Il me fixe avec ébahissement.

- Satoshi... fait-il, d'un ton oscillant entre la joie provoquée par la première partie de ma réponse et la déception générée par la fin.

- Je... suis désolé... mais je ne peux pas, murmuré-je en allant m'asseoir sur le lit, le visage tourné vers la fenêtre. Ce n'est pas contre toi personnellement. Sho a fini par terre pour avoir simplement posé la main sur mon épaule.

- Et tu ne pense pas que...

Il ne peut finir sa phrase, car la porte s'ouvre sur une jeune infirmière qui apporte un plateau repas. Ah oui, j'avais oublié que ce qu'on raconte sur les repas d'hôpitaux est vrai.

- Bonjour, Ohno-san, lance-t-elle dans un grand sourire, en déposant son fardeau sur la tablette à roulettes. On ne se connaît pas parce qu'on a pas les mêmes horaires, mais j'ai beaucoup entendu parler de vous et je suis enchantée de vous rencontrer enfin. Je m'appelle Sazaki. Sazaki Izumi.

- Heu... moi de même, fais-je, déstabilisé par ce qu'elle a dit avant de se présenter. Mais comment ça vous avez beaucoup entendu parler de moi ?

- Kaneda-san n'arrête pas de chanter vos louanges.

He ? Ah ben ça c'est nouveau. Je croyais qu'elle me supportais à peine. J'en apprends tous les jours en ce moment.

- Et je la crois volontiers, ajoute-t-elle en rougissant.

- Sazaki-san, vous avez d'autres patients à nourrir, n'est ce pas ? intervient soudain Yu, à ma grande surprise.

- Oui, je vous laisse. Pardon du dérangement, fait-elle, avant de s'esquiver en me jetant un denier coup d'oeil.

J'attends que la porte soit refermée et je fixe mon colocataire.

- Qu'est ce qui t'as pris ?

- Il m'a pris qu'elle te faisait les yeux doux et que j'aime pas ça.

- N'importe quoi.

- Oh si... Dès que je fais pas gaffe, tout le monde a les yeux sur toi, j'ai jamais vu ça. Tegoshi et Ninomiya (même si leurs raisons étaient ignobles), Koyama et maintenant elle.

Koyama... Je me fige. Keiichiro! Je l'ai oublié ! Je blémis et sors de la pièce en courant à la recherche de sa chambre. Je suis en dessous de tout. Après cinq minutes de recherche infructueuse, je finis par trouver sa chambre. Il est là, allongé, le visage tourné vers la fenêtre.

- Keiichiro... l'appellé-je doucement.

Il ne réagit pas. Il doit encore être choqué. Je m'approche et m'asseois doucement sur son lit. Le changement de poids sur le matelas lui fait tourner la tête dans ma direction.

- Bonjour, Keiichiro, fais-je aussi doucement que possible pour ne pas le brusquer.

- Satoshi ? fait-il en me reconnaissant, avant que l'inquiétude ne se lise sur ses traits. Tu vas bien ? J'ai cru qu'ils allaient... qu'ils allaient tous te...

Je déglutis. Je n'ai pas envie d'en parler, mais je lui dois bien ça alors je prend sur moi. Je le laisse faire.

- Keiichiro, je suis vraiment, vraiment désolé. Même si toutes les excuses du monde ne suffiront pas.

- De quoi t'excuses-tu ?

La question me déstabilise.

- De... ce qui t'es arrivé par ma faute. Tu t'es retrouvé embarqué là-dedans parce que tu étais avec moi. Parce que tu étais proche de moi. Il aurait mieux valu pour toi ne pas me connaître.

- Ce que je vais dire est affreusement cliché, mais plutôt mourir demain, que d'avoir vécu sans t'avoir renontré.

- Keii... murmuré-je, touché.

- Et puis je ne te reproche rien. Tu n'es pas responsable. Ils étaient complètement détraqués, et manifestement, tu les obsédais. Ce que je comprends.

