Chapitre 2
Il ne se sentait pas vraiment à l'aise. Il aurait pu attribuer son mal-être au fait qu'il était en route pour chasser une créature surnaturelle. Quoi de plus stressant que de risquer sa vie en combattant un être maléfique, puissant et violent ? Enfin … pour des personnes normales, comme dirait son petit frère. Parce que pour lui, c'était un truc tout à fait banal.
Du coup, de ce côté-là ça allait plutôt pas mal. Et puis il n'était pas seul : il se trouvait avec le meilleur chasseur du monde, son père, qui avait réussi l'exploit de localiser cette chose en moins d'une semaine.
Ensuite, il y avait le fait que Sam était à l'abri, loin du danger. Ce n'était pas qu'il n'avait pas confiance en son frère, ça non ! Sammy était doué dans tout ce qu'il entreprenait. Seulement, c'était la première fois qu'ils avaient affaire à une telle créature. Ils n'avaient donc qu'une petite idée de sa force, de son degré d'intelligence, ou de la puissance de ses pouvoirs. Le plan de leur père nécessitait la présence de deux chasseurs. Il se devait donc de lui prêter main forte, mais la présence de Sam n'était pas indispensable et à ses yeux, il était vraiment inutile et complètement débile de le placer face au danger. Malheureusement, ce qui paraissait être une évidence pour lui ne l'était pas forcément pour les deux autres membres de sa famille et il avait dû batailler dur pour que John se fasse à cette idée. En tant que chasseur émérite, le patriarche des Winchester voulait transmettre son savoir à ses deux fils et pour lui l'apprentissage se faisait sur le terrain et pas le nez enfoui dans les bouquins. Alors pour une fois que son cadet montrait un tant soit peu d'intérêt pour une de leur chasse, il avait sauté sur l'occasion pour le rallier à la cause. Surtout que Sammy boudait sérieusement les « activités familiales » depuis un bon moment, refusant de s'impliquer, se heurtant à l'autorité paternelle pour se destiner à une vie un peu plus « normale ». Difficile donc d'éteindre cette étincelle d'espoir paternel !
De son côté, Sam ne lui en voulait pas vraiment de ne pas l'avoir laissé venir. C'était bien évident qu'il était intrigué par cette histoire – Qui ne le serait pas après avoir jeté un œil au rapport d'autopsie ? – mais ses priorités avaient clairement changé depuis environ deux ans. Alors, à part son inquiétude surdimensionnée pour la santé des deux seuls membres de sa famille, son cadet n'avait, d'après ses propres termes, « aucune envie d'aller crapahuter aux fins fonds de nulle part pour se faire massacrer par une créature maléfique avec l'infime espoir d'avoir le dessus et de l'exterminer pour de bon ». Sam admettait bien volontiers que cela sauvait des vies mais il se plaignait également que ce soit au détriment des leurs. Dans un sens, Dean comprenait son cadet, ou tout du moins, il comprenait que Sammy ait besoin de stabilité, de normalité. Lui, de son côté, avait choisi de suivre son père car cet homme n'hésitait pas à se sacrifier pour aider les gens et détruire les forces du mal. John Winchester était un héros et bien qu'il ne lui arrive pas encore à la cheville, il avait bien l'intention de suivre ses traces, de se perfectionner et pourquoi pas, un jour, de donner de bonnes raisons à son père d'être fier de lui.
Du coin de l'œil, il l'observa. John était au volant de son 4x4, les yeux rivés sur la route, ses sourcils sombres froncés à l'extrême, le visage concentré. Nul doute qu'il serait le grand gagnant de l'affrontement de cette nuit. En plus, leur ami Bobby avait trouvé un moyen radical pour tuer le monstre qu'ils allaient chasser : Une dague en argent recouverte du sang d'une de ses victimes planté « délicatement » entre les deux yeux et le tour était joué ! Et comme deux précautions valent mieux qu'une, John avait tout prévu en double. Quant à la victime, ils avaient la certitude d'en trouver une sur place. Prélever son sang pour en enduire la lame ne serait pas non plus très sorcier. Les deux chasseurs étaient ainsi très bien équipés. Si l'un des deux venait à manquer sa cible, l'autre n'aurait aucun mal à rattraper le coup.
