2e et dernière partie
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Il savait depuis longtemps qu'il ne pouvait pas chevaucher les nuages et que la navette avait au moins le mérite d'avoir des sièges tangibles, mais il aurait bien voulu que le pilote vole un peu plus haut, pour avoir l'impression de toucher ces mêmes nuages qui l'avaient toujours tant fasciné. Mais avant qu'il puisse le demander, la navette plongea souplement vers le sol.
« Quoi, déjà? »
L'endroit était bien trop petit pour être l'Académie. C'était immense, mais ça ressemblait plus à un musée qu'à une école. Le pilote vérifia qu'il restait suffisamment de place dans le compartiment bagage et soupira : « Pourquoi est-ce que les parents nous mettent toujours en retard? »
Le garçonnet compris que ce musée était en fait une maison. Et quelle maison! Un couple, l'un tirant une malle, l'autre poussant un enfant, apparut enfin sur le perron. L'autre enfant avait les cheveux du même châtain que lui. Et le même âge assurément. Il avait pourtant une démarche un peu curieuse, comme s'il avançait pour une procession. Son pas était lent, presque calculé. Il était vêtu de velours noir. Ses parents ne montraient aucune nervosité et ne s'excusèrent pas, au contraire.
« Vous êtes en retard. » dit le père.
« Nous vous attentions il y a près d'une heure. » ajouta la mère.
« Nous pouvons partir, merci. » compléta le gamin.
Le pilote en avait vu d'autres et s'efforça de ne pas être froissé de leur attitude glaciale et un peu pédante. Tous les parents étaient semblables lors de l'admission de leur enfant. À l'exception de cette femme qui vivait à l'écart de tout dans cette maisonnette tout juste assez grande pour elle et son fils, ils affichaient une morgue pleine de fierté et d'arrogance à l'idée d'avoir « pondu » un nouveau Seigneur du temps.
« Comment tu t'appelles? »
« Je ne sais pas encore. Je choisirai mon nom après l'initiation. »
« Tu n'as pas de nom? » fit-il avec stupéfaction.
« Ce n'est qu'un nom d'enfant. Il me faudra un nom d'étudiant désormais. Inutile de perdre son temps maintenant que nous entrons à l'Académie. Ne me dis pas que tu comptes garder ton nom d'enfant! »
Il faillit répliquer que son nom était un cadeau de sa mère, mais l'autre était si confiant et si sûr de lui qu'il préféra se taire. Ça faisait peut-être partie des règles à apprendre… La navette redécolla et ils arrivèrent enfin à l'Académie.
Il s'agissait en réalité d'un complexe de bâtiments, la plupart lourds et immenses, qui semblaient avoir été jetés au milieu d'un terrain vague. Pour avoir vécu toute sa vie les orteils dans la terre et le visage caressé par le soleil, cette architecture austère était épouvantable. Et c'était ici qu'il vivrait durant toutes ses études?
« Vous arrivez juste à temps, les petits. Il y a une cérémonie ce soir. »
« Quelle cérémonie? »
Le gamin habillé de velours roula des yeux impatients : « La cérémonie d'initiation. »
« C'est quoi, la cérémonie d'initiation? »
« D'où sors-tu, dis donc? C'est un Seigneur du temps ou quoi? » demanda-t-il en se tournant vers le pilote.
Ce dernier plissa les sourcils et son regard se fit flou durant quelques secondes. Une expression de surprise se peignit sur son visage et il fixa étrangement les deux gamins.
« Vous vous connaissez? » demanda-t-il enfin.
« Depuis dix minutes. » répondirent-ils en même temps.
« Curieux. En tout cas, vous feriez mieux de vous habituez l'un à l'autre, j'ai comme l'intuition que vous êtes partis pour vous côtoyez régulièrement. »
Les deux enfants eurent une expression désappointée qui fit glousser le pilote.