Ces mots me provoquent presque un haut le coeur, ce dont il se rend compte, car il se hâte d'ajouter :

- Comprends-moi, je ne cautionne évidemment rien de ce qui s'est passé. J'ai eu la peur de ma vie, autant pour moi que pour toi. Mais je comprends l'obsession, la fascination que tu provoquais chez eux, car j'ai presque la même.

Je me sens virer au cramoisi, mais n'ai pas le loisir de répondre, car un toussotement se fait entendre derrière nous.

- Si je dérange, dites-le surtout, fait Yu, appuyé sur le chambranle de la porte restée ouverte.

Je m'éloigne presque immédiatement, comme pris en faute, pourtant je n'ai rien fais de mal. Même écouter ce que vient de dire Koyama n'est pas mal, parce que c'est mon ami, même s'il éprouve quelque chose pour moi.

- Mais non, qu'est ce que tu vas chercher. dis-je.

- So. Bon j'ai parlé au doc. Tu vas pouvoir sortir en fait, mais il a dit qu'il vaut mieux qu'on s'éloigne de Tokyo parce que tu y as trop de mauvais souvenirs récents et que ça t'aidera pas à oublier. Donc on va aller passer quelques jours à la mer. Ca te fera du bien.

Il n'ajoute pas « et on se retrouvera seuls », mais c'est ce que clame son regard posé sur moi. Dans l'idée, c'est bien, sympa et tout... mais étant donné les aveux qui ont été échangés peu auparavant, je suis un peu embarrassé et surtout je sais pas comment je vais bien pouvoir me comporter avec lui. Il faudrait que je vois Sho, Jun et Aiba pour leur demander conseil. Ils sont plus calés que moi en la matière.

- On part quand alors ?

- Tu sortiras demain après-midi. Je vais m'arranger pour qu'on parte après-demain matin.

- D'accord, fais-je docilement en me disant qu'avec ce programme, je pourrais voir mes amis avant.

Je me tourne vers Keiichiro et me force à lui faire un petit sourire même si le coeur n'y est pas.

- Je vais te laisser te reposer. A bientôt, Keiichiro.

- A bientôt, Satoshi, répondit-il en souriant, mais lui non plus, ce sourire n'atteint pas ses yeux.

Je rejoins Yu à l'entrée de la chambre et nous retournons à la mienne. Dans le silence une fois de plus.

- Satoshi, ça va pas ? me demande-t-il.

Et j'avoue que je sais pas quoi répondre.

- Je suis fatigué, fais-je pour me donner du temps et une contenance.

- Oh, ben repose-toi alors. Je suis à côté si t'as besoin.

Je hoche la tête et repasse le seuil de la chambre, puis m'allonge de nouveau sur le lit. Et à peine allongé, il se met à me couver comme une mère-poule. Il commence par me gronder parce que je ne me suis pas mis dans les draps, puis va chercher une couverture supplémentaire qu'il pose au pied du lit, me demande si j'ai soif et me verse d'ailleurs un verre d'eau qu'il me force presque à boire. Il court tellement partout, qu'il me donne le tournis.

- Yu, du calme, je vais bien, tu en fais trop.

- J'aime bien quand tu fais ça, déclare-t-il en s'asseyant sur une chaise à côté de moi.

- De quoi ?

- M'appeller par mon prénom.

- T'es bête, c'est rien du tout.

- Pour toi peut-être, mais pour moi c'est différent. Quand on sera à la mer, je m'occuperais de toi, t'auras rien à faire que me laisser faire.

- Je n'aime pas tellement rester sans rien faire, tu sais.

- On verra ça. Dors maintenant.

Je hoche la tête et ferme les yeux.

Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi, mais à mon réveil, la nuit était noire dehors et Yu avait sombré dans un profond sommeil. Une dizaine de minutes plus tard, alors que je me lève pour faire quelques pas, je vois arriver mes trois amis. En civil, ce qui me fait penser qu'ils n'ont pas encore pris leur service.

- Comment tu te sens ? chuchote Sho en voyant mon compagnon endormi.

- Ca va, murmuré-je en réponse. Mais il faut que je vous parle.

- A quel sujet ? questionne Jun à voix basse lui aussi.

- N'en parlons pas ici. Si Yu se réveille, je ne veux pas qu'il entende, déclaré-je de même.

- Donc ça le concerne, déduit Aiba.

Je hoche la tête, quitte la chambre avec eux et nous rejoignons notre QG : la salle de pause, comme toujours déserte.

- Alors, explique, me presse Aiba.

- Chut, Masaki, laisse-le parler, le gronde son amant.

Je réfléchis à la façon de présenter la situation, mais à part leur dire cash, je ne vois pas trop quoi faire.

- Bon, pour résumer, on s'est... déclarés...

- Génial ! s'exclame Masaki, me coupant dans mon élan.

Heureusement, Sho a la bonne idée de le bâillonner de la main pour que je puisse poursuivre, ce que je m'empresse de faire.

- Mais je ne sais pas trop comment me comporter avec lui, ni quoi dire ni quoi faire et du coup ça crée une sorte de gêne alors j'espérais que vous pourriez me conseiller.

Alors que je les regarde alternativement, la voix du plus jeune de nous quatre s'élève.

- Si tu veux mon avis, tu intellectualise beaucoup trop.

- Pour une fois, je suis d'accord avec Jun, fait Sho. En réfléchissant autant au moindre truc, tu en empêche pas mal d'autres qui viendraient naturellement autrement. Alors arrête de réfléchir, agis normalement sans essayer de tout calculer à l'avance et tu verras que la gêne dont tu parle disparaîtra d'elle-même.

- En plus, je suis sûr que cette gêne, il la ressent aussi et que du coup, ça doit aussi bloquer des choses de son côté, dit à son tour Aiba, délivré de la main de son amant.

- Masaki a raison.

- Quel genre de chose ?

- Ca peut être n'importe quoi. Des attentions qu'il aurait, mais que, sentant ton malaise, il s'abstient de montrer.

- Donc votre conseil c'est...

- Sois naturel, répondent-ils en choeur.

- Agis avec lui comme avec nous et le reste viendra tout seul, ajoute Sho.

- T'es quand même pas croyable. Pour une fois que t'es amoureux et que c'est réciproque, t'en fais des caisses, rigole Jun.

Je ne suis pas tellement aidé, mais je n'ajoute rien et reste pensif et ils finissent par partir pour prendre leur service, me laissant avec mon bel endormi.

Le lendemain en début de matinée, je quitte l'hôpital sous escorte policière (enfin celle de Yu en civil quoi) pour rentrer à la maison faire ma valise. Celle-ci bouclée, nous allons prendre le train vers une destination qu'il refuse obstinément de me dévoiler. Il a parlé de la mer, mais ça veut tout et rien dire dans la mesure où le Japon est une île. On pourrait aller n'importe où. Je ne lui ai pas dis, mais je n'aime pas trop le train. Je me souviens avoir pris le Shinkansen avec mes parents une fois quand j'étais petit et j'avais été malade, alors le reprendre aujourd'hui ne me remplit pas spécialement de joie. Et ça sans parler du fait que ne rien savoir de ce qui m'attend me stresse. Mais je n'ose rien lui demander, et de toute façon, il ne me répondrait pas. C'est un homme mystérieux. Sans rien dire, je lui emboîte le pas pour monter dans le train bondé, il me pilote à nos places et me fait asseoir côté fenêtre, avant de prendre place côté couloir, comme pour s'assurer que je ne vais pas fuir. A peine assis, il prend ma main d'autorité et, surpris, je ne réagis tout d'abord pas, puis la lui retire vivement, mais il la reprend et la serre à la briser, me forçant à subir le contact.

