CHAPITRE 7 : Mon frère, le défenseur

Je descends à la cuisine où Sirius est toujours, installé à la table, la tête posée sur le bras. Du bout des doigts, il fait rouler une orange d'un côté à l'autre, mollement. Je suppose que le jeu a cessé de l'amuser depuis un long moment déjà.

Kreattur est au salon en train de servir le champagne et les canapés aux invités. Il a laissé là des plats qui mijotent, d'autres qui sont posés sur la table ou sur le plan de travail. En me voyant arriver, Sirius se redresse. Lui qui était censé être bien coiffé a les cheveux un peu ébouriffés et la trace de sa manche sur la joue.

« Est-ce qu'ils sont tous arrivés ? »

J'acquiesce et il fait la grimace.

« Tu viens me chercher c'est ça ?

_ Oui. Mère dit que tu dois affronter la réalité maintenant. »

Il fait la grimace. Je le comprends, je ne voudrais pas non plus de sa place. Il va devoir expliquer devant toute la famille pourquoi il ne veut pas être comme les autres, pourquoi, selon père, il se croit mieux nous. Moi, je ne sais pas trop où je suis ni ce que je dois penser. J'ai envie d'avoir le courage de mon frère et de me dresser moi aussi parce que devenir Mangemort, je ne suis pas sûr que ce soit si bien que ça. Les gens de ma famille, je le vois bien, sont toujours sombres, gris. Je n'ai pas envie d'être comme ça moi. Mais d'un autre côté, je ne suis pas sûr d'avoir le courage de faire comme lui, d'affronter le regard et la colère de mes parents. Moi j'aime quand mon père me dit qu'il est fier de moi et que ma mère m'assure que je suis un véritable Black.

Sirius ne bouge cependant pas de sa chaise. Du bout de l'index, il pousse son orange vers une tarte au citron meringué qui refroidit sur la table devant lui.

« Tu vois, dit-il, il ne me faudrait pas grand-chose pour transformer cette délicieuse tarte en quelque-chose au goût horrible.

_ Comment ça ? je demande. Avec la magie ?

_ Avec la magie je pourrais, c'est sûr.

_ Mais tu n'as pas le droit de faire de la magie en-dehors de l'école. »

Sirius me foudroie du regard et, bien malgré moi, je recule d'un pas. Je n'aime pas quand il me regarde comme si je n'étais qu'un attardé ou un petit enfant. Je n'ai qu'un an de moins que lui et je suis assez grand pour savoir que la trace concerne les sorciers de premier cycle et qu'il le veuille ou non, mon frère devra la porter jusqu'à ses dix-sept ans. Et moi également et c'est quelque chose que j'ai accepté, je ne comprends pas pourquoi, lui, en fait toute une histoire.

« Je le sais ! s'écrie-t-il d'un ton acerbe. Mais il n'y a pas que la magie dans la vie, Reg ! Tu es un sorcier mais tu n'es pas un assisté, tu as des mains à ce que je sache. »

J'ai l'impression de me tasser sur moi-même. Des fois, mon frère me fait vraiment peur. Comme là. Je trouve qu'il a beaucoup changé depuis qu'il va à Poudlard et j'ai presque envie de pleurer là. J'aimerais récupérer mon grand frère, celui avec qui je jouais à l'auror et au voleur ou avec qui je me cachais dans les recoins les plus sombres de la maison en m'inventant toutes sortes de jeux.

Sirius lève ses deux mains pour appuyer ses dires.

« Je sais que nous sommes censés détester les moldus mais nous ne sommes pas différents d'eux.

_ Père dit que les moldus sont des sorciers sous-développés.

_ N'importe quoi. Si c'était le cas, comment ça se fait que certains ont des enfants qui vont à Poudlard, hein ? »

Je baisse les yeux, contrit. Je n'aime pas qu'on me crie dessus, surtout lorsqu'il s'agit de Sirius.

« Réponds, Reg ! continue-t-il en haussant le ton. A ton avis ? Comment pourraient-ils avoir des enfants sorciers ?

