Chapitre 2: Relations hybrides

Nichkhun passa sa nuit à tourner en rond. Quelqu'un frappa à sa porte. Un humain. Une connaissance. Un ami. Il ouvrit et fit face à un grand jeune homme aux yeux perçants et aux cheveux châtains. Sa chemise était légèrement déchirée mais il souriait l'air de rien.

- Bonsoir hyung ! s'exclama-t-il.

- Bonsoir Chansung.

Le vampire le fit entrer et ils s'installèrent dans la cuisine. Chansung raconta avec enthousiasme son aventure dans la forêt quelque part loin de Séoul. Loup-garou depuis leur adolescence, Taecyeon et Chansung semblaient être les seuls spécimens lycanthropes de la ville. Ils cherchaient à expérimenter leurs facultés et aller au-delà du loup des nuits de pleine lune, voir s'ils pouvaient utiliser leurs capacités à volonté. Du fait de leur caractère impulsif et imprévisible, ils ne pouvaient pas garder un emploi stable, alors ils avaient pu trouver une alternative en exploitant leur physique sculpté par des années d'entraînements intensifs au combat en posant comme modèles pour diverses marques de vêtements. En tant que créatures de la nuit, ils avaient très vite rencontré des vampires, et s'étaient rendus compte qu'ils n'étaient pas faits pour s'entendre, jusqu'à ce qu'ils fassent la connaissance de Nichkhun et de son groupe d'amis suceurs de sang.

- Tu as l'air préoccupé, dit Chansung au bout d'un moment.

- Je crois que j'ai fait une bêtise, murmura le vampire. J'ai goûté du sang humain.

Le lycan fronça les sourcils et Nichkhun raconta son aventure dans la ruelle avec les délinquants ainsi que la légère plaie qu'il avait léchée. Il expliqua que la tentation avait été étonnamment forte alors qu'habituellement, au bout de cent cinquante ans de condition vampirique, il était capable de ne pas y faire attention. Chansung se mit à grogner et donna un léger coup sur le front de son ami.

- Elle était trop jolie ?

- C'était un garçon, répondit-il simplement.

Chansung soupira et plaqua une main sur ses yeux d'un air blasé.

Le lendemain en fin de journée, Nichkhun se rendit de nouveau dans la cité universitaire, dans le parc près du terrain de basket. Les étudiants étaient comme à leur habitude en train de jouer dans une ambiance légère, sur fond de musiques populaires. Le vampire repéra aussitôt Wooyoung sur le terrain, une expression bien différente sur le visage que celle de la veille. Il devait réellement aimer pratiquer ce sport. Nichkhun s'assit à sa table et sortit son carnet à dessin. Il ne fallut pas longtemps avant qu'il ne se fasse remarquer. Il sentit sans le voir que le jeune étudiant avait quitté son jeu pour venir à sa rencontre.

- Je me disais bien que je vous avais déjà vu quelque part, dit-il. Vous venez ici tous les soirs pendant que nous jouons.

Nichkhun releva enfin la tête. Wooyoung paraissait méfiant mais il s'était quand même avancé pour entamer la conversation.

- Vous m'avez suivi ce soir-là ou bien c'était un hasard ? fit-il en ne cachant pas un certain ton accusateur dans sa voix.

- Je rentrais chez moi, c'était un hasard, répondit Nichkhun.

Ce qui était à moitié vrai, même s'il avait fini par le suivre en ayant senti le danger à l'avance.

- Vous êtes un artiste ? continua le jeune homme en montrant la planche d'un signe de tête.

- On peut dire ça.

- Ça explique votre attitude bizarre.

Nichkhun eut un léger rire.

- Non, ça je pense que c'est parce que j'ai dû boire un verre de trop. Je m'excuse d'ailleurs de mon comportement.

