Nous avons passé presque un mois loin de tout, dans cette maison qui avait pris des allures de refuge, de sanctuaire. Souvent, dans la journée, Yu m'effleurait, me prenait la main ou dans ses bras, m'embrassait... et si, au départ, je continuais à frémir et à sursauter, le coeur emballé, bientôt, je ne réagissais plus de cette façon car je m'y étais habitué. Je le soupçonnais pourtant de se restreindre pour ne pas m'étouffer, mais je voyais dans ses yeux que s'il l'avait pu, si je lui en avais donné l'autorisation, il aurait volontiers passé son temps à me câliner comme une peluche. Il mettait tant d'amour dans le moindre geste, la moindre parole, la moindre attention qui m'était destinée, que ça m'effrayait presque, parce que je sentais que je n'étais pas capable d'autant. Parce que son attitude frisait l'adoration absolue et que si je l'aimais vraiment sincèrement et de tout mon coeur, je n'en étais pas au même point que lui.
Chaque jour, nous nous promenions main dans la main sur la plage, nous posions pour regarder la télévision dans les bras l'un de l'autre, il faisait la cuisine (j'avais massacré une casserole et m'étais brûlé en tentant de faire un bête curry) pendant que nous discutions.. Bref nous avions fini par nous comporter comme un vrai couple. Au point que, maintenant que cette parenthèse enchantée touche à sa fin et qu'on s'apprête à quitter notre petit paradis, je déprime à moitié. Je n'ai pas envie de rentrer à Tokyo. Un long soupir m'échappe tandis que je referme ma valise et, presque aussitôt, je sens ses bras se refermer autour de ma taille. Je ne sais pas comment il fait, mais il arrive toujours à deviner quand j'ai une baisse de moral, même quand on ne se trouve pas dans la même pièce. Ses lèvres se posent dans mon cou, son souffle se dépose sur ma nuque.
- Qu'est ce qui va pas ? me demande-t-il.
- Rien, ne t'inquiète pas, fais-je en posant une main sur les siennes, liées sur mon ventre.
Je ne vais quand même pas lui dire que, comme un gosse, je ne veux pas rentrer à la maison à la fin des vacances.
- Tu es sûr ? Tu sais que tu peux tout me dire.
En général oui, mais ça je vais éviter, histoire de garder un minimum de dignité.
- D'accord. Alors on y va dès que tu es prêt, fait-il avant de m'embrasser de nouveau dans le cou et de me lâcher.
Je le suis du regard alors qu'il repart vers sa chambre. Pas une fois il n'a tenté quoi que ce soit avec moi. Pas même de dormir avec moi si jene le lui demandais pas. Et pourtant, il devait en avoir envie, à en juger par les gémissements associés à mon nom que, à ma grande confusion, j'avais entendus à plusieurs reprises. Il pense vraiment à ce que je ressens, jen'ai jamais connu ça avec mes autres compagnons. J'aimerais lui rendre ce qu'il me donne au moins un peu, mais je crois que, quoi que je fasse, je ne lui arriverais jamais à la cheville. A ce sujet du moins.
Je boucle mon bagage et quitte la chambre en lui jetant un dernier coup d'oeil, puis rejoins Yu dans l'entrée. En quelques minutes, notre petit nid est verrouillé et nous repartons vers la gare. Lui a l'air joyeux mais je sais que je fais une tête de trois pieds de long. Je n'arrive pas à me réjouir de rentrer. Retrouver mon quotidien après ces semaines de rêve me déprime par avance et même la perspective de retrouver Sho, Jun et Aiba ne suffit pas à me remonter le moral. Malgré tout, je me force à sourire pour ne pas inquiéter Yu.
Après notre retour, les choses sont redevenues comme avant : chacun notre chambre, le repas du soir partagé avant mon départ pour l'hôpital... Les seules choses qui ont changé, ce sont les baisers échangés et le fait qu'il n'y ait plus la moindre trace de son chat. On dirait qu'il s'est volatilisé et ça m'étonne, parce que je jure que je ne lui ai pas appris à voler.
- Elle est passée où ta bestiole ? demandé-je un soir, alors que je m'apprête à quitter l'appartement.
- Si tu parle du chat, je l'ai confié à ma mère vu que t'aime pas ça.
Je m'attendais si peu à cette réponse, que je m'immobilise au milieu demon lacet. Tout à coup, je me sens parfaitement idiot. Pour moi, il a même renoncé à son animal de compagnie. Touché, je me blottis contre lui et dépose un léger baiser sur ses lèvres en guise de remerciement.
