John avait rendu des rapports de mission qui traînaient sur son bureau depuis deux semaines et plus et avait même pris le temps de lire les profils des prochaines recrues que le Dédale devait amener. Ce qu'il ne faisait jamais en temps normal. Pour dire les choses clairement : en cette veille de retour à la vie « active », il n'avait plus rien à faire et… s'ennuyait comme un rat mort. Il consulta sa montre. Il était 20h. Aller manger un morceau ? Non… il n'avait pas faim. Cela faisait d'ailleurs trois jours qu'il n'avait presque rien mangé. Les autres auraient pu s'en inquiéter s'il ne l'avait pas joué fine, prétextant être trop fatigué ou avoir déjà mangé. Mais la vérité était que quelque chose le tracassait. Et il n'avait aucun mal à savoir quoi… Il soupira. Le major… Depuis qu'il l'avait quitté il se sentait coupable. Coupable de l'avoir laissé seul. A l'infirmerie et… là-bas. Devant la reine. Il se sentait coupable de ne pas être intervenu. De n'avoir pas pu intervenir. Il soupira et se leva, faisant les 100 pas dans la chambre. Et maintenant il se sentait coupable de ne pas être venu le voir alors qu'il aurait pu l'écouter. Il savait mieux que personne que discuter avec ceux qui avaient partagé la même expérience que soi valait tous les psys du monde. Alors qu'est-ce qui l'avait retenu ? Il ferma les yeux et cogna un pied de sa chaise. Il avait pourtant apprécié sa compagnie durant ces quelques jours… Peut-être trop… il avait eu peur d'être trop proche de lui. Parce qu'il savait que chaque ami qu'il avait sur cette base pouvait mourir demain, il en avait encore fait l'expérience récemment. Et qu'un de plus voulait dire une chance de plus de souffrir pour lui. Pourtant avec Evan… voilà qu'il se mettait à l'appeler par son prénom même dans ses pensées… Il ferma les yeux. Pourtant avec le major, il lui semblait que cette crainte était décuplée. Pourquoi ? Comment cela se faisait-il ?! Ils avaient vécu quelque chose de fort… mais combien de fois avait-il vécu les mêmes expériences avec Ronon, Teyla, Rodney ? Sans pour autant éprouver une telle peur de les perdre ? Ca tournait vraiment pas rond chez lui ! Vivement qu'il reparte en mission pour s'aérer l'esprit ! En attendant, il fallait qu'il aille le voir !
John inspira avant d'ouvrir la porte de ses quartiers et de prendre la direction de l'infirmerie.
Evan finissait de manger avec l'aide d'une infirmière.
« Vous avez encore faim major ?
Non, ça ira, merci, répondit-il gêné de faire l'objet de tant de soins. »
L'infirmière n'insista pas et poussa la table à roulette un peu plus loin.
« Vous avez besoin de quelque chose major ?
Non, rien du tout, merci, se força-t-il à sourire.
Bien. Je dois aller rendre un rapport au Docteur Beckett que vos nouvelles analyses. Je reviens dans quelques minutes. Et n'oubliez pas…
Oui, le coupa-t-il, je sais. Je vous bip.
Tout à fait, sourit-elle. A tout de suite major. »
Evan hocha la tête et soupira de soulagement lorsqu'elle sortit enfin de la pièce. Trois jours qu'elle était aux petits soins pour lui. C'était…atroce. Alors que lorsque le colonel Sheppard s'était occupé de lui…Il ferma les yeux. Non, il n'allait pas recommencer à penser à ces moments ! Lorsqu'il ouvrit les yeux, ils se posèrent sur le plateau repas, là où un donut lui tendait les bras. Il se redressa et tendit la main vers la table. Il avait encore faim, quoi qu'il ait pu dire à l'infirmière pour qu'elle le laisse tranquille. Il se pencha un peu plus.
« Eh, qu'est-ce que vous essayez de faire là ?! »
Evan se redressa à l'entente de cette voix et se retourna juste à temps pour voir John arriver à grands pas vers lui. Il sentit son cœur s'emballer.
« Colonel ?
On avait pas dit que vous m'appeliez John ? sourit le militaire en se retrouvant à côté de lui.
Je croyais que cela ne devait durer que le temps de notre convalescence.
Ah… et bien…on jour les prolongations.
D'accord. »
Evan lui rendit son sourire et se cala dans ses oreillers.
« Alors… qu'est-ce que vous vouliez attraper tout à l'heure ? reprit John ne sachant trop comment entamer la conversation.
Oh… rien.
Evan ?! »
Le major se troubla à l'entente de son prénom. Bon sang, il fallait qu'il arrête !
