CHAPITRE 5 : Mon frère, le fugueur

Sirius avait vu juste. Le matin du réveillon de Noël, je suis réveillé tôt par Kreattur. Son nez au ras du sol, comme toujours, il approche de mon lit, portant dans ses mains mes vêtements du dimanche. Je fais la moue. Je les déteste. Je trouve qu'ils font vieux jeu. Plus personne ne devrait mettre des habits pareils. Et puis ça ne rime à rien. Pourquoi faut-il aussi bien s'habiller ? Tout le monde s'en fiche non ?

Je fais la tête. Je dois être le seul enfant au monde à faire la tête le jour de Noël. Mais les cadeaux sont ici une idée très abstraite. Bien que l'on ait beaucoup d'argent, il est hors de question d'offrir plus d'un cadeau par personne, et jamais un jouet ou un livre fantaisiste. Il faut toujours que ce soit quelque chose d'utile ou qui fasse honneur à notre rang. Je déteste ça. Je fais ma toilette et m'habille en maugréant. Il faut tout le temps bien présenter, il faut tout le temps bien se montrer.

La famille est censée arriver en début de soirée. En attendant, il faut faire attention à ne pas froisser ses vêtements, ne pas se traîner par terre, ne pas se salir. Et quand on demande pourquoi on ne peut pas s'habiller correctement juste avant qu'ils arrivent, ma mère répond que quelqu'un de bien élevé se doit d'être élégant tout le temps et que ça ne nous fait pas de mal. Elle a toujours réponse à tout, c'est agaçant à force.

Nous arrivons en fin d'après-midi lorsque Sirius vient me rejoindre dans la bibliothèque où je me suis une fois de plus retranché avec l'un de ces livres qui me font tant rêver et que ma mère déteste tellement.

« Je m'en vais, dit-il simplement. Je ne sais pas quand on se reverra. Sûrement à ta rentrée à Poudlard. »

Je baisse mon livre. Quelque chose a changé chez mon frère depuis qu'il suit des cours à l'école de magie et je ne saurais pas quoi dire. Il est tout le temps triste, il donne l'impression de ne plus être chez lui ici. Comme si nous n'avions plus d'importance pour lui. Comme si je n'avais plus d'importance. Comme s'il avait trouvé mieux ailleurs, un autre frère qui remplacera plus efficacement celui que je suis. Cette pensée me fait monter les larmes aux yeux. Sirius semble le voir car son visage s'adoucit tout à coup. Il s'avance vers moi.

« Je ne peux pas t'emmener mais je le voudrais vraiment.

_ Pourquoi tu ne veux pas rester ?

_ Parce que les parents m'étouffent. Je ne veux pas être celui qu'ils ont décidé que je serai. Ça ne me convient pas, ce n'est pas moi. J'ai l'impression de devoir jouer un jeu quand je suis avec eux. Je n'aime pas ça.

_ Où est-ce que tu vas aller ?

_ Je ne sais pas. Chez James je crois. Ou peut-être chez Remus. Mais je ne suis pas sûr que ses parents acceptent de me recevoir. Il a déjà assez problèmes comme ça avec… enfin il a assez de problèmes. »

Il marque une pause et nos regards se croisent.

« Je voulais te dire au-revoir Reg. On se revoit bientôt. »

Il quitte la pièce. Je reste immobile un moment, mon livre entre les mains. Mais la lecture ne m'attire plus. Je n'arrive pas à me concentrer à nouveau sur l'histoire. Mes pensées filent toutes vers mon frère. Je finis par capituler et remettre le livre dans l'étagère. J'ai toujours eu une bonne mémoire et je sais que la prochaine fois que je voudrais le reprendre, je saurais le retrouver au premier coup d'œil – à moins que quelqu'un d'autre ne le change de place. Au moment où je pousse la tranche pour qu'il s'insère parfaitement entre les autres – si ma mère voit un livre dérangé elle va se mettre à hurler et savoir que c'est moi le fautif, vu que je suis le seul lecteur acharné de la maison – j'entends un cri provenir du rez-de-chaussée, un cri si fort que j'en sursaute.

L'espace d'un instant, je me fige puis des éclats de voix jaillissent. Je reconnais celle de mon père, qui hurle à s'en déchirer la gorge et celle de ma mère par-dessus. Je ne distingue pas tous les mots mais je comprends rapidement ce qui est en train de se passer : Sirius ne s'enfuira pas ce soir. J'hésite. J'ai un peu peur de ce qui va arriver mais la curiosité l'emporte avant tout et je finis par quitter le salon pour me précipiter dans les escaliers. Je me tapis contre la rambarde pour regarder en bas. De là où je me trouve, je ne vois pas grand-chose, juste un morceau de mon père. Il tient Sirius par le bras et à la grimace que je peux apercevoir sur le visage de mon frère, je me doute qu'il serre trop fort, comme à l'accoutumée.

Ma mère crie tellement que je ne comprends pas tout ce qu'elle dit. Elle parle de honte, de disgrâce, de punition, de colère d'un seigneur, elle parle de traîtrise au sang, de famille déchue. Je crois qu'elle parle aussi de notre oncle Alphard et de notre tante Androméda qui sont reconnus dans la famille comme étant bannis. Mais je n'ai jamais très bien compris pourquoi. En réalité, je n'ai jamais compris grand-chose aux affaires de la famille et comme personne ne daigne m'expliquer quoi que ce soit, sous prétexte que je suis encore trop petit, je reste dans mon ignorance et mon incompréhension.

