CHAPITRE 8 : Mon frère, le différent

Le silence se fait à notre arrivée. Sirius a retiré son bras de mes épaules et je le sens crispé. J'aimerais pouvoir dire quelque chose pour l'apaiser mais je ne sais pas trouver les mots. Je ne sais jamais les trouver. Je suis trop petit pour tout ça. J'aimerais juste pouvoir m'intéresser à mes jouets. Mais seulement voilà, des jouets je n'en ai pas beaucoup. Mes parents pensent que c'est pour les tout petits enfants et qu'à partir de huit ans, on doit déjà commencer à s'intéresser à des choses d'adultes. C'est pour ça que je n'ai pas le droit de lire les histoires qui me plaisent alors que moi, justement, j'adore ça lire. J'aime me plonger dans des univers différents du mien et vivre des tas d'aventures. Mère dit que ça va me rendre idiot et rêveur.

Je reste un peu en arrière de Sirius. Je n'envie pas sa place. Dans le salon, tout le monde le regarde comme s'il n'était pas de notre monde. Personne ne parle. Personne ne bouge, sauf mon frère qui avance, très digne, mais les yeux brillants de larmes. Dans son coin, Barty étouffe un rire et notre cousine, Bellatrix, qui a dix-huit ans, lui donne un coup de coude dans les côtes en réprimant elle-aussi un éclat de rire.

« Mon fils ! s'exclame père. Savez-vous qu'il s'est mis en tête de ne pas être un vrai Black ? »

Les murmures s'élèvent tout autour de nous. J'aimerais rester auprès de Sirius pour lui tenir un peu compagnie et le soutenir mais Barty en décide autrement. Il m'attrape par le bras et m'attire à lui. Je n'ose pas me débattre. Il est plus fort que moi et puis il a quelque chose dans son sourire ou juste dans sa façon d'être que je trouve inquiétant. Il me fait peur. Tout comme Bellatrix. Tout comme la plupart des membres de ma famille d'ailleurs, mes parents compris.

Sirius est le centre de toutes les attentions. J'admire son courage. Il reste ferme et raide. Cependant, il ne sourit pas, il en est même très loin. Il a les yeux qui brillent et je crois qu'il retient ses larmes. Mais il se fait sûrement un point d'honneur à ne pas se laisser aller devant tout le monde. Il a les bras le long du corps et les poings serrés.

Barty ne me lâche pas. Ses doigts sont enfoncés dans mon épaule comme si j'y avais un hibou solidement agrippé. Il me fait un peu mal. Je n'ose pas me débattre. A côté de lui, Bellatrix affiche un grand sourire. Elle a l'air d'une petite fille avec sa robe pailletée et ses barrettes dans les cheveux. Mais une petite fille maquillée et avec un sourire cruel. Ils me font peur tous les deux. J'aimerais mieux être avec Sirius.

« Tu ne seras pas un traître toi, n'est-ce pas ? me chuchote Barty au creux de l'oreille.

_ Non. Je suis un Black. »

Mais je ne suis pas sûr non plus de savoir réellement ce que ça veut dire. J'ai toujours entendu mes parents le dire, surtout depuis que mon frère va à Poudlard. Ils disent que je ne suis pas comme lui, que je suis le dernier espoir de la famille et que du coup c'est une bénédiction que je sois un garçon. J'ai essayé de m'imaginer en fille du coup. Je me suis vu un peu comme ma cousine Narcissa, un peu timide, très soucieuse de son apparence et je n'ai pas pu m'empêcher de grimacer. J'aurais peut-être voulu jouer à la poupée avec Kreattur, je l'aurais maquillé. Quoi que je n'aurais pas pu lui mettre de robe sans prendre le risque de lui rendre sa liberté. Je crois que mes parents n'auraient pas du tout aimé.

« Père et mère disent que tu es l'héritier du nom. » murmure Bellatrix.

Je me retourne vers elle, les sourcils froncés. Elle a un sourire que je ne trouve pas du tout engageant.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? je demande un peu timidement.

_ Que tu vas devoir faire des bébés.

_ Et même des garçons. » ajoute Barty.