Il l'invita au café du coin pour se faire pardonner et il lui expliqua qu'il vendait ses toiles et ses dessins anonymement sur internet et que c'était comme cela qu'il gagnait sa vie. Wooyoung, lui, évoqua ses études et le fait qu'il devait s'occuper de sa petite sœur. Leurs parents étant décédés il y avait dix ans ce cela, ce fut leur sœur aînée qui, malgré ses quinze ans à l'époque, les prit en charge pendant quelques années. Nichkhun écoutait très attentivement. Il avait remarqué depuis qu'il était vampire que les gens avaient tendance à se confier très facilement à lui. La sœur aînée de Wooyoung et Ji Eun était à présent à l'étranger et leur envoyait une partie de son salaire. Les deux cadets ne manquaient de rien, leurs parents ayant laissé derrière eux un héritage assez conséquent qui leur permettait de vivre dans une maison.

Quelque part en ville, Yoona attendait que la nuit tombe pour quitter l'appartement de Taecyeon et Chansung. Ce-dernier n'avait pas montré le bout de son museau depuis vingt-quatre heures et cela n'inquiétait pas son ami qui, lui, était resté chez lui pour profiter de la présence de la jeune femme. Il était allongé dans son lit, torse nu, lisant le journal, pendant que Yoona essayait de voir à travers les fentes du volet si le soleil était enfin couché.

- J'envie Nichkhun, soupira-t-elle. J'aimerais bien qu'on me fabrique une bague en pierre de lune pour me protéger du soleil.

- Tu crois que la pierre de lune peut aider aussi les loups-garous ? Genre à maîtriser leur transformation...

- Je n'y connais rien. Tu demanderas à Junsu, c'est lui le spécialiste.

Taecyeon tressaillit légèrement en entendant ce nom.

- Tu sais, je n'ai pas trop envie de m'approcher d'un suceur de sang de sa trempe, murmura-t-il en refermant le journal.

- Il t'aime bien, tu n'as rien à craindre, répondit-elle en s'asseyant sur le lit. Il n'est pas méchant quand on le connaît. Par contre, c'est Chansung qui doit se tenir à carreau en sa présence.

Elle l'embrassa tendrement et il passa ses bras autour de sa taille.

- J'ai encore du temps devant moi, dit-elle dans un souffle. Et Chan n'est toujours pas là...

Elle passa ses doigts sur les pectoraux de Taec avec envie et déposa ses lèvres sur son cou, le provocant volontairement, mais il savait qu'elle ne le mordrait pas. Il fit glisser ses mains dans les longs cheveux de Yoona, les faisant tomber en cascade sur ses épaules, et la fit basculer sous lui, ses mains se frayant un chemin sous le débardeur qu'elle portait, il il s'empara violemment de ses lèvres. Depuis leur première rencontre, il l'avait ardemment désirée, et même si aucun des deux ne l'avoueraient, ils étaient très vite tombés amoureux, défiant le tabou relationnel entre les vampires et les lycans. Le débardeur s'envola à l'autre bout de la chambre, et on réserva le même sort au reste des vêtements. S'enflammer. En attendant que le soleil ne se couche. Étaient-ils humains ou des créatures hybrides ? Leurs différences n'avaient plus aucune importance. Leurs corps étaient modelés pour se compléter et ils ne permettaient à personne de venir leur dire que ce n'était pas bien.

A sa place habituelle devant le terrain de basket le lendemain, Nichkhun était arrivé un peu plus tôt que les autres jours. Cette fois, Wooyoung l'attendait. Il joua avec ses coéquipiers pendant quelques minutes et rejoignit son nouvel ami sur le banc, le regardant dessiner.

- Tu me montreras tes autres dessins ? Et tes tableaux ?

- La plupart sont chez moi, répondit Nichkhun.

Wooyoung feuilleta le carnet et s'émerveilla devant ce qu'il voyait. Khun avait vraiment du talent. Il pouvait reconnaître les endroits de Séoul qu'il avait su représenter à la perfection. L'artiste expliqua son concept citadin qu'il avait entamé depuis quelques mois, et il raconta également ses voyages à travers le monde pour parfaire sa technique.

- Je suis né en Thaïlande, avoua-t-il. Et après un bouleversement dans ma vie, j'ai pu être très tôt indépendant et capable de visiter d'autres pays.