Mon père a sa baguette à la main et sans que je puisse le prévoir, il jette un maléfice à Sirius. Ce dernier tombe en poussant un grand cri de douleur. Son visage est inondé de larmes, il se recroqueville sur lui-même, supplie. Du haut de l'escalier, je sens mes propres larmes dévaler mes joues et un goût salé se dépose sur mes lèvres. Mon père est intraitable. J'ai envie de descendre et de l'empêcher d'envoyer d'autres sorts à Sirius. Mais la peur me paralyse. Je ne suis qu'un enfant, je ne suis même pas grand ou costaud pour mon âge. J'enfouis mon visage entre mes bras et me laisse aller aux sanglots.

J'ai l'impression de pleurer pendant des heures. C'est finalement Kreattur qui vient me chercher en posant une main doucement sur mon épaule. Alors que je me redresse je constate qu'il n'y a plus personne dans le hall. Je ne sais pas depuis combien de temps.

Notre elfe m'aide à me relever et m'emmène à la salle de bain où il nettoie mon visage délicatement avec un peu d'eau tiède. Il me repeigne les cheveux, ajuste ma chemise, sèche la manche sur laquelle j'ai pleuré avec un claquement de doigt. Je renifle. J'ai honte de moi, j'aimerais me montrer à la hauteur de mon père et être digne des Black mais je ne suis qu'un enfant et je suis terrorisé.

« Où est Sirius ? »

Ma voix est hachée par l'émotion, un peu brisée aussi. Je ne sais pas combien de temps j'ai pleuré comme ça, mais je crois que ça a duré un moment.

« Maître Sirius est dans la cuisine où il est cantonné pour le reste de l'après-midi.

_ Il va bien ? »

Kreattur acquiesce. Avec tout ce que mon frère lui fait voir, je sais qu'il ne l'aime pas beaucoup et qu'il doit considérer sa punition comme largement méritée. Ça me fait mal au cœur de voir à quel point ils se détestent tous les deux. Moi qui aime tant mon frère et notre elfe, je sais que tous les deux sont de bonnes personnes.

« Et père et mère ? Où sont-ils ?

_ Sortis. Ils ne devraient plus tarder à revenir. Les invités vont arriver. »

Ce qui nous laisse un peu de temps. Je quitte la salle de bain en trombe et dévale les trois étages jusqu'à la cuisine qui se trouve au sous-sol. Sirius est assis à la table, la tête appuyée sur un bras. Il joue avec une châtaigne probablement destinée à farcir la dinde. A mon entrée, il se redresse d'un coup.

« Oh, c'est toi.

_ Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu fais tant de mal à père et mère ? »

Il lève les yeux au plafond.

« Tu es heureux, toi, ici, Regulus ?

_ Oui, je crois.

_ Comment ça tu crois ? Tu ne sais pas si tu es heureux ou non ?

_ Je n'ai jamais rien connu d'autre. Comment veux-tu que je le sache ? Père et mère prennent bien soin de nous.

_ Ouais. Techniquement.

_ Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Il s'appuie au dossier de sa chaise, fait sauter la châtaigne entre ses mains. Sur son visage, je vois encore les traces de ses larmes. Ses paupières sont légèrement enflées et ses yeux sont injectés de sang. Lui aussi a dû pleurer longtemps encore après le départ de nos parents.

« On a tout ce qui nous faut à manger et des vêtements propres et neufs. Mais ils ne nous aiment pas. »

J'ouvre la bouche pour rétorquer que ce n'est pas vrai. Mais aucun mot ne franchit mes lèvres. Quelque part, je me demande s'il n'a pas raison. Je ne parviens même pas à me rappeler le moindre geste tendre de l'un d'entre à notre égard.

« Tu vois ? jubile presque Sirius. T'as rien à redire. Ils ne nous aiment pas.

_ Dans ce cas pourquoi est-ce que tu n'es pas parti maintenant qu'ils ne sont plus là ? »

Il me regarde avec pitié. Je déteste ça. Je ne suis pas le dernier des idiots, il n'a pas à me considérer comme tel.

« Ils ont jeté un sort sur la porte. Si je tente de la franchir, un troll me dévorera tout cru.

_ Passe par la fenêtre alors.

_ Evidemment qu'ils y ont pensé aussi. »

Il laisse sa châtaigne rouler sur la table et s'appuie à nouveau sur ses coudes.

« Je suis en prison ici. Je déteste cette maison et je déteste cette famille, Reg.

_ Moi aussi tu me détestes ? »

Ma voix s'est faite toute petite, toute faible. J'ai peur d'entendre sa réponse parce que moi je l'aime, c'est mon grand frère et je n'ai pas envie de devoir me passer de lui. Quand il est à Poudlard, je trouve déjà le temps sans lui assez long comme ça.

« Non, toi je t'aime bien. T'es mon petit frère et tu le seras toujours.

_ Pour toute la vie ?

_ Evidemment. Je te protégerai toujours. »

Je sens encore des larmes me monter aux yeux mais elle sont coupées par la sonnette de la porte d'entrée et la voix de Kreattur.

« J'arrive, je viens ouvrir. »

La voix qui lui répond lorsqu'il ouvre la porte est sans conteste celle de cousine Araminta, la cousine de ma mère. Elle a toujours été très gentille avec moi et je suis content qu'elle soit là ce soir. Oubliant les évènements de l'après-midi, je monte à toute allure les escaliers pour aller l'accueillir.