« Le… donut, répondit-il alors d'une petite voix.
L'infirmière vous retire le pain de la bouche ? s'étonna le colonel en prenant la pâtisserie.
Non, c'est juste que… j'en avais un peu assez de me faire dorloter.
Par une si belle femme ? Il faut vraiment que vous preniez l'air. »
Le major hocha la tête. Oui, ça devenait vraiment urgent !
« Tenez.
Merci… John. »
Rien à faire, il avait vraiment du mal à l'appeler autrement que par son grade.
John s'assit sur un fauteuil à proximité du lit et l'observa un moment. Il avait l'air d'aller mieux et sa plait au thorax semblait s'être résorbée.
« Comment vous allez ?
Bien, merci. »
Le silence retomba. John balaya l'endroit du regard. Il se sentait nerveux. Nerveux parce qu'il devait s'excuser… ce qui ne lui arrivait pas souvent. Et nerveux parce qu'il était devant lui. Le colonel fronça les sourcils et se leva, sous le regard étonné du major.
« Monsieur ?
Vous avez du mal décidément, sourit John en tentant de cacher sa nervosité. »
Evan sourit faiblement, tâchant de connaître la raison de cette tension qu'il sentait planer dans la salle.
« Vous avez bien récupéré à ce que je vois, reprit-il à l'adresse de son supérieur.
Oui, j'ai l'habitude.
Je sais. »
John s'arrêta de tourner en rond et se figea un instant. Il avait cru déceler comme une lassitude dans sa voix. Ou… une sorte de résignation. Il n'y prêta pas plus attention.
« Et vous ? Comment vous sentez-vous ?
Oh, bien mieux ! Si ça ne tenait qu'à moi je retraverserais la porte demain.
C'est pour ça que Beckett et là, pour nous empêcher de faire trop de bêtises.
Oui… c'est une vraie mère poule.
Ecoutez, reprit John a bout de quelques instants. Je voulais vous dire…
Oui ? l'encouragea Evan.
Je suis désolé de ne pas être venu ces jours-ci, débita-t-il d'un seul souffle. »
Le major s'attendait à tout sauf à ça… Pris de court, il hocha la tête avant de se reprendre.
« Ne vous excusez pas. Je sais que vous avais des tas de choses à régler.
Oui… avoua le militaire… Enfin, cela ne m'empêchait pas de trouver du temps pour vous. »
Evan se demanda alors ce qui l'avait empêché de venir lui rendre visite.
« En fait…, commença John avant de soupirer.
Vous n'avez pas à vous justifier, s'agita Evan un peu mal à l'aise.
Non, je sais. C'est juste que vous voir comme ça me montre à quel point j'ai foiré cette mission ! »
Le major se redressa et posa sur la commode le donut qu'il n'avait toujours pas touché.
« Foiré ?
Oui… je n'ai pas réussi à vous sortir de là à temps et…
Et vous avez sauvé votre équipe et la mienne. Je connais les risques quand je traverse la porte. Et je me suis plusieurs fois tiré d'affaires. Comme je me suis quelque fois fait prendre. Ca n'a rien à voir avec vous. »
John hocha la tête sans être pour autant convaincu.
« Vous allez le manger votre donut, reprit John, quelques secondes plus tard.
Je crois que non, sourit Evan. Tenez.
Merci ! »
Le colonel se jeta presque dessus.
« On dirait que vous n'avez rien mangé depuis des jours.
C'est presque ça. »
Le sourire du major s'atténua. Pourquoi … ? Mais il n'eut pas le temps de poser la question. L'infirmière revenait déjà, signifiant un peu brutalement à John que les visites étaient terminées.
Un dernier sourire et le colonel sortit non sans être soulagé de tout ce qu'ils s'étaient dits. Même s'il sentait confusément que tout n'était pas clair. Du moins pour lui.
« Colonel ? Colonel ?!
Hein ? Quoi ?
Le Docteur McKay vous fait dire qu'il en aura encore pour une petite heure.
Ok. »
Teyla observa John encore un moment. Cela faisait deux jours qu'il paraissait préoccupé. Il était laconique, ne discutait plus les ordres du Docteur Weir, et ne harcelait plus Rodney pour qu'il se dépêche. Au lieu de ça il restait le plus souvent seul pour faire le guet.
« Colonel ?
…
John ?
Oui quoi ?
Quelque chose ne va pas ?
Non, pourquoi vous dites ça ?
Et bien…vous semblez disons… distrait ces jours-ci.
Oh.
Est-ce que vous êtes sûr de ne pas avoir besoin de plus de repos ?
Ah non ! Surtout pas ! Une semaine c'est déjà trop !
