CHAPITRE 4 : Mon frère, le conspirateur
Les vacances avec Sirius à la maison sont loin d'être aussi reposantes et ponctuées d'amusement que je l'aurais voulu. Il reçoit quelques hiboux mais toujours tôt le matin ou tard le soir. Je crois qu'il essaye de faire en sorte que papa et maman ne le sachent pas. Je me demande s'ils sont vraiment dupes. En tout cas, moi j'ai ma chambre suffisamment proche de la sienne pour entendre ce fichu oiseau faire grincer ses serres sur la vitre. D'habitude je n'ai pas de soucis avec les hiboux postaux mais celui-ci a quelque-chose qui me fait peur. Je n'arrive pas à savoir quoi.
C'est le matin, comme d'habitude, Kreattur est venu nous réveiller tôt. Et il a fallu se laver et s'habiller avant de descendre prendre le petit déjeuner. Dans les livres que je lis, les héros parlent souvent de rester longtemps en pyjama. Ça me fait un peu rêver. Ça doit être bien, pour une fois, de ne pas montrer la bienséance et de n'en avoir rien à faire de ce que sont susceptibles de penser les gens.
« Sirius tu vas monter le sapin avec ton père aujourd'hui. »
Le ton de ma mère est sans appel. Mon frère n'a pas le droit d'argumenter. Il plonge le nez dans son bol de céréales et ne dit rien. Je suis étonné. Je m'attendais à ce qu'il argumente ou se débatte mais il reste silencieux et ma mère prend un air satisfait.
« Regulus, fais quelque chose de constructif. »
Je lève la tête. Quelque chose de constructif ?
« Je ne veux pas te voir avec le nez dans l'un de tes romans. Les gens bien élevés ont de la culture. Tu devrais lire le livre sur les baguettes que Kreattur t'a sorti hier matin. »
Je soupire. Mais je n'ose pas protester. Je me dis que si mon frère n'a rien dit alors que l'idée de faire le sapin de Noël le rend presque malade, c'est qu'il y a un problème. D'ailleurs, nous ne faisons jamais de sapin sauf lorsque la famille vient dîner. C'est pour marquer je ne sais quelle tradition que l'on ne suit pas parce que trop moldue mais à laquelle on ne déroge pas non plus des fois que ça porterait malheurs. Et il paraît aussi que ça fait famille heureuse et unie d'avoir un sapin. Quant au livre sur les baguettes, j'ai effectivement commencé à le lire hier mais je l'ai trouvé terriblement ennuyeux. Même les images n'avaient rien d'amusant. Tout savoir du bois, de l'essence magique, de la façon dont une baguette choisit son sorcier, de la façon de la tenir… je n'en ai rien à faire en fait.
Je termine mon petit-déjeuner. Mon frère me fait signe de le suivre. Il m'entraîne à l'écart, sous l'escalier. Dans certaines maison il y a un placard là, chez nous, il y a juste une espèce de niche qui prend la poussière. Avant, Kreattur y avait une place mais il préfère maintenant la cuisine, sous l'évier. Il prend un ton de conspirateur.
« S'il faut faire un sapin c'est sûrement parce que la famille va venir manger pour Noël. Je ne veux pas être là quand ils arriveront.
_ Mais les vacances ne seront pas fini et père ne voudra sûrement pas t'accompagner à la gare pour que tu retournes à Poudlard. »
Il pince les lèvres. Est-ce qu'il va m'abandonner pour le dîner ? Je n'ai pas très envie de voir toute la famille moi. Depuis le mois de septembre je dois aller me présenter à untel ou unetelle et je dois toujours paraître parfait. Ça m'embête.
« Je vais m'arranger pour m'enfuir de la maison. »
J'écarquille les yeux. Jamais je n'aurais pensé une telle chose. C'est… c'est quand même très absurde je trouve. Il va aller où ? Il va faire quoi ? Non, je suis sûr qu'il se trompe, il n'a probablement pas dit ça, j'ai mal entendu. C'est vrai que ce n'est pas toujours facile avec des parents comme les nôtres mais la vie n'est pas non plus horrible. Mon père dit toujours que tant qu'on a un toit au-dessus de la tête, à manger dans notre assiette et un elfe pour nous servir, nous n'avons aucune raison de nous plaindre. Je ne peux malheureusement pas le questionner davantage. Kreattur déboule.
