CHAPITRE 3 : Mon frère, le provocateur

Durant les semaines puis les mois qui suivent sa fameuse rentrée à Poudlard, mon frère devient le centre des conversations dans la famille. Il ne se passe pas une journée sans que quelqu'un ne prononce son prénom avec de la rage dans la voix. Et puis on commence à me comparer à lui et je n'aime pas beaucoup ça.

« Regulus est bien plus sérieux que son frère. Il ira à Serpentard. Heureusement qu'il est là. »

« Ce n'est pas Regulus qui provoquerait comme ça. Mais qu'est-ce qu'il a dans le crâne celui-là ? »

« Heureusement que tu es là, toi, hein, Regulus. Pour ne pas faire comme ton frère ou l'oncle Alphard. »

L'oncle Alphard c'est la bête noire de la famille. Personne ne l'aime parce qu'il est pro-moldu. Un peu comme Phineas Nigellus qui a été directeur de Poudlard et qui affirmait que les moldus avaient leur place dans la magie tout autant que les sangs-purs. Un peu comme ma cousine Androméda, ou ma tante, je n'ai jamais bien su qui elle était, qui est allée à Serdaigle et qui a épousé un né-moldu. Sur la grande tapisserie que mes grands-parents ont fait au deuxième étage, leurs noms ont été brûlés à la baguette. Tous les jours, discrètement, je vérifie que celui de Sirius est toujours visible mais je sens qu'un jour il n'y sera plus.

J'évolue dans cette ambiance au fil des mois. On me rappelle sans cesse que moi je suis un bon fils et que j'irai à Serpentard, que je ferai honneur à ma famille. Je n'ai pas envie de décevoir mes parents mais je ne sais pas quoi faire. D'ailleurs je n'ai même plus envie d'aller à Poudlard. Je n'y ai même pas encore mis un pied que j'ai déjà peur de ce que je vais y faire. Et si j'étais comme Sirius ? Et si Serpentard n'était pas la maison qui me convenait et que je m'y sentais mal à l'aise.

Je ne peux en parler à personne. Je suis tout seul ici, toujours. Tous les jours, le précepteur vient pour mes leçons. Il m'apprend les matières moldues mais il me parle déjà beaucoup de la magie. De temps en temps, il me fait quelques démonstrations avec sa baguette. Si je ne suis pas attentif, il me tape sur la tête ou sur les bras avec son gros grimoire qui sent le moisi. Je fais de mon mieux pour avoir de bonnes notes et ne pas être puni. Mais je ne sais pas si je fais bien. Il ne me dit jamais si je fais des efforts. Par contre, il souligne toujours quand je me trompe ou que je n'ai pas fait un exercice. Quand je ne comprends pas, il me traite de larve de Pitiponk.

Les vacances de Noël arrivent. J'aime bien les vacances parce que je peux jouer un peu avec Kreattur sans que le précepteur ne vienne. Et puis, Sirius va revenir. Et j'ai hâte qu'il soit là, qu'il me raconte Poudlard, qu'il revienne reprendre nos jeux là où nous avons dû les laisser.

Nous sommes un mercredi matin. Dehors, il fait froid. Le givre a laissé des traces blanches sur les carreaux de ma chambre et la pluie ruisselle dessus. Je me demande s'il va neiger. Il est sept heures et il fait encore noir dehors. Je n'ai pas de leçon à suivre aujourd'hui mais Kreattur est quand même venu me réveiller. Ma mère ne supporte de me voir flemmarder au lit. J'aurais bien aimé pouvoir dormir un peu plus quand même. Tout en bâillant, je repousse mes couvertures pendant que Kreattur prépare mes vêtements sur une chaise.

« C'est bientôt Noël n'est-ce pas ? »

L'elfe acquiesce et s'incline en me tendant mes vêtements. J'enlève mon pyjama et commence à m'habiller.

« Tu sais quand Sirius va revenir ?

_ Le maître n'en a pas parlé. »

Je ne suis pas étonné en fait. Mes parents essayent de ne pas trop parler de ça. Comme si son retour était quelque chose de désagréable.

Je passe ma journée à essayer de me faire le plus discret possible parce que si mes parents ont la sensation que je ne fais rien de constructif, ils vont me trouver de quoi m'occuper comme dit mon père. Et là je ne vais pas m'amuser du tout.

« Dis Kreattur, tu crois que le Père-Merlin existe ? »

Il y a longtemps que je ne crois plus au Père-Merlin, en fait je me demande même si j'y ai déjà cru un jour mais c'est quelque chose qui me travaille depuis que mon tuteur m'a parlé de l'histoire de Merlin. Je me demande si c'est le même ou si la légende est allée chercher un autre magicien à barbe.

Notre elfe fait la grimace.

« Le maître et la maîtresse n'aiment pas beaucoup que Kreattur vous parle de ce genre de choses. Ils disent que ce sont des idées moldues que l'on met dans la tête des enfants pour les endormir.