D'autres navettes arrivaient et d'autres enfants, garçons et filles, les rejoignirent. En rang, ils suivirent un des Maîtres de l'Académie - leurs toges rouges étaient distinctives révéla avec hauteur le gamin en velours - en s'éloignant du complexe.
« Mais… on quitte l'Académie? »
« Tu ne sais vraiment rien, toi. L'initiation a lieu au même endroit pour tout le monde. »
« C'est faux. » intervint une fillette aux tresses noires. « Ce n'est pas le seul endroit où il y a un schisme temporel. C'est juste la tradition de venir ici, mon père l'a dit. »
Un autre murmura que l'initiation réveillait d'un coup les sens du temps.
« Et si les sens sont déjà développés, que se passe-t-il? » demanda-t-il.
« Ben… rien de spécial. Je ne sais pas. Ça arrive parfois, mais c'est rare. »
« Pourquoi ils ne laissent pas les sens du temps se développer tous seuls? »
« Parce qu'il faut bien commencer quelque part et que c'est plus pratique comme ça. Allez, bouge, maintenant. Tu vois bien que c'est ton tour! »
Les Maîtres attendaient patiemment qu'il s'avance. Il fait quelques pas, hésita et continua. Ça ne pouvait pas être si terrible que ça, surtout si ses sens du temps étaient déjà éveillés. Pourtant, il y avait quelque chose de bizarre dans le coin et il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus.
« Ce petit est déjà sensible aux fluctuations. Tu ressens le schisme, c'est ça? » avertit un des Maîtres.
« Avance, mon garçon. Tu n'auras pas de mal, encore moins que d'autres. Tu ne sais pas ce qui se passe, n'est-ce pas? » fit un autre Maître avec bienveillance. « Il ne faut pas avoir peur. »
« Je n'ai pas peur. Je ne comprends pas, c'est tout. »
« On dit que les plus grands Maîtres étaient déjà sensibilisés avant de voir le schisme. C'est une chance pour toi. Regarde bien… »
« Pour voir quoi? »
« Qui sait? C'est différent pour chacun. »
Il aperçut un anneau de pierre d'environ quatre mètres de diamètre. L'intérieur de l'anneau semblait vivant, mouvant et une lueur s'en échappait. Il franchit les derniers pas et se retrouva directement devant.
C'était donc ça, un schisme. Il comprit instinctivement le principe de la faille et la façon tordue qu'avait l'univers de s'ajuster autour de cette blessure artificielle. Il n'avait jamais été plus convaincu que le temps n'était pas effrayant, juste qu'il était… différent. Il s'avança un peu plus et s'efforça de discerner quelque chose, de ressentir quelque chose. Il avait presque l'impression que quelqu'un chuchotait faiblement.
Et soudain, le chuchotement devint un cri, un hurlement! Il recula d'un pas, désarçonné. Mais le cri le suivit et l'enveloppa. Il fit mine d'appeler un des Maître, mais il réalisa qu'ils ne voyaient et n'entendaient rien de particulier. Il devait affronter la chose qui l'agressait tout seul. Alors il plongea toute sa volonté dans la faille. Et lutta. Et vit.
Son cerveau se ferma. Il ne voulut pas en apprendre plus. C'était trop! TROP! Il tourna les talons et dévala la faible pente jusqu'à l'Académie. Il dépassa les autres enfants qui furent surpris par son départ précipité. Il se réfugia dans le coin le plus sombre, cacha son visage dans ses mains, les retira aussitôt. Les visions continuaient à vivre derrière ses paupières et se poursuivraient, vraisemblablement pour l'éternité.
L'un des Maîtres, toujours patient, appela le suivant et lui conseilla de ne pas s'en faire. Si son camarade avait eu peur, ce ne serait pas semblable pour lui : « Chacun y voit ce qu'il veut, ce qu'il est, ce qu'il sera peut-être un jour. »
Le garçon flatta le velours de sa tunique. Il ne décevrait pas ses parents par une fuite aussi stupide comme l'autre élève. Il savait comment devait se dérouler l'initiation et ce n'était certainement pas un gamin exilé de la civilisation qui servirait d'exemple aux autres! Non, ce serait lui!