Finalement, ce qui le tourmentait n'était pas la chasse en elle-même, ni les risques que son père et lui devraient prendre et encore moins l'issue de cet affrontement. Le réel problème était le fait que cette chose avait squatté le corps d'une femme innocente et que, pour s'en débarrasser une bonne fois pour toutes, il n'y avait pas d'autre moyen que de sacrifier l'hôte. Cette idée avait frappé Sammy de plein fouet lorsqu'il avait entendu ce qu'expliquait Bobby. Les frères avaient donc évoqué ce problème sans qu'aucun des deux n'admette son mal-être face à cette situation. Pourtant bien qu'il ne l'ait pas avoué à son cadet, ça le hantait autant que lui.
x*x*x*x
John avait stationné son 4x4 quelques rues plus loin afin de ne pas trop attirer l'attention. Les deux hommes s'étaient équipés et longeaient à présent les murs en évitant de s'exposer à la lumière des réverbères. Apparemment la créature qu'ils allaient chasser possédait des sens surdéveloppés – l'ouïe et la vue n'étant bien évidemment pas en reste. Les rideaux de l'appartement étaient tirés mais Dean pouvait constater la faible luminosité de la pièce. Une ombre vaporeuse passa lentement devant la fenêtre. Malgré le manque de visibilité, il identifia clairement une silhouette féminine. Aucun doute là-dessus : les formes qu'il avait décelées ne pouvaient échapper à son œil expert !
Les deux chasseurs pénétrèrent dans l'immeuble, à l'affut du moindre bruit. Ils décidèrent d'éviter d'allumer la lumière de la cage d'escalier et de choisir l'éclairage plus discret de leurs lampes de poche. Au rez-de-chaussée se trouvaient les locaux de stockage et l'équipement collectif. Une fois qu'ils se furent assurés de l'absence d'un concierge, ils gravirent les marches qui les séparaient du premier étage. Là, seule la toux rauque d'un homme âgé se fit entendre. Ils poursuivirent leur progression à pas feutrés, attentifs aux éventuelles présences à chaque pallier. Le bâtiment paraissait déserté mais dans la mesure où il n'était pas loin de deux heures du matin, la plupart des habitants devait dormir. Etant donné le bruit qu'ils ne manqueraient pas de faire, ils redoutaient de réveiller les locataires. Or, dans ce job, l'absence de témoin était plus que favorable. Surtout que parfois, l'idée saugrenue d'appeler les forces de l'ordre émergeait dans leurs esprits ensommeillés et immanquablement, ça leur mettait des bâtons dans les roues. Arrivés au quatrième, ils se postèrent devant la porte à la peinture écaillée. Pendant que John faisait le gué, Dean s'accroupit et, muni d'une petite tige métallique dans chaque main et la lampe dans la bouche, crocheta la serrure en quelques secondes. Après un regard à son père, il tourna doucement la poignée et poussa légèrement le battant, grimaçant au risque de faire grincer les gonds. A voir la vétusté des lieux, il s'étonna de constater que l'ouverture se fasse dans un silence quasi religieux. L'entrée dans les lieux fut plutôt aisée, peut-être même un peu trop. Ils accédèrent à la pièce partiellement éclairée qu'ils avaient pu repérer de la rue.
