OS écrit dans le cadre de la (fantastique) nuit d'écriture du Fof pour le thème Vice
Voilà, je passe au point de vue d'un autre personnage, féminin cette fois. Il fallait que je change un peu d'Alec et que j'introduise un peu mon autre protagoniste alors...je vous présente...Arina! (ou Arisha pour les intimes ;))
Vice
Elle contempla la pièce avec désolation. Des bouteilles de vodka bon marché et des paquets de cigarettes à deux kopecks jonchaient le sol crasseux, rendu poisseux à force de lampées d'alcool répandues sur le carrelage grisâtre dont elle se demandait s'il avait un jour été blanc. Il était impensable de faire à manger dans un tel espace, au-delà du fait que de toute façon, on n'aurait pas pu dénicher ne serait-ce qu'un croûton de pain rassis, moisi et dur comme du bois dans le fatras d'objets hétéroclites éparpillés qui jonchaient chaque surface plane.
La cuisine avait des allures de fin du monde. Le désordre sans nom qui y régnait et les innombrables morceaux de verre et de métal qui parsemaient chacun des centimètres carré libres de l'endroit en faisaient la salle la plus dangereuse de la maison, si l'on exceptait le salon. La pièce qu'elle haïssait le plus.
Dans cette pièce, dans un fauteuil éventré dont on pouvait sentir les ressorts lorsqu'on s'y asseyait – si tant est que quelqu'un ait osé tenter de s'y asseoir – un homme était vautré. Sa grosse bedaine se soulevait au rythme des ronflements tonitruants qui s'échappaient de sa bouche entrouverte, perdue au milieu d'une barbe fournie, mal rasée et, au bout de ses bras inertes, dans l'une de ses grandes mains poilues qui auraient pu vous briser le crâne d'une seule pression reposait une bouteille d'alcool presque vide. Le sol autour de lui était couvert de cendres, de mégots et d'autres bouteilles similaires à la première.
Cet homme, elle avait honte de le dire, c'était son père. Ou plutôt son géniteur, considérant que son comportement à son égard relevait plus de celui d'un esclavagiste que de celui d'un père. Jamais un mot aimable, un geste affectueux, rien. Rien que des insultes, des coups, des ordres secs et des regards méprisants. Il l'avait toujours détestée, aussi loin qu'elle s'en souvienne, sans pour autant se souvenir de ce qu'elle avait bien pu lui faire. Peut-être lui rappelait-elle trop sa mère.
Sa mère. La seule personne non pervertie de cette maison. Les rares souvenirs qu'elle gardait d'elle étaient ceux d'une femme douce, tendre…et faible. C'était en quelque sorte son vice à elle : son absence totale de combativité. Son époux avait beau être violent, jamais elle n'avait tenté de s'enfuir, de lui soustraire ses enfants. Elle ne lui en voulait même pas dans le fond. Après tout, elle-même restait. Elle restait uniquement pour l'école, espérant qu'un jour, ça paierait, el qu'elle pourrait s'envoler loin d'ici. Elle n'avait jamais rien dit à son père bien sûr, signant elle-même tous les papiers et se faisant la plus discrète possible. Ses notes étaient d'ailleurs plutôt bonnes, malgré les nombreux cours qu'elle séchait pour aller travailler.
Ses petits boulots étaient les seuls apports d'argent pour la maisonnée, si l'on exceptait les misérables semi-allocations que son père touchait en tant qu'ancien combattant. Pff, comment une telle épave avait-elle un jour pu se revendiquer le statut de combattant ?
Il ne fallait de toute façon pas compter sur son frère pour l'aider. Le fils prodige, un solide gaillard de trois ans son aîné, qui traînait toujours avec de soi-disant amis douteux, gaspillait le peu d'argent de la famille dans des choses futiles, pour satisfaire ses propres vices tels que l'alcool ou la drogue, mais il en avait le droit. Il en avait le droit parce qu'il était le garçon, parce qu'il était le plus âgé, parce que….elle ne savait pas vraiment en fait.
Mais lui avait le droit de répondre lorsqu'on lui parlait mal, il avait le droit d'aller à l'école (bien qu'il se foute éperdument de ce droit et ne cherche pas à en profiter), il avait le droit de de rester à rien faire à la maison et de la traiter, elle, sa sœur, comme un chien. Moins bien qu'un chien même. De toute façon, il était rarement là, et sa petite sœur avait toujours été le cadet de ses soucis. Comme si elle n'existait pas pour lui, sauf quand il n'avait pas assez d'argent.
Le seul endroit de cette fichue bourgade où elle pouvait avoir la paix, c'était l'église.
Elle s'asseyait sur un banc glacé et priait, priait de toutes ses forces pour que les vices innombrables de ceux qui l'entouraient, ces vices qui l'écrasaient, l'étouffaient, ne déteignent pas sur elle. Elle priait pour que Dieu la protège de l'alcool, la crasse, la fainéantise, la drogue et tout ce qui allait avec. Pas la violence et la cruauté puisqu'au vu de son existence actuelle, il n'avait pas l'intention de faire disparaître les deux hommes qui faisaient de sa vie un enfer.
Croyait-elle réellement en Dieu ? Bonne question. Elle l'ignorait en fait. Si une entité faite uniquement d'amour à l'égard des hommes existait bel et bien, alors pourquoi devait-elle endurer de telles souffrances ?Pourquoi n'avait-elle pas droit au bonheur ? Qu'avait-elle fait de si mal pour qu'il la laisse pour compte ?
Pourtant, elle avait toujours résisté à l'appel du vice, si présent autour d'elle. Le seul qu'elle s'autorisait, c'était le tabac. Car, se disait-elle en sortant de l'église et s'allumant une cigarette, si Dieu, en admettant qu'il existe, ne l'avait pas aidé lorsqu'elle était jeune et ne fumait pas encore, il n'y avait pas de raison qu'il s'acharne encore plus sur elle pour quelques malheureuses cigarettes. Après tout, c'était peut-être pour ça que personne n'était vraiment heureux. Parce que tous les humains étaient plus ou moins criblés de vices. Des vices plus ou moins graves, plus ou moins nombreux, plus ou moins assumés…une multitude, une effrayante diversité de vices.
Oui, l'Humanité était laide, c'était même la chose la plus laide qui soit au monde. Alors il n'était finalement pas si étonnant que ce Dieu soit désespéré et ait abandonné tout espoir de l'exorciser complètement de ses vices qui la hantaient. Et elle dans tout ça ? Elle n'était qu'un grain de sable dans l'étendue du désert des pêcheurs, un grain de sable qui tentait désespérément de survivre, de résister. A quoi bon ? De toute façon, elle craquerait bien un jour. Tout le monde finissait pas craquer tôt ou tard se dit-elle, jetant au sol le mégot de sa cigarette et s'en rallumant une.