- Bon courage, me dit-il dans un sourire.
Je lui rend et quitte l'appartement.
Quelques heures plus tard, alors que je quitte la chambre d'un patient, je vois Aiba se précipiter vers moi, paniqué et le visage décomposé. Je me crispe d'instinct.
- Toshi, c'est horrible, affreux, épouvantable ! s'exclame-t-il en me prenant par les épaules pour me secouer comme un prunier.
Je cligne des yeux, cherchant à savoir ce qui peut bien le mettre dans cet état. Il est si impressionnable que ça peut être n'importe quoi. Je me demande même souvent comment il tient le coup dans ce métier. J'essaye de me défaire de ses doigts parce qu'il me fait mal, mais c'est Sho, arrivé juste derrière, qui se charge de me délivrer.
- Masaki, du calme, dit-il à son amant. Tout ce que tu vas réussir à faire c'est le paniquer.
- Qu'est ce qui se passe ? C'est Jun ? demandé-je en ne voyant pas paraître le plus jeune d'entre nous.
- Jun va très bien.
Je suis presque rassuré, mais Aiba précise.
- C'est Yokoyama-san.
A ces mots, je me fige, mon coeur s'arrête presque de battre et je sens le sang refluer de mon visage. Choqué, la seule chose que j'arrive à penser c'est « Non, Kami-sama, non ! »
- Chambre 503, Jun est avec lui ! me crie Sho alors que je me précipite, courant comme un fou dans les couloirs de l'hôpital
Terrorisé à l'idée de le perdre, j'ouvre la porte avec la douceur d'un éléphant affolé par une souris, faisant sursauter les deux hommes. Mon regard jauge Yu, allongé dans le lit mais semblant à première vue indemne.
- Toshi... fait-il en grimaçant. Je leur avais dis de pas te prévenir. Je voulais pas que tu t'inquiète.
- Raté, fais-je d'une voix étranglée. Qu'est ce qui s'est passé ?
- Il a pris une balle dans la cuisse droite, me répond calmement Matsumoto.
J'écarquille démesurément les yeux. Une balle ? Comment ça une balle ? Comment a-t-il pu prendre une balle alors que... alors que...
- Tu avais dis que tu resterais à la maison... fais-je, réprobateur.
- Je n'avais pas le droit de te dire quoi que ce soit. Tu es soumis au secret médical, moi au secret policier.
- La balle a été extraite, il lui faudra juste du repos, déclare mon ami, avant de poser sur la table à roulettes le dossier médical de mon compagnon.
Il m'adresse un sourire,salue Yu et quitte la pièce. Je le suis des yeux jusqu'à ce qu'il soit sorti, puis me jette sur le dossier comme un fauve sur sa proie.
- Du calme, c'est rien.
- Comment rien ? Tu aurais pu mourir !
- D'une balle dans la cuisse ? rigole-t-il avant de grimacer. Tu dramatise, Toshi. C'est les risques du métier.
- Ben justement, c'est trop risqué ! Je...
Je m'intrromp. Quelque chose vient de m'interpeller dans le dossier.
- Quoi ? fait-il.
- Jun a du se tromper de dossier.
- Pourquoi ?
- Il y a écrit « Yokoyama Kimitaka ». Tu asun frère ?
- Non, soupire-t-il. C'est mon prénom de naissance.
- Tu t'appelle Kimitaka ?
- « Yokoyama Kimitaka » c'est trop long, alors je me suis rebaptisé Yu. Je préfère.
Je note l'information dans un coin de ma tête au cas où, puis fronce les sourcils et reviens au sujet qui me préoccupe.
- Ca te va de risquer ta vie sans arrêt ?
- T'exagère encore, c'est pas tout le temps. C'est pas toujours rose d'être flic, tu sais, mais c'est comme n'importe quel métier. Dans le tien, tout va as toujours bien non plus.
- Mais moi je ne risque pas de mourir en l'exerçant !
Son regard posé sur moi se fait inquisiteur. Et plus dur. Je sais qu'il a compris ce que je cherche à lui dire.
- J'ai aucune intention de mourir, Toshi et je pend jamais de risque inutile parce que jouer au héros m'intéresse pas. Mais je laisserais pas tomber un métier que j'aime juste parce que t'as peur pour moi. Tu sais ce que c'est une vocation ? Ben être flic, c'est la mienne depuis que je suis gosse. Alors même si je t'aime, même si je suis content que tu t'en fasse pour moi, c'est non.
- Mais...
- Non, le sujet est clos, affirme-t-il en fermant les yeux.