Tout en restant sur leur garde, ils approchèrent du vieux divan posé négligemment sur un tapis poussiéreux et partiellement dépouillé. Les effluves de moisi se mêlaient avec l'odeur ignoble de crasse et quelques relents écœurants difficilement identifiables. Les deux chasseurs contournèrent de part et d'autre la banquette et s'arrêtèrent net en découvrant le corps inanimé d'un homme. Il gisait sur le dos, les yeux partiellement ouverts. De fins filets de sang s'écoulaient de ses oreilles et de ses narines. Seul son torse se soulevait au rythme de sa respiration lente et régulière. Il était encore en vie. Dean s'approcha de lui avec l'idée de lui venir en aide. Arrivé à sa hauteur, l'individu ouvrit soudainement ses paupières - geste inattendu qui eut le mérite de le faire sursauter. Dans ce regard vitreux, le jeune chasseur ne put lire qu'une résolution morbide. Il se pencha de manière à se trouver suffisamment près de son visage, essayant de déceler un appel au secours, un petit quelque chose qui lui prouverait que son père et lui n'étaient pas arrivés trop tard pour ce pauvre homme. Aussi se redressa-t-il et recula-t-il d'un pas lorsqu'il vit son père enfoncer la lame de sa dague dans l'épaule de cet individu. Elle en ressortit dégoulinante de sang. Le liquide gluant et opaque goutta sur le tapis et sur le sol, formant des rosaces écarlates. Dean ne pouvait détacher ses yeux de l'homme qui, cette fois, semblait hurler sa détresse, ou tout du moins sa douleur, à travers son regard. Avait-il ressenti la souffrance ? Rien dans son attitude ne pouvait réellement le présager. Il restait là, inerte, comme mort. Tous les propos de Sam lui revinrent alors à l'esprit et il se demanda qu'elle était la bonne marche à suivre : Devait-il appeler les secours sans tarder ou au contraire, abréger ses souffrances ?
John attira alors son attention et d'un mouvement vif de la tête, il enjoignit son fils à faire comme lui. Son visage grave et ferme permit à Dean de reprendre ses esprits. Mais ce n'est que lorsqu'il sentit un souffle anormal dans sa nuque que ses hésitations disparurent complètement. Devant l'urgence de la situation, il imita son père d'un geste froid et mécanique. Puis, sans perdre une seconde, il fit volte-face. Les deux chasseurs restèrent en garde, côte à côte, alors que la silhouette féminine se dessinait lentement dans l'obscurité du coin de la pièce. A mesure qu'elle avançait, ses traits étaient de plus en plus précis et son visage prenait forme. Sa présence envoutante ne suffit pas à ensorceler John qui se rua sur elle dans un geste leste. Les iris sombres de leur proie prirent une teinte bleutée aux reflets argentée et le chasseur retraversa la pièce d'un trait, sans que ses pieds ne touchent le sol, jusqu'à ce qu'il percute le mur de plein fouet. Il retomba mollement sur le revêtement, inerte, juste à côté de son arme.
Dean, qui venait d'assister à la scène, détacha son regard horrifié de son père et se retourna pour faire face à la créature, bien déterminé à lui faire payer le prix fort pour ce qu'elle venait de faire. Malheureusement, elle avait été bien plus rapide qu'il n'aurait pu l'imaginer. Avant même qu'il ait fini de tourner la tête, elle se tenait là, juste devant lui. Il ne laissa aucun temps à la surprise. Saisissant l'opportunité de cette proximité, il brandit sa dague, prêt à frapper. C'est alors qu'il sentit une main délicate et glacée caresser sa joue.
Sur la photographie prise par son père lors de ses investigations, le jeune homme avait trouvé cette femme assez jolie mais plutôt quelconque. Or, à présent qu'il était à quelques centimètres de son visage et qu'il pouvait s'enivrer de son parfum, il la trouvait vraiment magnifique, d'une beauté à faire pâlir de jalousie la plus belle des déesses. Sa splendeur était telle qu'il l'aurait enlacée dans la seconde s'il n'avait pas entendu un râle de douleur derrière lui.
