Un merci tout particulier à toi Elisab parce que tu es toujours fidèle au poste et que c'est très réconfortant ^^
Merci également à celles et ceux qui ont la gentillesse de m'inscrire parmi leurs auteurs favoris et/ou histoires favorites.
Bonne lecture à tous et merci de suivre cette histoire !
Chapitre 7
Sa tête tournait tellement qu'il en avait la nausée. Puis soudainement, plus rien ! Cette sensation n'avait duré que quelques secondes mais les effets avaient été brutaux. A présent, il se sentait complètement vidé, comme dénué de toute émotion. Non ! Tout bien considéré, le seul sentiment qui venait de l'abandonner véritablement c'était la rage qui s'était insinuée dans chaque parcelle de son corps et qui l'avait désorienté au cours de ces dernières heures. Il venait de se délivrer de ses entraves invisibles et avait repris possession de ses moyens. Il était de nouveau libre, maître de ses pensées et c'était un soulagement énorme. Il aurait pu se questionner sur cet étrange phénomène, ses causes et ses conséquences mais pour l'heure son regard était plongé dans celui de son aîné et ses préoccupations se tournaient intégralement vers lui. Les traits de son visage montraient qu'il était fâché mais pas furieux comme il l'avait imaginé. Ses sourcils étaient froncés à l'extrême. Quant à ses yeux, ils trahissaient une certaine incompréhension et surtout une immense inquiétude. Cette observation pourtant succincte accentua son sentiment de culpabilité. Il s'en voulait déjà beaucoup pour ce qu'il avait fait, mais infliger ça à son frère était pire que tout. Il se ressaisit rapidement et adopta une attitude plus digne, une posture censée montrer qu'il allait parfaitement bien physiquement – à défaut d'être anéanti moralement. Et puis il se lança dans la seule chose qui lui paraissait indispensable en cet instant :
- Dean, je …
- Voilà, j'ai les documents, le coupa la policière qui entra en trombe tout en brandissant fièrement deux feuilles de papier. Il me faudrait une pièce d'identité stipulant que vous avez plus de vingt et un an, ajouta-t-elle à l'intention de l'aîné.
- Oh … euh … oui ! Bien sûr, répondit finalement l'intéressé sans réellement détourner son regard de son petit frère.
Il lui avait fallu un certain laps de temps pour comprendre que la femme en uniforme s'adressait à lui. Toute son attention se portait sur l'état déplorable de son cadet. Il était loin d'avoir terminé l'inventaire de ses différentes blessures. Quant à leur importance, il n'avait pas eu le temps de l'évaluer avec précision mais il redoutait le pire.
Alors comme ça un médecin était venu l'examiner ?! Et cet incapable n'avait pas vu la nécessité de réaliser des examens plus approfondis. Il s'était planté de patient ou quoi ?! Lui, en entrant dans le box, la première chose qu'il avait vue, c'était le corps brisé de son petit frère avachi sur la chaise de bureau. Comment ça avait pu échapper à ce crétin de médecin ?! D'un simple balayage du regard, il avait remarqué le gonflement légèrement coloré de son avant-bras droit. Sam avait bien essayé de lui dissimuler en tirant sur les manches de sa veste mais trop tard. Au mieux, il n'avait qu'un claquage. Au pire, c'était une entorse. Rien qu'il ne puisse soigner, mais quand même !