Je suis horrifié et ça doit se voir sur mon visage car mon cousin et ma cousine éclatent de rire. Ce qui leur vaut un regard noir de la part de ma mère. Ils se taisent et se rabattent sur la discussion des adultes. Sirius passe un très mauvais quart d'heure. Mais au bout d'un moment, ils cessent de l'incriminer et Kreattur vient apporter les canapés. Mon frère s'installe dans un coin, un peu à l'écart, les coudes sur les genoux et le menton dans les mains. Il a les sourcils froncés. Je suis sûr qu'il rêve encore à son évasion loupée. Je profite que les discussions reprennent entre les invités pour me tourner à nouveau vers mon cousin et ma cousine. Barty a fini par me lâcher.

« Pourquoi est-ce que je dois faire des bébés ? »

Je ne sais pas si c'est une très bonne idée de relancer la discussion sur ce sujet mais il faut que je sache. Je ne comprends pas pourquoi ils disent ça et je déteste ne pas comprendre quelque chose. Bellatrix semble ravie que je revienne à la charge mais c'est Barty qui me répond.

« Parce que tu es le dernier à porter le nom des Black.

_ Mais Bellatrix aussi.

_ Je suis une fille espèce de Botruc, rigole-t-elle. Quand je vais me marier je vais porter le nom de mon mari.

_ Et tes enfants ne seront plus des Black alors ? »

Elle rigole de plus belle.

« Je ne veux pas d'enfant. Ça ramollit les fesses. »

Je fronce les sourcils. Voilà pourquoi je n'aime pas parler avec les grands. Je suis trop petit pour bien comprendre ce qu'ils disent. Et j'ai l'impression qu'ils se moquent de moi. Je me retourne pour essayer de voir mes propres fesses. Je n'ose pas les toucher, de peur que quelqu'un me dise que je suis sale. Bellatrix éclate de rire.

« Mais pas pour toi espèce de branchiflore ! Pour les filles ! T'es pas une fille que je sache !

_ Euh… non.

_ Ben voilà. Donc tu es le dernier des Black et tu devras épouser une fille qui portera tes bébés et qui aura les fesses toutes ramollies.

_ Je ne veux pas d'une femme avec les fesses ramollies moi.

_ Ben faudra bien, souffle Barty en riant lui aussi. Sinon il n'y aura plus de Black sur Terre.

_ Et Sirius ? »

C'était pourtant une question innocente mais elle tombe comme un sombral dans la soupe. Mon cousin et ma cousine se consultent du regard. Cette fois, ils ne rigolent plus du tout.

« Sirius est grillé, dit Bellatrix.

_ Comment ça ?

_ Sur la tapisserie que vous avez à l'étage avec l'arbre généalogique. Ton père a brûlé son nom. »

J'ai soudainement la tête qui tourne et une grosse boule qui se forme dans ma gorge. Je me souviens quand mes parents ont effacé le nom d'Androméda de la tapisserie. J'avais pleuré parce que j'avais cru qu'ils l'avaient tuée et Sirius m'avait expliqué que ce n'était pas le cas à proprement parler mais que symboliquement ça revenait au même.

Barty m'attrape par les épaules et me fait asseoir sur le canapé.

« Ça va Reg ?

_ Je ne veux pas que mon frère soit mort, dis-je en sanglotant presque.

_ Mais il n'est pas mort, regarde il est là-bas. »

Je tourne la tête et observe Sirius. Toujours sombre, toujours morose, il n'a pas bougé de sa place où personne ne semble même lui accorder un regard. Il a attrapé un toast sur un plateau et le mâche en silence. Il regarde ses genoux d'un air dépité. La scène qu'il vient de vivre lui a porté un gros coup au moral. J'ai envie de me lever et de m'approcher de lui mais Barty me saisit à nouveau par l'épaule.

« Tu n'y vas pas.

_ Pourquoi ?

_ Parce que tu n'es pas comme lui. »

Je lève les yeux vers lui. Je l'implore en silence. J'aime mon frère. Je ne veux pas que lui et moi soyons différents. Je veux continuer à partager mes jeux et mes secrets avec lui. Je veux qu'il m'explique encore comme on devient un homme et comment on fait de la magie. Je veux qu'il continue à me faire rêver avec les histoires qu'il invente. Mais Barty est intraitable et je finis par baisser les yeux. Je ne peux pas me dresser contre lui. Je n'en ai pas la force.