De l'Australie aux États-Unis, de l'Amérique du Sud au Japon, en passant par diverses îles, par l'Afrique, la Russie, et bien sûr l'Europe, il ne manqua pas de tous les citer. Wooyoung se demanda comment il avait pu parcourir tout le globe alors qu'il était si jeune mais il ne le releva pas à voix haute. Il avait simplement envie d'en savoir plus, fasciné par cet homme. Nichkhun l'emmena chez lui en lui faisant prendre de petites ruelles pas très engageantes. Un endroit où on trouvait des choses intéressantes et pas chères, comme le nota Khun. Mal à l'aise, Wooyoung espérait qu'il n'avait pas fait le mauvais choix en le suivant, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent devant une grande porte métallique. Elle avait l'air très lourde à en juger par le bruit de ferraille qu'elle produisit quand Nichkhun la fit coulisser, pourtant il ne sembla pas y mettre tant de force que ça. Dans quel genre d'endroit le menait-il ? Ils entrèrent tous les deux et le jeune étudiant eut la surprise de constater qu'il se trouvait dans un loft parfaitement en ordre et décoré avec goût. L'entrée faisait face à la cuisine, spacieuse et impeccablement propre, avec peu d'appareils ménagers si ce n'était un frigo, un micro-ondes et une machine à café. Juste à gauche, il y avait une estrade entourée de grands paravents modulables, pouvant se fermer entièrement comme de fins murs pour plus d'intimité, laissant entrevoir un lit double aux draps bleus. De l'autre côté de cette chambre principale, c'était le salon, accompagné d'une bibliothèque. A droite de l'entrée, il y avait enfin des pièces entourées de murs solides : la salle de bain et une chambre d'amis.

La visite fut par conséquent rapide et Nichkhun mena son invité dans l'espace salon. De plus près, Wooyoung put voir un grand coffre de bois où l'artiste avait soigneusement rangé ses tableaux. Même si la plupart de ses œuvres avaient été vendues, il en avait gardé pour sa collection personnelle. Wooyoung, qui n'avait jamais voyagé, découvrit alors différents pays du monde, de la Thaïlande à la France, des villes comme les paysages les plus merveilleux comme on les voyait à la télévision, il lui sembla faire son propre tour du globe. Nichkhun était à la fois amusé et touché de pouvoir voir quelqu'un apprécier son travail. Du fait de sa condition particulière, de sa vie étonnamment longue, il s'était gardé de faire connaître son nom en tant qu'artiste. Cet enfant était vraiment adorable quand il souriait, avec cette lueur juvénile dans les yeux. Quand il jouait avec ses coéquipiers, il semblait totalement maîtriser le terrain, alliant ses gestes à la musique pop qui accompagnait ces séances sportives. Le soir où il avait été agressé et qu'il ne maîtrisait plus rien, ou l'autre soir dans le café où il s'était montré adulte et responsable, Nichkhun avait pu voir bien des facettes de sa personnalité. D'une certaine façon, c'était ce qu'il trouvait très attirant chez cet humain, cette faculté de le surprendre dans ses réactions, le courage et la sincérité qu'il avait fait preuve en s'avançant vers lui malgré le fait que Khun ne ce soit pas montré rassurant lors de leur première rencontre.

- Au fait, dit Wooyoung tandis que son hôte préparait du café. Je te remercie sincèrement de m'avoir sauvé l'autre soir. Malgré ton comportement bizarre, si tu n'avais pas été là, je ne suis pas sûr que je m'en serais sorti vivant.

Nichkhun lui sourit chaleureusement et le jeune homme ne put s'empêcher de rougir.

- Mais tu as quel âge pour avoir fait tout ça ? demanda-t-il enfin, incapable de retenir sa curiosité.

- Et bien disons que j'ai vingt-cinq ans et que j'ai quitté la Thaïlande très jeune.

- Il y a quand même un certain mystère qui plane autour de toi et que je n'arrive pas à définir, avoua Wooyoung.

« Si tu savais... » pensa Nichkhun avec un sourire triste. « Tu partirais d'ici en quatrième vitesse. » Wooyoung comprit qu'il lui cachait quelque chose mais il estima qu'ils ne se connaissaient pas suffisamment pour le lui reprocher.