Et puis il y avait eu ce court instant où il avait cru que son frère allait perdre connaissance. Son regard était parti dans le vague et l'ensemble de son corps s'était affaissé, comme soumis à un épuisement démesuré. Même si Sammy était d'un naturel sensible, il était impossible que ce phénomène soit la conséquence d'un trop plein d'émotions. Lors des chasses qu'ils effectuaient avec leur père, son frère avait vécu des situations bien pires et il n'avait jamais flanché. Alors peut-être avait-il pris un mauvais coup sur la tête au cours de la bagarre. Dans ce cas, une commotion cérébrale était une possibilité non négligeable. A moins que ce ne soit lui qui ait réagi trop brutalement quand il avait constaté que Sammy refusait obstinément de détacher les yeux du sol. Il voulait juste s'assurer de son état et il ne pouvait pas le faire sans voir son visage ! Sur le moment, l'attitude bornée de son petit frère l'avait passablement agacé et l'obliger à pencher la tête en arrière lui avait paru la meilleure chose à faire. Mais la réaction inattendue que Sammy avait eue l'avait angoissé à un point qu'il n'aurait jamais pu imaginer. Sa maudite impulsivité avait encore sévi et elle aurait pu lui coûter cher. A cet instant précis, il n'avait pas pensé qu'il pouvait aggraver l'état de son frère. Quel idiot ! Si Sammy avait des séquelles par sa faute, il ne se le pardonnerait jamais. Enfin, il n'allait sûrement pas sombrer dans le mélodrame car, maintenant qu'il le regardait de plus près, il devait bien admettre que les lésions visibles n'avaient rien d'aussi alarmant que ce qu'il avait cru au premier abord.
Avec la nouvelle posture qu'il venait d'adopter, son cadet était passé de grand blessé à hospitaliser d'urgence à « Oups ! Je crois que j'ai un peu exagéré sur le maquillage gore pour ma soirée halloween ! » Sam faisait son possible pour dissimuler ses blessures et minimiser la douleur. Par cette attitude, il cherchait obstinément à ne pas l'inquiéter plus qu'il ne l'était déjà. Ca ne pouvait dire qu'une seule chose : cet idiot de frangin avait bien toute sa tête ! En plus, il pouvait apparemment marcher et il ne présentait pas de difficultés à respirer, c'était toujours ça de gagné.
Mais malgré ces observations plus que rassurantes, il ne réussissait pas à être totalement serein. Le problème, c'était qu'il n'avait aucune idée des dégâts non apparents. Si son torse était dans le même état que son visage, ça ne présageait rien de bon. Ses pommettes étaient tuméfiées. Son arcade sourcilière gauche était enflée et un pansement posé négligemment jusque sur sa tempe était teinté de pourpre. En dessous, il y avait une trace de sang séché mal nettoyée qui courait le long de son cou. Sa lèvre inférieure était gonflée. Seuls le nez et les dents paraissaient être rescapés du massacre. Bref, Sammy avait la tête d'un boxeur professionnel après un combat. Et perdu au milieu des hématomes, ses yeux contrastaient d'une étrange manière. Ce fut à ce moment précis de l'inspection que l'envie de lui passer un sérieux savon pour son inconscience s'estompa comme par enchantement.
- S'il vous plait, insista la femme avec un regard soutenu.
Dean se recentra sur la conversation en cours et sortit son portefeuille de la poche intérieure de sa veste. Après avoir consulté son contenu, il en retira sa carte d'identité. C'était celle qu'il possédait depuis plus de trois ans, celle qui lui donnait un accès illimité partout, celle dont il se servait pour boire dans les bars, celle qui indiquait qu'il avait plus de vingt et un an. Bref, celle qui n'avait rien de légal. Les deux frères échangèrent un regard complice au moment où la policière approuva son authenticité.
C'était bien la première fois que Sam était ravi de voir que son aîné était en possession de faux papiers et qu'il réussissait à arnaquer les forces de l'ordre. S'en suivirent quelques signatures çà et là, sans omettre un interminable sermon de la part de cette femme qui lui rappela qu'un jeune homme aussi intelligent que lui devrait comprendre son intérêt à ne pas passer dans des bouges infâmes comme celui-là et qu'elle espérait que cet incident lui serve de leçon. Elle ajouta pour conclure qu'elle était vraiment heureuse et soulagée qu'il s'en sorte aussi bien compte-tenu des circonstances. Pendant tout son interminable laïus, Dean n'avait pas ouvert la bouche une seule fois. Estimait-il que son petit frère avait eu son compte ou allait-il au contraire en rajouter une couche ? Il allait bientôt le découvrir car il fut enfin autorisé à partir.