Cette voix il la connaissait. C'était celle de quelqu'un qui comptait plus que sa propre vie. Une personne qui avait besoin de lui. Son père ! La décharge d'adrénaline qui s'ensuivit lui suffit à retrouver ses esprits. La torpeur dans laquelle il s'enlisait jusque-là commença à s'évaporer doucement. Ses pieds tentèrent d'éloigner son corps mais ses yeux obligeaient son cerveau à garder cette étrange fascination. Il se força donc à fermer les paupières. Malheureusement, celles-ci se rouvraient comme si elles étaient soumises à la tension de ressorts. Malgré tout, chaque battement aidait sa volonté à se libérer de ces liens mentaux. Il serra les mâchoires, prit une grande aspiration et resserra son étreinte sur le manche de son arme. Il leva d'un seul coup son bras, prêt à asséner le coup fatal. Il allait enfouir la lame visqueuse entre les deux yeux de son ennemie lorsque le visage se métamorphosa, révélant la personnalité de l'hôte, exposant son regard torturé et effrayé.
Dean se rappela alors que cette femme était innocente. C'était une victime possédée et manipulée par la créature. Son hésitation ne dura qu'une fraction de seconde mais elle fut déterminante. Les pupilles bleutées et scintillantes précédèrent le rictus sadique qui fit apparaître une rangée de dents carnassières. Et le jeune chasseur fut projeté à son tour de l'autre côté de la pièce. Avant de percuter le mur, il heurta un objet qui s'écrasa sous son poids. Cette rencontre fortuite eut l'avantage d'amortir le choc. Dean estima qu'il s'en était bien tiré compte tenu qu'il était toujours conscient. Tout en essayant difficilement de retrouver un semblant de respiration, il chercha à distinguer la silhouette de son adversaire malgré sa vue brouillée. Lorsqu'il la discerna enfin, elle s'était considérablement approchée. Il avisa la dague qu'il tenait toujours fermement dans sa main droite. Il prit appui sur son coude gauche et se redressa aussi vite que possible. Grave erreur.
Il avait bien remarqué la douleur fulgurante qui l'avait assaillit au moment de la collision mais il n'en comprit la cause exacte que lorsqu'il réussit à se libérer du monticule boisé sur lequel il était tombé. Dans un bruit de succion, il sentit que quelque chose s'extirpa de son dos. Sa respiration si difficile jusque-là devint totalement inexistante sous l'effet de l'intense souffrance. Son corps n'étant plus en mesure de le soutenir, il retomba à plat ventre. Sa tête bascula sur sa joue droite, face au mur. Là, il aperçut les restes d'une vieille chaise en bois. L'assise en osier était clairsemée de points écarlates, de même que le fragment de l'un des pieds qui dépassait tel un pieu aiguisé. Un liquide visqueux s'y écoulait lentement en fins filets jusque sur le sol. Du sang. Son sang.
Si son esprit le forçait à réagir, ses muscles, eux, ne l'entendaient pas de cette oreille. Privé d'oxygène et d'une partie de son sang, son corps était considérablement affaibli. Dean ne sut s'il s'agissait de l'esprit de conservation ou d'une curiosité morbide mais il trouva malgré tout la force de tourner la tête vers son ennemie. A quelques centimètres du bout de son nez, il aperçut la pointe de ses chaussures à talons. A bout de force, il obligea ses yeux à suivre ses longues jambes, ses hanches puis sa poitrine avant d'avoir enfin accès à son visage. Elle s'était légèrement penchée en avant, l'observant, visiblement satisfaite de son œuvre. Avec un sourire sadique lorsque leurs yeux se rencontrèrent, elle croisa les bras, faisant mine d'attendre patiemment qu'il se décide enfin à mourir.
