J'ai peur. Mon nom est Insécateur, de l'espèce de pokémon éponyme, un pokémon qui fait peur, pas qui a peur. Seulement voilà, j'ai bel et bien peur. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?

Je suis avec mon dresseur, un humain nommé James, Majelle la Tarsal, Héo-Héo le Boguérisse, et Kronen. Je frissonnai soudain, mais plus à cause du vent frais qui agitait mes élytres, mes ailes d'insecte. Vraiment, qu'est-ce qui était passé par la tête de James d'aller sur cette île paumée ? Et qu'on ne me sorte pas l'excuse du pokémon rare soi-disant caché sur cette île. C'est un conte pour les enfants. Mais comme les autres sont crédules, ils se sont précipités pour voir si c'était vrai.

Et on est en train de marcher de nuit, dans le froid, pour trouver qui nous a endormis peu de temps auparavant. Endormis et fait rêver. Chacun a vu le même endroit, de manière inexplicable, mais pas la même chose. Héo a rêvé d'une caverne de cristal et d'eau, Kronen a ajouté des flammes, mais personne ne s'est attardé dessus. Moi, j'ai pas confié ce que j'avais vu. J'ai bien remarqué que le Crocrodil m'a lancé un regard bizarre, vaguement inquiet, mais il s'est tu. J'espère qu'il ne m'obligera pas à avouer.

Parce que je ne dois pas le dire. Jamais.

Un nouveau frisson me parcourt, et là ce n'est pas le froid. C'est la peur, la peur de ce qui va se passer. Je leur ai dit à tous, sans expliquer, qu'on a peut-être fait des rêves prémonitoires. Pas bon du tout. Parce qu'ils sont toujours appelés à se réaliser.

Oh, je me rappelle avec une acuité morbide et totalement masochiste de chaque seconde du rêve. Le simple fait d'y penser me le fait revivre.

La silhouette humaine sur le Drattak était plongée dans l'ombre. Je faisais un pas et soudain, je distinguais sans problème l'emblème collée sur son manteau. PETRA.

Une bouffée de chaleur me souleva. PETRA ! L'organisation qui prenait soin de moi depuis tout petit ! Ils nous avaient retrouvé, et j'allais pouvoir rentrer chez moi !

"Vous pouvez me ramener à PETRA ?" demandai-je, plein d'espoir.

"Pardon ? Que dit-il ?" fit l'humain.

"Il ... il veut que vous le rameniez à PETRA." avoua James derrière moi, à contre-coeur.

Il ne pouvait pas comprendre ce que je ressentais. Il m'avait capturé contre mon gré, par une technique de lâche à l'Entrepôt. Bien sûr, je lui avais obéi tout ce temps, mais je ne faisais pas partie de l'équipe. Jamais. Je m'étais contenté de me taire, sans cacher toutefois mon mépris pour Kronen, même si je devenais plus faible. Je me rendais bien compte que je commençais à le supporter.

"Est-ce une farce ? Tu nous voles un pokémon et il n'attend que moi pour rentrer. Décidement, la vie est plein de surprises et si ironique ..." commenta l'humain.

"Insécateur ..." gronda Kronen, sortant les crocs.

Je me foutais de son avis. En jetant un oeil derrière moi, je vis que Majelle s'était approchée à deux mètres de moi. Elle pencha la tête.

C'est parce que tu ne nous aimes pas ?

"Non !" répliquai-je aussitôt en secouant la tête. "C'est juste que ..."

Mais tous ces moments passés avec James ne comptent pas ?

"... Si, ça compte pour moi."

Menteur.

"Non ! Je ve ..."

Si ça compte, alors reste ! Sinon, tu n'es qu'un menteur ! asséna la Tarsal d'une gifle mentale.

"Je ... C'est pas ça !"

Elle me gonflait, attisant ma colère. Bordel, comment un être aussi petit pouvait être aussi agaçant ?! Bientôt, j'allais m'énerver.

Ça me rend triste que tu ne nous aimes pas ... fit-elle de sa voix si claire.

"NON ! NON, JE TE DIS !" hurlai-je en dégainant mes lames instinctivement.

Je regrettai mon geste à peine fait. Si j'oubliais la culpabilité dans le regard de Majelle, il y avait aussi l'incompréhension et la trahison dans celui d'Héo-Héo, le reproche dans ceux de James et la colère et la menace pour Kronen.