- S'il te plaît… ne fais pas ça, soufflé-je, torturé.

- Je le fais pour ton bien, Toshi, répondit Yu en me regardant. Il faut que tu te force, sinon tu vas vivre dans la peur perpétuelle que quelqu'un te touche.

- Mais…

- Cet homme craintif et tremblant n'est pas celui dont je suis tombé fou amoureux. Je veux retrouver celui qui m'a envoyé bouler le jour de mon emménagement. Et pour ça, il n'y a pas trente-six solutions.

- Ca reviendra… mais ne me force pas… murmuré-je.

Il scrute mes prunelles humides de panique, soupire et lâche. Je me hâte de cacher ma main entre mes cuisses au cas où il tenterait autre chose. Je sais qu'il est déçu, sûrement blessé même, mais c'est plus fort que moi, je n'arrive pas à lutter. Et pourtant je l'aime.

- Je suis désolé.

- Moi aussi, Toshi. Moi aussi…

Son ton est indéchiffrable et je n'arrive même pas à déterminer s'il s'excuse de m'avoir touché ou à cause de ce qu'il venait de dire. Tout en reniflant, j'essuie mes yeux d'un revers de main. Au fond de moi, je sais qu'il a raison et que la meilleure solution est de me forcer en acceptant petit à petit des contacts de plus en plus longs même s'ils sont anodins. Il détourne la tête et je ne vois plus que son profil. Il a l'air contrarié et ne me blâme même pas. Plutôt que ce silence, je préfèrerais encore qu'il me crie dessus.

- Yu, dis quelque chose…

- Quoi ?

- Je ne sais pas. N'importe quoi.

- Il faut que je m'habitue à ce que celui que j'aime ne supporte même pas l'idée que je le touche.

Je baisse la tête. C'est la vérité, mais l'entendre dire ça me fait de la peine. Je le rend malheureux alors qu'on est même pas encore ensemble.

- Peut-être… que tu devrais te trouver quelqu'un d'autre…

Je m'arrache à moitié le cœur en disant ça, mais je pense à lui.

- Dis pas n'importe quoi, répond-il en me fixant à nouveau. C'est toi que je veux, parce que c'est toi que j'aime, alors j'attendrais que tu sois prêt à faire un pas vers moi.

Je me suis senti coupable de lui infliger ça pendant tout le voyage, au point que je n'ai même pas fais attention au nom de la gare d'arrivée. Plongé dans des pensées pas franchement roses, je lui ai juste emboîté le pas mécaniquement. C'est sa voix qui me tire de mes réflexions.

- Prend la chambre que tu veux.

Chambre ? Je regarde autour de moi avec stupeur. Je ne m'étais même pas aperçu que nous étions entrés dans une maison.

- On est où ? demandé-je alors.

- Dans la résidence secondaire d'un collègue, Shibutani Subaru.

- Oh. Je vois.

Je traverse le salon, attiré par la grande baie vitrée.

- On voit la mer ! m'exclamé-je, ravi comme un gosse en voyant la calme étendue qui scintillait au soleil jusqu'à l'horizon.

Ca parait bête, mais je suis un enfant de la ville et, jusqu'à cette minute, je n'avais jamais vu celle qu'on appelle « la grande bleue ». Mes yeux doivent briller comme ceux d'un môme et là, j'ai l'impression d'en être un.

- Tu l'avais jamais vue ? demanda Yu en s'approchant.

Je secoue la tête et me remet à regarder la mer.

- Kawaii, murmure-t-il en me regardant, car je sens son regard avec une étrange acuité.

A regret, je me détourne de la fenêtre et le fixe. L'amour que j'y lit me remplis de confusion. Voit-il l'équivalent dans le mien ? Je l'espère.

- S'il te plaît, Toshi, laisse-moi te prendre dans mes bras, murmure-t-il.