Si le fait d'être têtu pouvait exaspérer certaines personnes, pour Dean, c'était assurément une bénédiction. Et une fois encore, sa survie en dépendait. Il développa donc une volonté sans égale pour se sortir de cette situation mais son corps refusait catégoriquement de le soutenir. Il rageait intérieurement de ne pouvoir se libérer de cette contrainte physique. Chaque essai se soldait par un échec. Le manque d'oxygène anéantissait le moindre espoir. Toute force l'avait abandonné. Même la douleur semblait s'atténuer. Il crut entendre cette foutue bonne femme jubiler en le voyant se débattre mais étrangement, cela ne lui faisait plus rien. Il n'éprouvait même plus le besoin de lutter. Sa vue se brouilla de nouveau. Il ferma les paupières. Cette fois, Sammy allait réellement lui en vouloir.
- Dean !
Sammy ? Instinctivement, ses paupières se rouvrirent d'elles-mêmes. Ce petit électrochoc eut le mérite de le réveiller un peu, juste le temps de comprendre que quelque chose venait de changer. Les yeux exorbités de sa tortionnaire accompagnèrent l'émission d'un cri aigu de surprise. Elle resta figée pendant quelques secondes avant d'être secouée par des tremblements. Les traits de son visage se déformaient inlassablement, alternant sa vraie nature et l'expression terrifiée de l'hôte. Puis elle se pétrifia en une statue de glace. A l'intérieur de cette forme translucide jaillissaient de violents éclairs bleutés. Le champ magnétique qui s'y développait était si intense que les étincelles s'assemblèrent en une même boule scintillante qui se mit à gonfler considérablement avant de se rétracter et de s'éteindre d'un coup, provoquant l'implosion de la structure. Cet incroyable spectacle dura quelques secondes avant que le tas de cristaux ne s'effondre enfin, révélant John, debout, les sourcils froncés, déterminé. Il avait réussi. Son père était un véritable héros. Soulagé, il se laissa envahir par l'obscurité.
x*x*x*x
Elle hurlait sa douleur. Elle hurlait sa peine. Elle hurlait sa rage. Elle hurlait la perte de sa sœur.
Elle était à des milliers de kilomètres mais elle avait tout vu. Epodithra était sa sœur jumelle et outre leurs pouvoirs respectifs, elles étaient constamment connectées. Elle l'avait pourtant prévenue que sa voracité lui porterait préjudice. Faire autant de victimes, en si peu de temps et en plein cœur des Etats-Unis était similaire à un suicide. Sa sœur avait été trop gourmande, pas assez réfléchie ni suffisamment discrète, et les chasseurs l'avaient découverte.
La case où elle s'était allongée pour se délecter de son dernier repas était en flammes. Sa victime crépitait et se décomposait sous la chaleur intense mais de son côté, elle ne transpirait même pas. L'enveloppe corporelle qu'elle habitait était protégée par ses pouvoirs. Elle pouvait jouer avec les molécules du corps qu'elle possédait sans que ça n'altère quoi que soit à son hôte. Mais le plus intéressant pour elle, était de manipuler sa victime à sa guise. Dès que cet homme avait perdu le goût à la vie, il s'était volontairement offert à elle et maintenant il était sous son influence. Ses pouvoirs sur lui étaient sans limite.
Elle regarda le corps se décomposer dans le brasier. D'abord les yeux - ils étaient toujours ouverts puisque l'homme était en état de transe - Ils s'asséchèrent progressivement jusqu'à devenir deux petites boules noires à peine perceptibles dans leurs orbites avant de disparaître complètement. Les cheveux et les vêtements étaient partis comme des fétus de paille. La peau carbonisée précéda la dislocation des chairs.
Déçue, elle constata que le squelette était toujours intact alors que l'intensité des flammes s'amenuisait. Elle augmenta donc la température, dépassant allègrement les trois mille degrés et attendit que le squelette soit réduit en cendres. Le problème avec ce spectacle morbide était qu'il n'atténuait en rien sa fureur. Elle sortit donc des décombres, laissant derrière elle, un tas informe encore fumant.