_ C'était juste une question. »

Je me renfrogne mais je n'ai pas le temps de poursuivre la discussion que ma mère entre dans la bibliothèque. Je suis allongé sur le tapis, le menton dans les coudes, occupé à lire l'histoire d'un pirate magicien qui a fait couler son propre bateau d'un mauvais coup de baguette.

« Lève-toi Regulus. Les gens bien élevés lisent assis dans un fauteuil. »

J'obéis. Ma mère a sur le visage l'air de quelqu'un qui n'est pas d'humeur à plaisanter. Ceci dit, je crois qu'elle n'est jamais d'humeur à plaisanter. Peut-être que ça a à voir avec le café qu'elle boit tous les matins. Kreattur le fait peut-être trop amer et du coup ça lui reste sur l'estomac toute la journée. Je chasse la poussière de mes vêtements.

« Sirius rentre ce soir de Poudlard. »

Un sourire fend mon visage. J'ai envie de hurler de joie, de danser et de chanter. Mais ma joie est cassée par le regard strict et sévère de ma mère. Mon sourire s'affadit avant de disparaître complètement.

« Je te préviens, il est hors de question que tu l'encourages dans ses provocations.

_ Euh … non…

_ Ne lui parle pas de Poudlard. Ce sera mieux comme ça. Je compte sur toi pour lui faire comprendre qu'il est allé trop loin. »

Elle sort de la pièce, claque des doigts pour que l'elfe la suive. Il obéit instantanément. Je ramasse mon livre et m'installe dans l'un des fauteuils. J'étais bien mieux allongé par terre devant la cheminée quand même. Sirius rentre ce soir et je suis content.

Et de fait, mon père quitte la maison sur le coup de huit heures et demie. Ma mère m'a envoyé me laver avant son retour. Je n'ai pas mis mon pyjama, il paraît que les gens bien élevés ne reçoivent pas en tenue de nuit. Je trépigne jusqu'à leur retour mais je devine tout de suite que l'humeur n'est pas au beau fixe. Mon père pousse Sirius dans le hall. Il traîne sa malle derrière lui. En passant devant moi, il m'envoie un clin d'œil. Je ne peux pas lui répondre, ma mère l'emmène directement dans la cuisine.

« Regulus, va ranger la malle de ton frère dans sa chambre.

_ Mais… Kreattur peut…

_ Fais ce que je te dis ! »

La malle pèse très lourd. Je me débats avec elle jusqu'à la chambre de Sirius. Je la laisse en plein milieu du passage, il n'aura qu'à se débrouiller avec. J'ai bien compris le message de ma mère. Mes parents veulent lui parler sans m'avoir dans les pattes. Sûrement pour me protéger de ses idées révolutionnaires. Je file dans les escaliers et descends aussi bas que je puisse me le permettre pour entendre la conversation sans être surpris.

Les gens bien élevés n'espionnent pas.

Je n'entends pas bien ce qui se dit, les murs sont épais et la porte est fermée. Mais rapidement, le ton monte. La voix de Sirius finit par exploser :

« Je ne suis pas comme vous ! Et vous n'avez pas le droit de me dicter ma vie ! »

Et aussitôt, la porte de la cuisine s'ouvre. Je bondis sur mes pieds et monte les escaliers. Mon père hurle après mon frère et ma mère pousse de petits cris indignés. Sirius monte les marches. Il s'arrête juste devant moi.

« Sois pas comme eux. »

Il continue à monter jusqu'à sa chambre. Je reste immobile pendant peut-être une seconde puis je cours derrière lui.

« Sirius ! Attends !

_ Je veux plus jamais être un Black ! crie-t-il en entrant dans sa chambre et en filant un coup de pied à sa malle. Bellatrix a tout dit pour Gryffondor ! Papa m'a envoyé une Beuglante ! »

Il se laisse tomber sur son lit. Je vois des larmes dans ses yeux.

« Est-ce que tu peux faire quelque chose pour arranger ça ?

_ Arranger quoi ? Je veux rien faire. »

Il se redresse et tire un morceau de papier de sa poche. Il me fait signe d'approcher. Je viens m'asseoir à côté de lui. Il tient une photo dans ses mains. Je le vois en uniforme de Poudlard avec trois garçons. Ils s'amusent à se chamailler pour de faux en riant aux éclats.

« Lui, dit-il en montrant un garçon avec des lunettes, c'est James. C'est mon meilleur copain. Là c'est Remus, il est drôlement fort dans toutes les matières, sauf les potions. Et lui c'est Peter, il a cactus génial et il rigole tout le temps. »

Il soupire.

« Ce sont mes copains, Reg, pour rien au monde je voudrais les abandonner. Pour moi, ils valent bien plus que n'importe quoi. Même si ça plaît pas à papa et maman. »

J'acquiesce mais je ne suis pas bien sûr de comprendre ce que tout ça signifie.