_ Je ne sais pas. »

Ma voix est toute faible, presque éteinte. J'ai de plus en plus envie de pleurer, de le laisser là dans la cuisine et de remonter vite fait avec ceux qui ne me crient pas dessus. Je pourrais leur dire qu'il n'a pas voulu me suivre et qu'il m'a même menacé et je suis sûr que père descendrait immédiatement pour le corriger.

Mais ce n'est pas non plus ce que je veux. Je ne sais pas ce que je veux en fait. J'aimerais, une fois, passer un vrai Noël avec des sourires et des rires et des cadeaux. Comme on en voit dans les livres. Un Noël où toute la famille se retrouve joyeusement, où on mange un délicieux repas et où tout se passe bien. Un Noël où Sirius n'est pas puni, où mes parents ne sont pas des Mangemorts et où on ne me demande pas si je suis prêt à en devenir un moi-même.

Sirius se rend peut-être compte de tout ça. Il semble tout à coup se détendre et se radoucir. Il me fait signe d'approcher. Je ne fais pas le moindre geste.

« Allez, insiste-t-il d'une voix maintenant douce. Je ne vais pas te manger. Tu es mon petit frère. »

Je fais quelques pas. Il m'attrape par le coude et me force à avancer au plus près de lui.

« Tu dois toujours respecter les moldus, Reg.

_ Mais père et mère disent…

_ Père et mère disent n'importe quoi. »

Je le regarde dans les yeux, lis de la détermination dans son regard. En tout cas, il est convaincu dans ce qu'il dit.

« Dans ma classe, continue-t-il, il y a une fille. Elle s'appelle Lily. Elle est un peu casse-pied mais elle est formidable et elle a de très bonnes notes.

_ Et alors ?

_ Ses parents sont des moldus. Avant de recevoir sa lettre de Poudlard, elle n'avait jamais entendu parler de magie autrement que dans les contes pour enfants. Elle ne savait rien de le magie et le jour où elle a vu une baguette pour la première fois de sa vie, c'est quand elle a acheté la sienne chez Ollivander. »

Je me tais. Je ne sais pas quoi penser.

« Mais… je ne comprends pas.

_ La magie n'est pas une condition pour être quelqu'un d'important ou de bien. C'est une possibilité. C'est comme… (il prend une minute pour réfléchir). C'est comme les cheveux !

_ Comment ça les cheveux ?

_ Eh bien toi et moi on a les cheveux noirs mais ce n'est pas le cas de tout le monde.

_ Barty est blond lui. »

Sirius acquiesce vivement, visiblement ravi que son exemple fonctionne aussi bien et m'inspire autant. Ou alors peut-être est-il juste ravi que je le comprenne.

« Barty oui. C'est un bon exemple. Et pourtant, il n'est pas un incapable parce qu'il a les cheveux blonds. Tu comprends ? »

J'acquiesce. Je n'ai plus du tout envie de pleurer en tout cas. Et mon frère s'avance même à me faire un petit sourire.

« La magie, c'est pareil. Ce n'est pas parce que quelqu'un ne sait pas en faire qu'il n'est pas quelqu'un de bien. Il peut être tout aussi intelligent. Lily nous a parlé de choses fantastiques, Reg, d'une boîte qui retranscrit des matchs de sport en direct, de véhicules dans lesquels ils peuvent faire voler cent personnes en même temps, de machines qui vont sous la mer.

_ Les moldus sont vraiment capables de faire tout ça ?

_ Et bien plus encore !

_ Alors pourquoi père et mère disent que ce sont des sous-êtres ? »

Sirius prend une minute pour réfléchir.

« Parce que… je pense que c'est parce que quelqu'un le leur a dit, quelqu'un qui déteste profondément les moldus et qui voudrait que tout le monde pense comme lui.

_ Il a tort ?

_ Oui. Il a tort. »

Nous ne continuons malheureusement pas notre conversation. De l'étage supérieur, j'entends la voix de mon père.

« Cesse de lambiner Regulus et ramène ton frère immédiatement ou je viens vous chercher moi-même et vous allez tâter de la baguette !

_ On ferait mieux de ne pas traîner, confirme Sirius. Au plus vite ce sera fait, au plus vite j'aurais la paix. »

Il se lève, remet un peu d'ordre dans sa tenue et passe son bras autour de mes épaules. Ensemble, nous montons les escaliers.