"Putain." murmurai-je, avant de secouer à nouveau la tête : "Et voilà, je savais que ça finirait comme ça ..."

C'est à ça que tu as rêvé tout à l'heure ? retentit la voix dans mon cerveau. Et tu ne nous as pas fait confiance ?

"OUI. Oui, c'est à ça que j'ai rêvé tout à l'heure, sur la plage. Oui, je savais ce qui allait se passer. C'est pas à toi de me juger." lâchai-je d'une voix cassante.

Alors c'est à qui ? À Kronen ? À James ? À tes parents ? rétorqua la Tarsal.

Je vis une larme tomber d'un de ses yeux, une larme que je devais être le seul à voir. Bordel, mais c'était le monde à l'envers sur cette île. Depuis quand elle parlait autant, la sale ...

"JAMAIS !" hurlai-je, me raidissant au plus profond de moi-même. "Tu ne peux pas comprendre ... tu ne peux pas ... Tu ne connais PAS ma VIE ! J'ai jamais vu mes parents ! J'ai toujours vécu avec PETRA, ce sont EUX mes PARENTS !"

Si elle continuait comme ça, je finirais par pleurer, je le savais. Mais ça faisait partie de mes interdictions : jamais chialer devant quelqu'un. Alors pas devant eux. Surtout pas.

Soudain, James dit quelque chose, mais le rêve commençait à s'estomper, et une seconde plus tard, le monde avait basculé à nouveau dans la réalité.

Le cauchemar s'arrêtait là. Heureusement, parce que je n'en aurais pas supporté plus. Les derniers mots de James m'intriguaient, quand même. Et surtout, pourquoi est-ce que je n'avais pas entendu les mots que James avaient prononcés ? Il y avait décidément quelque chose qui clochait chez moi. Je soupirai discrètement, fixant mes faux meurtrières sur mes bras ... au fond de moi s'éveillait ma violence. La raison pour laquelle j'étais aussi fort.

Depuis tout petit, c'est ce qui me faisait gagner, ce qui me permettait d'écraser mon adversaire, cette envie de lui faire du mal. Toujours les humains m'encourageaient à la laisser sortir, à la faire se déverser. Plus tard, j'ai appris tout à fait par hasard qu'ils me canalisaient, mais j'ai décidé de ne rien dire. J'allais bien mieux comme ça.

Et aujourd'hui, j'ai grandi. Ça fait longtemps ... trop longtemps que cette sensation qui me prend des pieds à la tête ne m'a pas parcouru. Je veux la vivre à nouveau, la rage de frapper, de tuer ...

J'expire un bon coup. Non. Je me suis juré de jouer leur jeu, à James et à tous. Et puis, si je me déchaînais, je pourrais blesser Héo-Héo ou Majelle. Et là, c'est de la cruauté. Oui, c'est ironique de dire ça, mais je les considère comme des petites choses inoffensives. Ce sont des gamins. Donc pour ces deux raisons, je ne dirai rien, je ne ferai rien.

Kronen, lui, c'est différent. Lui, je sais que c'est un tueur. Il le sait, mais il refuse de s'assumer. Morale qu'il te dirait, menteur que je lui dirais. Lui, je pourrais vraiment me déchaîner, le trancher en deux même en présence de notre dresseur.

Une de mes faux s'agite involontairement dans sa direction quand je pense ça. Il marche devant, en éclaireur, sous la lumière de la lune. Ce serait si facile de le transpercer, il n'est pas loin, pas assez rapide pour m'esquiver si je le fais ... un sourire s'étend sur mon visage. Oui, très facile ... trop. Je veux l'écraser, mais dans un combat.

Il a repéré quelque chose, d'ailleurs. Il dit qu'il y a comme un escalier. Je lui réplique en premier :

"Fais ce que tu veux, je descends pas."

"T'appelles ça un escalier ?" s'étonna mon dresseur.

"Mais faut vraiment pas glisser !" gémit Héo-Héo.

"En faisant attention, on peut le descendre." juge calmement Kronen.

"Sans moi. Vas-y et brise-toi le cou, moi en tout cas je descends pas." précisai-je, en espérant qu'il allait vraiment le faire -se rompre le cou.

"Les dames d'abord." fit Kronen avec sarcasme en me regardant.

"Espèce de ... !"

Nan mais quel toupet il avait de me lancer ça ! Je vais te lui couper, moi, son nez !