Les deux nouveaux amis se retrouvèrent plusieurs fois dans ce parc de la cité universitaire. Nichkhun rencontra la jeune sœur de Wooyoung, nommée Ji Eun. Elle avait en commun avec son frère la même pureté dans le regard et dans le sourire. Ils étaient particulièrement complices et évoquaient souvent leur sœur aînée avec une grande affection. Nichkhun ne pouvait s'empêcher de penser à sa propre famille. Il se rappelait l'amour qu'il portait à ses sœurs, son frère, ses parents, sa grand-mère... tous disparus depuis un siècle. A présent, il n'avait plus personne, ne pouvant se lier qu'avec des gens de son espèce.

- Quelle genre de relation avons-nous ? demanda Wooyoung un soir alors que Khun et lui traînaient dans le parc, une canette de soda à la main.

- Pourquoi cette question ?

- Ji Eun m'a fait remarquer que ton regard sur moi était singulier.

- Mon regard sur toi ? s'étonna Nichkhun.

Wooyoung le fixa intensément. Cet homme... il avait vraiment quelque chose de particulier.

- On mange ensemble demain midi ?

- Je ne suis pas un étudiant, répondit-il en souriant.

- Et alors ? Je ne te vois que le soir...

Le vampire eut un rire embarrassé.

- Tu fais quoi de tes journées ?

- Je dors. Je suis un être de la nuit, si on peut dire, fit-il, amusé.

- Les artistes sont vraiment bizarres, se moqua Wooyoung.

Nichkhun lui ébouriffa affectueusement les cheveux. Ce gosse... si seulement il savait. Pour compenser le fait qu'il ne voulait pas risquer de s'exposer à un soleil trop brûlant – plus par habitude que pour éviter un réel danger – il l'invita à dîner dans un restaurant réputé.

- Ça sonne comme un rendez-vous amoureux, se méfia Wooyoung en sirotant son cola.

- C'en est un.

Le jeune homme recracha le soda qu'il était sur le point d'avaler.

- Tu me demandes quelle genre de relation nous avons, je te réponds, dit simplement Nichkhun.

- C'est plutôt direct. Mais je dis d'accord, puisque ce n'est pas moi qui paie.

Le soir même, devant un restaurant en ville, les deux jeunes hommes se retrouvèrent, habillés en costumes de circonstance.

- J'espère que tu n'as pas poussé la plaisanterie jusqu'à m'offrir des fleurs, ou pire : une sérénade, railla Wooyoung pour cacher le fait qu'il appréciait beaucoup la vue de son ami dans un costume.

Celui-ci se mit à rire et ils entrèrent dans la salle où les attendait une table réservée à leur nom. Nichkhun cachait du mieux que possible son malaise. Le pari était risqué pour lui mais il savait qu'il y passerait tôt ou tard. Il avait un vague souvenir de l'effet que ça faisait à un vampire de se nourrir comme les humains, et cela ne l'enchantait pas trop. Généralement, quand les vampires osaient avaler de la nourriture humaine ils la mêlaient à du sang car rien n'était nutritif pour eux, souvent sans goût pour leurs papilles. Au mieux, ils pouvaient manger des céréales avec du sang comme le faisaient les humains avec du lait, pour changer, car c'était plus croustillant. Nichkhun se souvint du jour où il avait découvert ça, sous les conseils enthousiastes de l'un de ses plus vieux amis, Junho.

Flashback

Le XIXe siècle en Asie était une période remplie de bouleversements auxquels les vampires ne prêtaient aucune attention, se contentant de survivre à l'écart des humains. Se nourrir de sang n'était pas un choix mais une nécessité. Si certains ne se posaient pas de question et s'en prenaient aux humains, avec violence ou bien avec séduction, Nichkhun lui s'y était toujours refusé, au risque de mourir affamé. Qu'il soit humain ou animal, pendant longtemps le sang lui avait fait horreur. Il ne pouvait plus vivre auprès de sa famille au risque de les tuer involontairement, et il fut pris en charge par celle qui l'avait vampirisé, Victoria, une chinoise de cinq cents ans. Cette relation d'amour/haine avec cette femme avait duré une centaine d'années pendant lesquelles il rencontra également deux vieux vampires, Junho et Junsu, deux frères, du même âge que Victoria. Tous les trois avaient eu du mal à le convaincre de se nourrir, et devaient se confronter tous les jours à un jeune homme appauvri, affaibli, et en totale contradiction avec les comportements naturels des vampires. Ils vivaient dans une maison abandonnée quelque part en Chine et laissaient rarement leur jeune congénère sortir.