La requête, pourtant légitime, me fait sursauter et je commence à paniquer intérieurement. Ce dont il doit se rendre compte, car il soupire. Je pense qu'il renonce et je suis navré pour lui, mais soudain, ses bras se referment sur moi. Sans force, avec beaucoup de tendresse, mais je me sens trembler comme une feuille.

- Shhht, shhht, calmes-toi, murmure-t-il à mon oreille en me caressant les cheveux. Je ne te veux aucun mal, Toshi. Calmes-toi.

J'ai peur, mais pour lui, je lutte contre moi-même pour ne pas me dégager. La bataille intérieure est si violente, que ma respiration s'accélère et que mon visage se couvre d'une fine pellicule de sueur.

- Toshi, respire, mon cœur, ça va aller. Ce n'est que moi, calmes-toi, souffle encore Yu avec patience en continuant à passer la main sur ma tête.

Je suis si absorbé, si occupé à lutter contre ma répugnance et ma terreur, que je ne remarque qu'à peine le petit nom tendre qu'il a employé.

- Je sais que c'est difficile, mais regarde, tu tiens le coup. J'ai confiance, je sais que tu peux vaincre ça.

Je ne sais pas combien de temps passe comme ça, mais je finis par m'effondrer à genoux, mon combat intérieur m'ayant épuisé au point que mes jambes ne me portent plus. Aussitôt, il s'accroupit près de moi et m'embrasse sur le front.

- Va te reposer, mon cœur, tu l'as mérité.

Je relève la tête et souris faiblement. J'ai remporté une bataille, mais la guerre contre la peur et les souvenirs est loin d'être gagnée.

Je me réveille des heures plus tard, en sursaut. Mon souffle est court, mes yeux exorbités et un filet de sueur glacée coule le long de mon dos. J'ai fais un cauchemar. Encore un. Je n'ai fais aucune nuit calme depuis que c'est arrivé. Aucune. Et ça commence franchement à me peser. Je sursaute violement en sentant un poids supplémentaire sur le lit et tourne la tête avec un air affolé d'un animal traqué.

- Ca va pas ? me demande Yu, simplement assis sur le matelas à côté de moi.

- Cauchemar, murmuré-je.

- Je vois. Essaye de te rendormir, tu as besoin de sommeil.

Je secoue la tête.

- Dès que je m'endors, ça recommence. Je n'en peux plus, Yu, dis-je, les yeux rivés sur la couette.

Il y a un silence tel, que je relève le regard sur lui. Il arbore l'air calme de celui qui réfléchit intensément à quelque chose. Mais à quoi ?

- A quoi tu p…

Je n'ai pas le temps de finir de formuler ma question, car il se lève, ouvre la couette… et se glisse près de moi. J'écarquille les yeux, effaré.

- Y… Yu ? fais-je, repris par la panique.

Il ne répond pas, mais je sens son corps se coller au mien, ses bras entourer ma taille, son souffle sur ma nuque alors que d'un léger coup d'épaules, il me force à m'allonger. Je me remet à trembler, terrorisé.

- Non... Non… Pitié… supplié-je alors que des larmes me brûlent les yeux.

- Toshi… Calmes-toi. Je te l'ai déjà dis, je ne te ferais aucun mal. Jamais. Je voulais juste que tu t'allonge.

Sa voix est apaisante et ses paroles rassurantes, mais c'est plus fort que moi : le sentir si proche fait revenir toutes les peurs que les séances chez le psy devaient avoir amoindries. Pendant de très longues minutes, il me caresse les cheveux en me murmurant des mots doux et je le sens déposer de légers baisers sur ma nuque. Comme quand j'étais malade. Les évènements me reviennent alors en mémoire : pratiquement depuis son arrivée à l'appartement et dans ma vie, il a pris soin de moi en permanence et m'a protégé. Il est l'une des deux personnes dont je n'ai rien à craindre. Cette constatation sert de déclencheur : mes tremblements s'apaisent peu à peu, je me détend entre ses bras et me tourne vers lui, mon visage se retrouvant ainsi à quelques centimètres du sien. Je le regarde dans les yeux et discerne de la surprise dans les siens.

