'a rien à faire là.
- L'entrepôt… murmuré-je.
Il hoche la tête et poursuit.
- Mon mauvais pressentiment s'est renforcé en voyant que tu n'en bougeais plus, alors j'ai foncé au commissariat pour résumer la situation à mon chef. Bien sûr, je me suis copieusement fait engueuler pour avoir utilisé ce mouchard sans permission, mais il a vu mon angoisse. Il sait que je suis pas du genre à paniquer pour rien, alors on est partis avec une escouade.
Plus il avance dans son récit, plus j'ai l'impression d'entendre le synopsis d'un drama policier. Un genre de « Tokyo dogs » en version lui et moi. Le genre de truc qui, normalement, n'arrive à personne dans la réalité, mais m'arrive quand même à moi. « La poisse et moi par Ohno Satoshi ». Je vais écrire un livre je crois.
- Quand on est arrivés sur place, j'ai cru que j'allais faire un arrêt cardiaque en voyant dans quel état tu étais. J'ai eu le plus grand mal à appeler les secours et à me concentrer sur l'arrestation des coupables, tellement tu m'obsédais. Quand ils ont eu les menottes aux poignets…
- Alors ils ont été arrêtés ? le coupé-je de nouveau, le cœur battant.
- Tegoshi Yuya et Ninomiya Kazunari sont des multirécidivistes en la matière, qui ont toujours opéré en tandem depuis qu'ils ont commencé à sévir, explique Yu. Ils étaient recherchés depuis longtemps, mais on avait jamais pu les coffrer faute de preuve. Là, ils ont été pris sur le fait.
- Toujours ? relève Sho. C'est à dire combien de temps ?
Il m'ôte les mots de la bouche. Ce « toujours » me terrifie. J'ai peur de ce qu'il va révéler.
- Cinq ans environ.
Un hoquet étranglé m'échappe et j'échange un regard épouvanté avec Jun, Aiba et Sho : pendant cinq ans, Nino, qu'on croyait notre ami, a joué la comédie quotidiennement pour qu'on ne soupçonne pas à quels crimes odieux il se livrait avec son complice. Je suis atterré et horrifié d'une telle duplicité, d'un tel machiavélisme.
- Eux et leurs complices en ont pour quelques années derrière les barreaux. Leur casier est grand comme mon armoire.
- C'est une bonne chose. Au moins, ils ne feront plus de mal à personne, fait Jun.
- D'ailleurs, il me faudra ta déposition, ajoute Yu en me regardant.
- Je préfère éviter.
- Je comprends très bien, mais… commence mon colocataire.
- Tu es la seule victime que la police ait sous la main pour les faire tous plonger pour longtemps, termine Sho.
Yu hoche la tête pour l'approuver.
- Mais ça peut attendre que tu aille mieux, s'empresse-t-il d'ajouter. Là où ils sont, ils ne peuvent plus nuire.
Le silence s'installe dans la chambre et je tourne la tête vers la fenêtre. Le ciel, à l'extérieur, est d'un bleu parfait, sans même le moindre nuage, pourtant il ne me donne aucune envie de sortir. Au contraire même/ Ce ciel trompeur ne fait que dissimuler l'horreur d'un monde plein de vice et de haine, que je ne suis pas pressé de retrouver. Cet hôpital où je passe l'essentiel de mon temps me semble à présent le meilleur et le plus sûr des refuges.
- On va te laisser te reposer, déclare soudain Sho.
- On repassera te voir ce soir avant de prendre notre service, ajoute Jun.
- Prend soin de toi, conclut Aiba.
Mon trio d'amis quitte la pièce et je me retrouve de nouveau seul avec Yoko.
- Ils ont raison, je vais y aller aussi, fait-il en prenant son manteau, avant de se tourner vers la porte.
Mais il ne peut sortir car ma main a jailli des draps d'elle-même et attrapé son poignet. Stupéfait que je le touche malgré ce qui s'est passé (et j'en suis le premier surpris), il tourne la tête vers moi. Je ne sais même pas exactement ce que je lui veux.
- Satoshi ? fait-il, interrogateur, sans chercher à se dégager.
- Je… Ne me laisse pas seul… s'il te plait.
- D'accord, cède-t-il immédiatement, en reprenant sa place initiale sur la chaise.
Pourtant je ne le lâche pas exactement. Pas exactement, car ma main a quitté son poignet pour entrelacer mes doigts aux siens. Sur son visage, je peux lire une foule d'émotions différentes, n'ayant pas forcément de liens entre elles.
- Pourquoi ? murmure-t-il, les yeux rivés sur nos mains.
- Pourquoi ? l'interrogé-je de même sans répondre.
Il relève les yeux et me regarde, perplexe.
- Je ne comprends pas ta question.
- Pourquoi tu as fais tout ça, Yu ? Tu aurais pu te faire virer, pourtant tu as pris le risque. Pourquoi ?
- Je te l'ai dis, j'étais inquiet.
- Oui mais pourquoi ?
Il reste dubitatif, puis semble comprendre où je veux en venir. Pourtant, il reste muet.
- J'ai besoin de te l'entendre dire, insisté-je.
- Parce que…
Il s'interrompt. Apparemment, les mots ont du mal à venir.