Mais je suis têtu et n'en ai pas terminé.
- Alors tu te fiche que je me ruine la santé en passant mon temps à me demander si tu vas rentrer ou pas ? Pense un peu à moi !
- C'est ce que je fais en permanence, je te signale, Satoshi, mais l'inverse ne s'est pas vraiment vérifié jusqu'ici, rétorque-t-il durement. Je sais que t'es passé par des épreuves, mais ça te donne pas le droit d'exiger ça.
- Je...
- T'imagine si les pompiers, les secouristes et autres devaient tous démissionner parce que la personne qui partage leur vie s'inquiète ? Ce serait une catastrophe. Alors sois un peu raisonnable.
Je baisse la tête, agacé parce qu'il a raison sur toute la ligne. C'est vrai que, jusqu'ici, c'est lui qui s'est occupé de moi, sans jamais penser à lui-même. Du coup, j'ai honte, parce qu'une fois encore, j'ai l'impression que les sentiments sont plus forts de son côté.
- Désolé, murmuré-je en m'asseyant sur le bord du lit. Mais s'il t'arrivait quelque chose..
Il prend ma main pour me rassurer, me caresse la joue et m'attire contre lui.
- Arrête de t'en faire pour ça, sinon tu vas plus vivre, dit-il avant de m'embrasser longuement... et de grimacer.
- Tu as mal ?
- J'ai déjà connu pire. J'ai aucun exemple à l'esprit mais...
- Arrête de piquer tes réponses dans des Disney et répond à ma question.
- Grillé, rigole-t-il. Ca va, c'est supportable, détends-toi, Toshi.
- Tu n'as pas à supporter la douleur. Jun ne t'as rien donné ?
- Jun ? (il me regarde sans comprendre, puis réalise) Ah ton ami qui était là tout à l'heure. C'est comme ça qu'il s'appelle ?
- Matsumoto Jun, oui. Alors ?
- Si il m'a donné un truc, mais c'était y'a un bon moment, alors ça doit plus faire effet.
- Je vois. Reste tranquille, je reviens.
Et sur ces mots, je sors de la chambre à la recherche de mon cadet.
Yu est resté presque une semaine à l'hôpital et j'ai veillé sur lui chaque nuit. Bien sûr, je n'ai pas pu passer tout mon temps avec lui puisque je devais m'occuper de mes patients, mais je passais de nombreuses fois par nuit malgré ses protestations (protestations pour la forme, car je voyais bien à ses joues rouges qu'il était ravi que la situation soit inversée et que je m'occupe de lui). Et pendant ces quelques jours, j'ai beaucoup réfléchi à nous et j'ai conclus qu'il avait fait assez de pas dans ma direction. Désormais c'est à moi d'agir. Je dois prendre les choses en main. Pour nous.
C'est le premier week-end depuis son retour à la maison. J'ai refusé qu'il cuisine, alors j'ai commandé le dîner à un traiteur. Maintenant, on est tous les deux assis sur le canapé, mais cette fois, c'est lui qui est blotti dans mes bras, parce que j'ai insisté pour qu'il allonge sa jambe. J'ai l'impression qu'il s'est à moitié assoupi devant l'émission qu'on a mise, mais ça me donne le temps de chercher comment je vais formuler ça. Après quelques minutes, je me lance :
- Ne, Yu, je me demandais…
- Hum ?
- Est-ce que tu voudrais pas… Heu, je veux dire… On est vraiment ensemble maintenant, alors je me demandais si…
Il s'assoit et se tourne vers moi, plongeant ses yeux dans les miens.
- Si… ? m'encourage-t-il.
Je suis presque certain que son cœur bat à toute allure. Sûrement aussi vite que le mien, mais j'ai l'impression que toutes mes belles phrases se sont envolées et lui attend que je parle.
- Est-ce que tu veux vivre avec moi ? lâché-je. Pas comme on fait maintenant, mais vraiment.
Il écarquille les yeux, manifestement stupéfait. Je ne sais pas à quoi il s'attendait, ni même s'il s'attendait à quelque chose. Je le vois déglutir. Je crois qu'il est ému.
- De tout mon cœur, répond-il avant de m'enlacer.
Je l'embrasse tendrement et lui souris. Cette proposition, je n'aurais jamais pensé la faire un jour à qui que ce soit et encore moins après ce que j'ai vécu. Tout ça, c'est grâce à lui et à son amour. C'est grâce à lui que je m'en suis sorti. Mon Yu, mon sauveur.
- Je t'aime, dis-je avant de l'embrasser de nouveau