D'accord, sourit Teyla. En tout cas, vous savez que vous pouvez tout me dire colonel. »
John fronça les sourcils.
« Je sais Teyla. »
La jeune femme hocha la tête.
« Je vais rejoindre Ronon, j'ai peur de ce qu'il pourrait faire au Docteur McKay s'il continue à rouspéter comme il le fait depuis une demie heure.
Oui, bonne idée. »
Une fois seul, John porta son regard sur l'horizon. Même Teyla commençait à voir des signes de son trouble… Il ferma les yeux et passa sa main sur son visage. Qu'est-ce qu'il lui arrivait ? Depuis deux jours qu'il avait repris les missions il ne se reconnaissait plus ! Quand il était dans la Cité il ne pensait qu'à passer la porte et une fois en mission il ne pensait qu'à une chose : retourner sur la Cité ! Le colonel soupira et secoua la tête. Pourquoi ! Mais pourquoi bon sang ! Et une nouvelle fois une image. Un visage s'imposa à son esprit. Celui du major Lorne. Depuis deux jours il n'avait que lui en tête. Et quand il ne lui rendait pas visite à l'infirmerie, il pensait à lui. Que ce soit dans ses quartiers, au mess, en mission… Il ne se demandait plus pourquoi… Il savait. La culpabilité ! Voilà ce qui le rongeait ! Il n'avait pas été à la hauteur et l'avait laissé se faire prendre des années de vie ! Il n'avait pas assuré ! Il soupira et frappa de son pied une pierre qui traînait là et l'envoya valser à quelques mètres de là. Un psy ! Voilà à quelle conclusion il en était arrivé. Bon sang, il lui fallait un psy ! C'est en soupirant d'énervement et de lassitude qu'il s'assit sur un rocher.
« John, Rodney, Teyla… Ronon ?
Je vais à l'infirmerie, grogna le satédien.
Oui, moi aussi, j'ai mal à la tête, enchaîna Rodney. »
Mais devant le regard du satédien, le canadien se reprit.
« Ou peut-être plus tard, chuchota-t-il en regardant Ronon s'éloigner. Qu'est-ce qu'il a ?
Il est peut-être un peu énervé, sourit Teyla.
Pourquoi ? J'ai rien fait d'autre que travailler !
En râlant Rodney, vous le savez bien, reprit la jeune athosienne.
C'est même pas vrai.
Demander à John.
Colonel, c'est vrai ?
…
Euh, oui comme d'habitude. Bon je vais à l'infirmerie aussi.
Vous me direz comment se porte le major Lorne, intervint Elizabeth.
Quoi ? réagit-il un peu vivement.
Je disais donnez-moi des nouvelles du major Lorne, reprit la jeune femme, intriguée.
Ah… euh oui si je le vois oui.
Il est à l'infirmerie John.
Ah ben dans ce cas oui, je vous en donnerai. »
Après un bref salut, le colonel partit dans le couloir en direction de l'antre du Docteur Beckett.
« Vous allez pas me dire que c'est encore ma faute ? s'insurgea Rodney sentant peser sur lui les regards des deux jeunes femmes. »
Elizabeth et Teyla se jetèrent un coup d'œil. Non, le problème ne venait pas de Rodney. Il venait… dieu seul savait d'où !
Au fur et à mesure que ses pas le menaient à l'infirmerie, John ralentit la cadence. Il allait le voir… et le sentiment qu'il tentait de taire les trois quart de la journée allait le submerger. Ce sentiment qui lui étreignait le cœur. Ce sentiment de…
« Colonel, je suis à vous dans une minute. »
La voix de Carson finissant d'ausculter Ronon le sortit de ses pensées.
« Euh… oui ok. »
Le regard du colonel se porta automatiquement sur le paravent. Il ne cachait plus le lit du major. John sentit son pouls s'accélérer et c'est d'une voix teintée d'une angoisse qu'il voulait dissimuler qu'il demanda :
« Où est le major ?
Oh, je l'ai laissé sortir plus tôt. Je sentais que l'infirmière allait le rendre fou, répondit Carson avec un petit sourire.
Mais il était en état de sortir au moins ?! »
Le ton agressif du colonel fit sursauter l'écossait et soulever un sourcil à Ronon.
« Oui colonel, je ne laisse pas sortir mes patients comme ça, répondit Carson, un peu vexé.
Non, je sais… désolé. Je suis sur les nerfs en ce moment, s'excusa John, mal à l'aise.
Oui… bon Ronon, vous pouvez y aller, je vais m'occuper du colonel. »
Le satédien s'éclipsa, non sans jeter un regard suspicieux à John. Qu'est-ce qu'il avait en ce moment.
TBC