- Parce que je…
- Oui ?
- … Suis un stalker compulsif, voilà, déclare-t-il inopinément.
Je résiste à l'envie de me passer une main sur le visage d'un air désespéré.
- Ne me prends pas pour un imbécile et dis-moi la vérité, fais-je un peu plus sèchement.
- Mais tu SAIS, alors pourquoi…
- Parce que j'en ai BESOIN ! explosé-je devant sa mauvaise volonté, faisant follement bipper le monitoring. Parce que tout ce que je croyais depuis cinq ans n'était qu'un gigantesque mensonge et que même toi tu m'as menti !
- J'avais des raisons évidentes !
- J'ai juste besoin de t'entendre dire trois mots, c'est si compliqué ?
- Demande-les à Koyama alors ! Il meurt d'envie de te les dire à l'infini !
- Ce n'est pas Koyama que j'aime, crétin !
Gros silence. Je réalise le sens de ce que je dis au moment où les mots sortent de ma bouche. Et visiblement, lui aussi. Je me sens virer au cramoisi bien mûr et baisse les yeux.
- Qu'est ce que je suis sensé comprendre ? demande-t-il doucement, soudain calmé.
- Rien, bougonné-je, mal à l'aise.
- Là, c'est toi qui fais marche arrière.
- Non.
- Alors dis-le.
- Non.
C'est stupide, mais après tout ce qui m'est arrivé, j'ai peur de ce que je ressens. J'ai peur que tout recommence, même si Yu m'a sauvé deux fois, qu'il a pris soin de moi quand j'étais malade alors qu'il l'était aussi… Même si mon conscient sait que je n'ai rien à craindre, mon inconscient est plus fort. Je suis mort de trouille à l'idée qu'il se passe quelque chose.
- Satoshi, tu en as dis trop ou pas assez.
- J'ai demandé en premier.
- Je t'ai sauvé, j'ai le droit de savoir.
- Aucun rapport. Tu…
Un léger grincement m'interrompt. La porte s'entrebâille et j'aperçois les visages de Jun, Sho et Masaki les uns au dessus des autres.
- J'entends rien, ils disent quoi ? chuchote Aiba assez fort pour que tout le monde l'entende.
Je lève les yeux au ciel.
- Très discret, les gars, commenté-je.
- Désolés, fait Matsumoto en entrant à nouveau dans la chambre.
- Je t'avais dis de faire doucement, Masaki, soupire Sho, désespéré.
- Vous êtes désespérants tous les deux, fait Matsumoto en nous regardant Yu et moi. Je me demande ce qui est le pire entre celui qui a trop la trouille pour parler et l'autre qui a trop de fierté pour le faire. Vous êtes des handicapés du sentiment.
Je ne trouve rien à redire. Il n'a pas tout à fait tort.
- Bon allez, cette fois on y va, fait Sho. Laissons-les se débrouiller seuls. Masaki, tu viens ?
- Ui, j'arrive.
Ils nous adressent tous les trois un regard lourd de sous-entendus et sortent pour de bon. Je me prépare à ouvrir la bouche pour dire quelque chose à Yu, lorsqu'un bip strident retentit dans la chambre, qui n'est pas du au monitoring.
- C'est mon bipper, m'explique-t-il avec une grimace désolée.
- Un bipper en 2012 ? m'étonné-je. C'était en cours dans les années 80-90 ce truc.
- Ouais mais j'ai pas voulu filer mon numéro de portable à mon chef, pour pas qu'il me sonne au moindre truc.
- Mais heu… ça revient au même non, puisqu'il faut quand même que tu le rappelle. C'est le principe du bipper il me semble.
- D'ailleurs je vais le faire avec le téléphone du hall. Je reviens.
Je hoche la tête et le regarde sortir. Je me retrouve donc seul pour la première fois depuis mon réveil et je trouve assez étrange de n'avoir pensé à rien jusque là. On a du me bourrer de tranquillisants à mon arrivée à l'hôpital. Quand ils cesseront de faire effet, gare au résultat… Enfin pour le moment, ce n'est pas le cas. Et puis Yu va revenir. Même si là, la situation est plus que bizarre entre nous. Je sais qu'il m'aime, il sait que je l'aime… mais aucun de nous n'a l'air capable de le formuler. Je crois que Jun a raison à notre sujet. C'est une impasse et ça le restera tant que l'un de nous ne se décidera pas à faire le premier pas.
Une dizaine de minutes passe, puis il réapparait dans la chambre.
- Satoshi, je suis désolé mais je vais devoir y aller. Mon chef a besoin de moi…
Il est réellement navré, ça se voit sur son visage.
- J'aurais préféré que tu reste, mais tu n'as pas le choix, alors va.
- Ca ira ?
- Oui, je pense.
Je n'en sais absolument rien en réalité, mais je ne vais pas le lui dire. Pour quoi faire de toute façon ? L'inquiéter alors que personne ne peut rien ? Inutile.
- Je reviendrais demain.
Je hoche la tête, il s'approche de moi… puis se ravise, attrape son manteau et sort. Le silence retombe à nouveau et, cette fois, il n'y a rien pour le troubler. Le mieux que j'ai à faire est de dormir je crois. Je ferme donc les yeux et attend que le sommeil m'emporte.