- Tu dois boire du sang c'est un fait, avait dit Junsu de sa voix toujours murmurée. Essaie donc la nourriture dont tu avais l'habitude et je te garantis que tu ne le supporteras pas.

- Je ne tuerai personne, répliqua Nichkhun, le visage émacié, une lueur de colère dans le regard. Je ne suis pas comme toi !

Victoria, et surtout Junho, le regardaient d'un air attristé. Il ne prenait pas la peine de prendre soin de lui, rien qu'à voir la tunique qui fut autrefois blanche qu'il portait constamment, déchirée par endroits, tâchée de partout.

- Il y a d'autres moyens de... commença Junho.

- Je veux juste partir d'ici.

Nichkhun était l'un des rares à avoir l'audace de soutenir le regard de Junsu, aussi loin qu'il s'en souvienne, tous les vampires qui venaient les voir semblaient le considérer comme un leader particulièrement puissant. Son frère Junho était totalement différent, plus doux et compréhensif, qui lui avait fait le choix de ne pas se nourrir de sang humain. Il y eut cette nuit où Nichkhun était parti de la maison et s'était rendu en ville. Cela lui manquait, l'odeur de la viande grillée, les plats des repas familiaux que préparaient sa mère. Assis devant une table d'une petite auberge, il attendait son menu avec impatience et appréhension. Il ne fit pas attention à Junho qui s'assit en face de lui, en silence. Cela ne mit pas longtemps après les premières bouchées avant qu'il comprenne exactement l'effet que cela faisait. Évidemment, Junho s'y était attendu et le mena loin des regards, soutenant son ami tandis qu'il recrachait avec difficulté ce qu'il avait avalé.

- Je t'assure que le sang animal t'aidera à survivre, disait-il. Tu n'es pas obligé de tuer.

C'était ce même Junho qui, cent ans plus tard, avait ramené une boite de céréales, un grand sourire aux lèvres.

- Essaie ça ! C'est énorme !

Ce que Junsu n'avait évidemment jamais essayé mais qui amusait Junho et Nichkhun, beaucoup plus complices.

Fin du flashback

Boire de l'alcool ou du café ne posait aucun souci par ailleurs, cela permettait de s'enivrer ou de se réchauffer à l'intérieur. Manger quelque chose de solide sans hémoglobine était infecte, terreux, pas du tout engageant. Même un morceau de viande saignante. Ce fut pourtant ce qu'il commanda, c'était toujours plus proche de ses habitudes alimentaires qu'une salade.

- Vraiment très saignante, précisa-t-il au serveur. Bleue.

Wooyoung le regardait avec amusement et Nichkhun lui répondait avec un sourire. A la première bouchée, il eut quelques sueurs froides. Cela avait exactement le même goût que la première fois qu'il avait tenté l'expérience après sa transformation. Et dire que quand il était humain il avait été un grand amateur de viande... Il soupira longuement pendant que Wooyoung évoquait quelques anecdotes sur la vie étudiante. L'air de rien, le vampire continuait de manger quelques bouchées par-ci par-là, très lentement, gardant son air serein alors qu'il bouillonnait à l'intérieur. « Mais quelle bonne idée ! » s'écriait-il en son for intérieur. « Autant courir tout nu au soleil sans ta pierre de lune ! » Il se leva doucement, un léger sourire aux lèvres, s'excusant auprès de son invité, car il devait aller aux sanitaires. Là, son masque fut brisé et il rendit tout son repas dans la cuvette des toilettes, le teint blême et en sueur. Et en plus cela l'affamait... Il se rafraîchit le visage avec de l'eau froide qui s'écoulait du lavabo, se rinçant la bouche par la même occasion. Il essaya de juger son reflet dans le miroir : il n'avait pas une tête trop effrayante, il pouvait donc retourner auprès de Wooyoung. Celui-ci le toisa, soupçonneux. Il avait bien remarqué sa façon singulière de manger, et à son retour, il ne toucha plus à son plat, et au lieu d'un dessert, il prit un café.