- Toshi ?

- Ne bouge pas, je voudrais essayer quelque chose, soufflé-je.

Il hoche la tête et, le cœur battant, je m'approche, réduisant la distance à une poignée de millimètres. Il a probablement deviné ce que j'ai l'intention de faire et se demande certainement si je vais en avoir le courage. Pour être franc, moi aussi, mais je n'ai plus envie de reculer. Alors que j'inspire, il murmure :

- Ne te force pas si tu ne veux pas. Tu as déjà pas mal progressé aujourd'hui.

Je pose mon doigt sur ses lèvres pour le faire taire, ferme les yeux et pose les miennes sur les siennes, attendant un éventuel mouvement de recul dicté par la répulsion, mais rien ne se produit. Mon cœur bat à en éclater maintenant, mais j'essaye d'aller plus loin, caressant ses lèvres du bout de la langue, tentant de me frayer un chemin entre elles. Chemin immédiatement ouvert et dans lequel je m'engouffre sans assurance. Là, dans la cavité humide de sa bouche, sa jumelle m'attend, immobile. Visiblement, Yu a décidé de me laisser faire, sûrement pour éviter de me brusquer et je le remercie intérieurement de sa délicatesse. Pourtant, après quelques instants, je sépare nos lèvres, frustré par son manque de réaction à un baiser (le premier véritable !) que j'ai pris sur moi de donner malgré mon appréhension. Il parait le comprendre au regard que je lui lance.

- T'es sûr que tu veux, Toshi ? murmure-t-il. Je voudrais pas que tu regrette ensuite.

- On… parle simplement d'un baiser… pas vrai ? fais-je, alarmé par ces derniers mots.

- Evidemment, répond-il de nouveau. Je te forcerais jamais à rien. On fera ce que tu veux.

Je hoche la tête, apaisé par cette assurance.

- Alors embrasse-moi, Yu.

Un sourire répond à mes mots. Je ne crois pas l'avoir déjà vu sourire comme ça. Il a l'air de rayonner de l'intérieur et ça irradie à l'extérieur. Sa main se pose sur ma joue, caressant ma pommette du pouce, les yeux dans les miens. Il pose ses lèvres sur les miennes une fois, deux fois, trois fois, avec une grande tendresse, puisse sa langue entre les miennes et je lui accorde le passage, le cœur battant. Taquinée, enlacée, caressée, piquée, entourée, laissée, reprise… Sous son évidente expérience en la matière, je me sens fondre, me dissoudre presque, pris dans un ballet aussi doux que passionné. Nos souffles se mêlent, se déposent sur nos lèvres fusionnées et je me sens comme électrisé. Jamais de ma vie je n'ai été embrassé comme ça. Pourtant, je ne peux pas aller plus loin, impossible.

Le baiser prend fin, mais il promène sa bouche sur mon front, ma tempe, mon nez, ma pommette.

- Je t'aime, déclare-t-il après avoir une dernière fois posé ses lèvres sur les miennes.

- Je t'aime aussi, fais-je en me blottissant contre lui, le nez dans son cou

Je cherche les contacts maintenant. Enfin SON contact. A lui. Seulement à lui. Un comportement à l'exact opposé de celui que j'ai depuis ce fameux jour. Rattrapé par l'épuisement, je sens mes yeux se fermer tout seuls.

- Dors bien, mon Toshi, souffle-t-il.

Et je sens dans ces quelques mots l'intensité des sentiments qu'il me porte. Pour la première fois, j'ai l'impression que je peux m'en sortir. Avec lui.

- Bonne nuit, mon Yu.