« Maître Sirius, votre père vous réclame.
_ Dégage ! File de là ! »
Mon frère n'a jamais aimé notre elfe. D'aussi loin que je me souvienne, il a toujours été très enclin à lui envoyer des coups de pieds ou à lui lancer toutes sortes de choses qui lui tombaient sous la main. Un jour, c'était sa tasse de chocolat chaud encore bouillant qu'il lui avait envoyé. Il a été puni trois jours dans sa chambre, à ne manger que ce que Kreattur lui ramenait sur ordre de mes parents. Si mes souvenirs sont bons, ça consistait en de la soupe froide et des croûtons de pain.
Kreattur a rempli sa mission, il a signifié à Sirius que notre père l'attend et donc il ne s'attarde pas. Surtout que mon frère cherche à le chasser d'un coup de pied aux fesses. Il le manque mais tout juste, à peine d'un poil de sombral. Ça me fait mal au cœur. Moi je l'aime bien Kreattur. Il n'est pas parfait mais c'est notre elfe et c'est celui que je peux le plus considérer comme un ami. Je ne fréquente pas beaucoup d'autres enfants et surtout pas de mon âge, sauf quelques cousins parfois. Mais je ne m'entends pas toujours très bien avec eux.
« On n'a plus beaucoup de temps. Je dois y aller. J'aurais besoin de ton aide, Reg.
_ Mais qu'est-ce que je dois faire ? Je vais avoir des problèmes si je t'aide à t'enfuir. Et tu vas aller où d'abord ? »
Il fait un pas en avant. Il a l'air affreusement déterminé, il me fait peur. C'est la première fois que je le vois ainsi. Instinctivement, je recule et lève la main, comme s'il allait me frapper. Nous ne nous sommes jamais bagarrés et il n'a qu'un an de plus que moi mais il est déjà plus grand et plus fort que moi. C'est comme s'il avait grandi d'un coup. Est-ce que c'est Poudlard qui fait ça ? Si c'est le cas alors j'ai très envie d'y aller maintenant, pour devenir grand moi aussi. Comme ça on ne rigolera plus de moi à me dire que je suis tout petit et tout mince là où un homme, et surtout un Black, se doit d'être grand et élancé. D'ailleurs, à ce sujet, mon père commence aussi à avoir des remarques. Il paraît qu'il prend un peu de ventre. Je n'ai pas remarqué moi qu'il ait beaucoup grossi. Mais l'une de mes tantes l'a vu et depuis c'est devenu un sujet sensible. Même ma mère lui a fait la tête toute une soirée à ce sujet.
Les adultes, parfois, c'est incompréhensible. Souvent même.
Mais là tout de suite, c'est à mon frère que je dois répondre. Et il me fait peur. Il me scrute, il me regarde fixement, il attend une réponse et dans la seconde même. Il doit partir. La voix de notre père tonne à l'étage. Il n'a que quelques instants.
« Reg ?
_ Ok. »
J'ai répondu d'une toute petite voix. J'ai peur, parce que je vais avoir de sérieux ennuis avec les parents, parce que lui, il retournera à Poudlard et qu'il n'aura pas à les supporter et parce que moi je saurais ce qui s'est passé et qu'on me le demandera. Et je ne sais pas mentir. Je vais avoir peur, je vais paniquer et je vais tout dire.
Il m'adresse un petit mouvement du menton comme pour me féliciter et il file vers le salon. Je reste sur place, appuyé contre le mur. Il y a une grosse araignée pas loin de moi qui a fait sa toile entre deux planches. Elle est toute recroquevillée sur elle-même et attend sournoisement l'arrivée d'une proie. Brrrr je n'aime pas ces bestioles-là. Ma mère me dit que j'ai l'air ridicule à trembler devant elles mais tant pis, je n'arrive pas à me raisonner. Je file de là un peu trop précipitamment.
Cette années les vacances sont sacrément nulles et je sens que le repas de Noël sera encore pire.