- Tu vas bien ? demanda l'étudiant une fois qu'ils furent sortis du restaurant.

- Oui, pourquoi ?

- Tu n'as rien mangé, c'est curieux, alors que c'est toi qui m'as emmené ici.

- Et tu expliques cela comment ? fit Nichkhun sur un ton léger.

- Je ne sais pas, c'est pour ça que je te le demande.

- Je mange juste très peu.

Et Wooyoung devait se contenter de cette réponse. Nichkhun le raccompagna jusque chez lui, à pied, profitant de l'air frais de la nuit. Le jeune étudiant ne cessait de le regarder étrangement, de plus en plus en proie à des doutes sur son sujet, mais il ne savait pas de quoi il s'agissait. Ils arrivèrent sur le pallier de la maison où il vivait avec sa sœur.

- Tu veux rentrer cinq minutes ? proposa-t-il.

- Non, répondit Khun, sachant très bien que de toute façon il ne pourrait pas rentrer à moins d'y être clairement invité.

- Merci pour cette soirée alors.

- Bonne nuit Wooyoung, sourit-il.

Il s'avança lentement vers lui et serra sa taille entre ses bras. Son vis-à-vis le laissait faire, les joues rosies par le vent frais, enfin pensait-il. Il voyait le visage du Nichkhun s'approcher du sien. Il y pouvait voir la profondeur de ses yeux reflétant les lumières du perron. Les lèvres de Khun se posèrent enfin sur les siennes, les effleurant à peine. Il sentait la prudence dans son geste, alors Wooyoung lui attrapa la tête et approfondit le baiser, entrouvrant la bouche pour laisser s'insinuer la langue de Nichkhun qui caressa aussitôt la sienne. Celui-ci prit légèrement peur, et il lui semblait étrangement battre son cœur mort. Il se sentait cependant assez fort pour éviter de le mordre, et il se souvint pourquoi il ne s'attachait à aucun humain susceptible de devenir une proie à ses yeux. Non il n'était pas un de ces vampires-là. Wooyoung rompit le baiser.

- Bonne nuit Nichkhun, murmura-t-il enfin.

Ils desserrèrent leur étreinte et Khun le regarda rentrer chez lui sans dire un mot. Il resta planté devant la maison durant de longues minutes, comprenant que leur relation allait évoluer rapidement et cela allait être extrêmement compliqué de garder son secret. Wooyoung saurait tôt ou tard la particularité de son petit-ami. Peut-être devait-il en parler à Taecyeon et Chansung avant que cela n'aille trop loin. Il s'était volontairement engagé dans une relation risquée avec quelqu'un qui n'imaginait sûrement pas l'existence de créatures telles que les vampires.

Les lycans firent une visite à leur ami le lendemain tôt dans la journée à sa demande. Il parut à leurs yeux à la fois particulièrement enjoué et préoccupé. Il leur parla de Wooyoung, et Chansung devina rapidement que c'était la personne dont il avait goûté le sang.

- Tu es amoureux de lui ?

La question fatidique. L'amour était une notion bien abstraite voir ridicule aux yeux des suceurs de sang.

- Ou bien ton but c'est de te nourrir de lui ? continua Chansung.

- Ta question est grotesque, fit Nichkhun, vexé, en fronçant les sourcils. Bien sûr que non !

- Pendant un instant j'ai cru qu'on allait devoir te tuer, dit-il sérieusement. Tu sais que si tu fais le moindre mal à un humain, nous ne pourrions pas laisser passer ça.

- Je croyais que tu me connaissais mieux que ça, répliqua le vampire. Mais c'est vrai que j'ai peur de ne pas résister à la tentation.

Il posa sa tête dans ses mains, las. Il avait évidement envie de rester avec Wooyoung mais il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir peur.

- Et quand je pense à Junsu et Junho qui reviennent dans quelques jours...