"Insécateur, Kro, du calme." intervint James pour la énième fois depuis qu'il m'avait kidnappé. "Je veux bien le descendre."

"C'est absolument hors de question." annonçai-je en croisant les bras, signe que je refuse de discuter mais que je n'attaquerai pas. Dommage que personne ne comprenne le langage corporel des Insécateur.

"C'est pas possible de descendre, James ! Faut vraiment pas ! Parce que si on tombe, bah on va s'écraser sur les rochers et des pokémons vont venir nous manger !"

Tiens, il est pas si ignorant que ça, le gamin.

"Hé bien, il suffit de ne pas tomber, Héo." plaisanta Kronen, sur le ton de la rigolade.

"Euh ... Ah oui ! Mais oui ! T'as raison !"

Non, juste naïf.

Ensuite, je me suis braqué, arguant que c'était trop dangereux. Au final, parce que les détails, on n'en a pas besoin, James prenait l'escalier de misère, pas de fortune, qu'on avait derrière nous, avec nos pokéballs, prêt à nous remettre dedans en cas de problème. Kronen, pour changer, partait en premier. Il a profité de l'occasion pour faire une blague de mauvais goût où il a feint de s'être blessé. Et je n'ai pas été le seul à le menacer, cette fois.

On a fait les marches en silence, trop occupés à assurer le posé de nos pieds dans le peu de lumière. Ça a tourné vers la gauche, où j'ai vu le Crocrodil face à une fissure verticale assez large dans la falaise. Et on a patienté quelques secondes que le reste de l'équipe arrive pour entrer dans la cavité obscure.

À ce moment, Héo-Héo et Kronen ont dit quelque chose de bizarre, demandant une torche et un briquet, ce que personne ne fait à notre époque, me prouvant définitivement qu'il leur manquait une case. James, sensé, a dit qu'on n'en avait pas, pas plus que de lampe torche. Donc on a marché dans le noir après avoir promis à James de faire attention à ne pas se cogner.

C'était sans compter ma chance légendaire qui m'a fait percuter la seule stalactite du boyau, sans aucun doute. J'ai alors grommelé "Saleté de grotte de mes deux.", en avalant les derniers mots. James m'a alors demandé ce que j'avais touché, à la suite de quoi je me suis contenté de dire qu'il y avait une stalactite. Heureusement, personne n'a rit. La menace dans ma voix neutre était bien présente.

Et une minute plus tard, on est entrés dans la caverne.

En y posant le pied, mon instinct a fait sonner toutes ses alarmes, et j'ai regretté de l'avoir fait. Maintenant, c'est trop tard.

La caverne doit faire une bonne soixantaine de mètres de longueur, et peut-être dix à vingt de large au mieux, mais vu les murs, elle doit être plus petite. Parce que trois parois sur quatre sont en cristal. Sans déconner, comment est-ce possible ?! J'ai l'impression de me voir dans chaque facette de chaque but de cristal de chaque mur. C'est juste hallucinant ! Et au milieu, un rocher plat avec un pokémon bleu dont je me fiche du nom, et derrière un lac souterrain.

J'ai reconnu l'endroit instantanément, bien sûr, mais lorsque j'en ai rêvé ... l'espoir que ce ne soit pas vrai. Là, ça signifie que j'ai vraiment vu, senti, entendu mon avenir.

Quand les murs ont tremblé, vacillé, et que l'explosion a ouvert un trou dans une paroi, je n'ai pas été surpris. Mais la silhouette que j'ai aperçu derrière, un dresseur sur son Drattak, m'a fait louper un battement de coeur. C'était donc vrai. Je vais être confronté à ce choix terrible : rester avec James ou partir avec PETRA.

Je m'avance vers le chasseur de primes et interrompt James :

"Vous pouvez me ramener à PETRA ?"

Je ne veux pas faire ce choix ... Un instant, James n'est que mon kidnappeur, Kronen est un tueur super violent, héo-Héo un enfant crédule, et Majelle une muette hypertimide. Pourquoi voudrais-je rester avec eux ?

Me serais-je trompé ? Menti ?

Est-ce que Majelle, dans le rêve, avait raison ?


Petit bonus sur la fin du chapitre 21 et début du 22, du point de vue d'Insécateur ... c'est vraiment le personnage le plus important du moment. J'espère que vous avez apprécié de lire son point de vue, très différent de l'image qu'il donne.

N'oubliez pas, une review vous prend une minute à tout casser, c'est un véritable cadeau !