Il se dressa calmement devant l'anneau de pierre et reçu de plein fouet l'impact du temps et de l'espace. Son esprit s'ouvrit d'un coup et il comprit alors la futilité de toutes les préparations possibles et imaginables. RIEN ne pouvait le préparer à cela. RIEN ne pouvait le décrire ou l'expliquer. RIEN. La force qui émanait de cette faille était séduisante, enveloppante… et il y avait autre chose au-delà… Il se tendit vers cette frontière. Il voulait tout comprendre, tout savoir, tout voir.
MÉFIE-TOI DE LA TEMPETE ET DU LOUP! TU ES LE MAÎTRE! TU DOIS DOMINER LA TEMPÊTE ET LE LOUP! C'EST TON DESTIN!
L'enfant frissonna. Voilà. Il avait une réponse. LA seule réponse qui faisait du sens. Il savait qui il était et il savait ce qu'était sa mission.
Il s'écarta lentement et revint sur ses pas. C'était pourtant une illusion. Rien n'était plus pareil. Il marchait dans une voie entièrement neuve. Devant lui s'allongeait ce chemin… oh, il lui faudrait des années, mais il deviendrait cette force implacable. Il deviendrait un Maître, comme ses professeurs, qui possédaient toute la science du temps et de l'espace. Mais ce n'était pas suffisant, non, pas assez. Il deviendrait plus qu'un Maître… Il deviendrait LE Maître. Voilà. La saveur, la sonorité, le poids, la majesté du nom était parfaite. Il était Le Maître.
Un peu plus loin, dans le noir, un autre enfant pleurait. Le Maître se dirigea vers lui. Le gamin leva vers lui un visage blême et lui demanda ce qu'il avait vu.
« J'ai vu tout ce dont j'avais besoin. Et toi? Tu as eu peur? »
Il sentait la peur du gamin, sa terreur, son angoisse. C'était bon de se dire qu'il était au-dessus de tout ça, qu'il avait accepté le pouvoir et la force et qu'il était le détenteur du potentiel de tous les Seigneurs du temps. Il pouvait faire preuve de magnanimité un bref instant. Les gens de pouvoir doivent savoir se montrer humble.
« J'ai vu… on m'appelait… Et ce que j'ai vu… »
« Tu dois accepter, car c'est ton destin. Je le sais maintenant. »
« Non. Je ne veux pas de ce destin-là. Je veux être moi. Juste être moi et rire. Et jouer. Je veux retourner chez moi. »
« Tssss. »
Le Maître abandonna l'enfant. Il avait mieux à faire. Il sentait ses coeurs battre à ses tempes et en tira une grande fierté : son sang battait plus fort désormais. Le ta-ta-ta-ta l'accompagna le long du sentier menant au dortoir. Il ne savait pas que ce son le suivrait éternellement. Sur le moment, il en tira une grande fierté. Il n'était pas encore temps pour lui de connaître la malédiction des tambours.
Quant à l'autre enfant, il essaya de retrouver son souffle, mais chaque fois qu'il fermait les yeux, les visions de flammes et de destruction s'imposaient à lui. Le pire, c'était qu'il avait l'impression que c'était lui qui provoquait tout cela. Dans un lointain futur. Son destin? Ça? Non, il n'en voulait pas. Il y avait certainement quelque chose à faire pour l'éviter ou pour faire en sorte d'aider ceux qui semblaient pris dans ces tourmentes. Tout était sa faute. S'il pouvait les aider, s'il pouvait les sauver, s'il pouvait les guérir…
0o0o0o0o FIN o0o0o0o0
Si vous voulez lire une autre fic indépendante mais liées à la trilogie, il y a un Mariage impossible. À bientôt