- Quand exactement ? demanda Taecyeon.

- On ne sait jamais avec eux.

- Il penserait quoi Junsu de ta relation avec un humain ?

- Déjà ça ne le regarde pas, répondit Nichkhun sur un ton de défi, ensuite il ne pense pas grand chose de ce genre de relation. Ce sera plutôt Yoona qui va se prendre un savon.

Taecyeon se redressa, mal à l'aise. Nichkhun eut un petit rire.

- Je blaguais. Yoona fait bien ce qu'elle veut. Junsu n'est pas aussi tyrannique que tu l'imagines, tu sais. Il est froid et puissant, mais...

- Pas méchant, finit le loup-garou. Merci on me l'a déjà dit. On m'a aussi dit que c'était Chansung qui avait le plus à craindre.

- Pourquoi moi ?! s'écria le concerné.

- Reste loin de Junho et ça ira bien, répondit Nichkhun.

- Junho est proche de tout le monde, marmonna Chan. Pourquoi pas de moi ?

- Je rêve où vous avez vraiment peur de Junsu ? rit le vampire.

La discussion devint plus détendue et Nichkhun prit le parti de vivre pleinement sa relation avec Wooyoung. Celui-ci passait maintenant ses fins d'après-midi à étudier dans le loft de Nichkhun, en profitant pour l'embrasser entre deux leçons. Cela ne faisait pas une semaine qu'ils étaient officiellement en couple que Wooyoung découvrit enfin la clé du mystère entourant son partenaire. Alors qu'il sortait de la salle de bain, il remarqua une porte dont Nichkhun ne lui avait jamais parlé. Il l'ouvrit, intrigué, et fut surpris de voir qu'elle menait à un escalier. Il appuya sur l'interrupteur qui éclaira une pièce au sous-sol d'une lumière bleuté, et il descendit prudemment. C'était une cave froide, aux murs de béton. Il y avait plusieurs coffres, des armoires et des frigos, et plus surprenant encore, quelques armes archaïques exposées sur les murs. Deux ou trois haches, des épées de différentes tailles, des arcs et arbalètes, et beaucoup de pieux en bois. Tout au fond, il y avait même une cage et des chaînes. Wooyoung pâlit, mais il osa ouvrir un des frigos, et il porta sa main sur sa bouche, retenant un haut-le-cœur, quand il découvrit qu'il était rempli de poches de sang. Il ne lui en fallait pas plus et il remonta aussitôt, refermant la porte derrière lui le cœur battant la chamade.

- Que fais-tu ? fit une voix qui le fit sursauter.

Nichkhun était là, pas surpris de voir Wooyoung sortir de son sous-sol. En fait, il l'avait senti y rentrer et ne l'avait pas empêché d'y descendre. Cela l'attristait un peu, craignant sa réaction. L'étudiant tremblait légèrement et retourna précipitamment au salon pour ranger ses affaires. Nichkhun le suivit lentement, comprenant la signification de « cœur douloureux ».

- Je... je dois y aller, balbutia le jeune homme. Une urgence...

- Je sais ce que tu as vu.

- Qu'est-ce que tu es ? demanda Wooyoung qui s'apprêtait à ouvrir la porte.

- Un vampire, répondit-il simplement.

Il ferma les yeux.

- Cela explique beaucoup de choses, murmura-t-il.

- Si tu as besoin que je t'explique...

- Je sais ce qu'est un vampire, coupa-t-il.

- Non tu ne sais pas.

- Quand comptais-tu me le dire ? Le jour où tu avais prévu de faire de moi ton dîner ? s'écria Wooyoung, en colère.

- Ce n'était pas mon intention, répondit Nichkhun tristement.

- Je ne te crois plus. Laisse-moi rentrer chez moi pour y réfléchir.

Il partit aussitôt et Nichkhun n'osa pas le retenir. Il comprenait sa réaction. Il avait besoin d'un peu de temps avant de pouvoir l'écouter. Et le vampire avait également besoin de réfléchir un peu pour savoir quoi lui dire. Mais même s'il comprenait, le voir lui tourner le dos était douloureux.