La couleur écarlate qui avait empli ses yeux dévoilait la rage qui explosait en elle. Les derniers instants de sa jumelle repassaient en boucle dans son esprit. Elle avait vécu toute sa souffrance mais surtout elle avait très nettement vu le visage de ses meurtriers.
A l'heure actuelle, le plus jeune des deux devait certainement être mort. Mais dans le cas contraire, elle y remédierait rapidement et avec beaucoup de délectation. Ces hommes allaient payer l'assassinat de sa jumelle. Elle ne trouverait pas de repos avant de les avoir fait souffrir atrocement. Contrairement à sa sœur, elle savait limiter son appétit et prendre le temps d'élaborer des stratégies d'attaque. C'était une grande guerrière, un incroyable stratège. Elle pouvait faire preuve d'une patience sans borne pour atteindre un objectif. Son arme à elle était la discorde et elle avait su perfectionner ses dons au cours des dernières décennies. Par conséquent, sa vengeance prendrait le temps qu'il faudrait mais elle serait implacable et sans limite.
x*x*x*x
Dean avait de plus en plus de mal à emmagasiner l'air nécessaire à sa survie. Il perdait peu à peu conscience, se sentait partir mais refusait de succomber. Alors il se concentrait sur l'intense douleur qu'il ressentait dans la poitrine. Cette atroce et cuisante contraction aurait pu lui faire penser à une crise cardiaque si elle n'avait pas été localisée à droite. Le soutien de son père qui ne cessait de lui parler lui était également secourable. Il n'avait qu'un vague souvenir de ce qui venait de se passer mais il savait que le héros qu'était son père avait détruit la créature et qu'il n'avait pas hésité une seule seconde à lui porter secours alors qu'il était lui-même blessé. Il l'avait transporté jusque dans ce cocon confortable que représentait la voiture, dévalant les escaliers de l'immeuble, repoussant les habitants qui venaient entraver son chemin, redoublant d'efforts pour parcourir l'interminable distance qui les séparait du véhicule. Par conséquent, il ne pouvait pas lui faire l'affront de se laisser aller mourir. Et pourtant, cette volonté n'avait de cesse de décliner à chaque seconde.
John filait à toute allure sur la grande ligne droite sombre et désertée. Il se demanda s'il en verrait le bout un jour. Il appuyait de tout son poids sur l'accélérateur. Son compteur indiquait qu'il avançait à près du double des limitations de vitesse et pourtant il avait cette fâcheuse impression de faire du surplace. Par ces coups d'œil incessants, il s'assurait constamment que son fils n'avait pas sombré dans l'inconscience et, par la même occasion, assistait démuni à sa respiration laborieuse et sifflante. Malgré l'obscurité qui régnait à l'intérieur de l'habitacle, il avait remarqué le changement de couleur de ses lèvres qui avaient pris une teinte bleutée. Le contour de ses yeux ne valait guère mieux.
En arrivant en ville, la lumière des lampadaires éclairait par intermittence son visage blafard et les cernes noirs qui se creusaient sous ses yeux pratiquement clos. Le contraste entre l'obscurité des orbites, la pâleur des joues et la couleur inhabituelle des lèvres lui rappelait les victimes rencontrées au cours de ses différentes chasses. Des personnes sans vie. Des cadavres.
Il chassa bien vite cette douloureuse pensée, fixant le plus possible la route.
- On y est ! Ne t'endors pas ! lui ordonna-t-il alors qu'il le voyait sombrer.
Malheureusement, malgré sa volonté, Dean n'était plus en état de respecter les ordres de son père. Plus rien n'avait d'importance désormais. Il se délecta donc de la douce torpeur qui l'assaillit enfin. C'est à ce moment précis qu'il perçut une sorte de tintement suivi de près par une voix grave. Tout ceci n'aurait pas eu le moindre intérêt s'il n'avait pas entendu cette même voix hurler : « Non, Sam ! Tu restes à l'hôtel. C'est un ordre ! »