x*x*x*x
L'air frais de ce début de soirée vint fouetter son visage endolori. Il refreina une envie de grimacer et pris une grande bouffée d'oxygène. Exceptionnellement, il avait mis son sac de cours sur son épaule gauche, son bras droit refusant obstinément de le porter. Il avait l'impression que ses bouquins pesaient une tonne mais il faisait en sorte de marcher d'un pas alerte. Il espérait ainsi que son comportement ne trahirait pas ses blessures auprès de son aîné. Celui-ci venait de lui expliquer qu'il avait garé l'Impala dans une ruelle assez éloignée du poste de police et depuis aucun mot n'était sorti de sa bouche. Il n'avait jamais été très loquace mais à ce point, ce n'était pas bon signe. Le trajet à pied allait-il être aussi pénible physiquement qu'il serait lourd de silence ?
- J'suis pas sûr que c'qu'on a dans la trousse de secours suffira. On devrait passer chez un médecin avant de rentrer, intervint finalement Dean sur un ton neutre.
- Non, c'est pas la peine. J'te l'ai dit : j'vais très bien, j'ai rien … Haw !
Son aîné venait de saisir son bras droit et bien qu'il ait fait très attention à ne pas le serrer, ça lui avait fait un mal de chien.
- D'accord, c'est vrai, je ne vais pas si bien qu'ça, admit-il en marmonnant. Ce que je voulais dire, c'est que je n'ai rien de grave ou rien qu'on n'ait l'habitude de soigner, expliqua-t-il en le fixant pour prouver sa bonne foi.
Dean fit une moue peu convaincue puis il passa derrière lui, attrapa le sac de cours et le balança sur ses propres épaules. Sam allait rétorquer quand il croisa son regard. Il se ravisa et choisit de porter son attention sur la route devant lui. Lorsqu'ils arrivèrent dans la ruelle où était stationnée l'Impala, le plus jeune plissa les yeux et scruta l'intérieur de l'habitacle.
- Si tu cherches Jeanne, comprit instantanément son aîné, je lui ai payé un taxi pour qu'elle rentre chez elle.
- Elle va bien ?
- Ouais.
D'un même mouvement, ils ouvrirent leur portière respective et s'installèrent à l'intérieur de l'Impala.
- Alors ? Lança Dean de but en blanc.
- Quoi ? murmura son frère qui savait très bien où il voulait en venir.
- Tu vas me dire c'qui s'est passé ou faut qu'j'devine tout seul ?!
- Dean, tenta le plus jeune sur un ton suppliant avec l'infime espoir que cette conversation n'aille pas plus loin.
- Non, Sam. J'suis sûr que tu as une excellente explication et je veux l'entendre.
- Ben, non. J'en ai pas. J'ai merdé, c'est tout, se contenta-t-il de marmonner tout en reprenant la fascinante observation de ses genoux.
- C'est tout, hein ? Sauf que de nous deux, le frangin impulsif qui n'hésite pas à se mêler à la baston et qui n'aurait aucun remord à exploser le nez d'un flic, ben … c'est pas toi !
- J'l'ai pas fait exprès.
- Ouais, c'est ça ! A d'autres ! Et ça ne me dit pas c'qui t'est passé par la tête !
- C'est que … j'sais pas c'qui m'a pris. J'en sais rien. J'en sais vraiment rien, Dean.
L'honnêteté transperça son regard et vint frapper les prunelles inquiètes de son aîné. Les deux frères se fixèrent ainsi un instant avant que le plus vieux mette le contact et affiche une moue soupçonneuse en reprenant la parole.
- Tu voulais impressionner ta petite amie.
- Non ! Et Jeanne est juste une copine, rappela Sam pour la cent-millième fois sur un ton boudeur. De toute façon, elle est plus attirée par le genre vantard qui fait saillir sa musculature à la moindre occasion même s'il dégouline de transpiration, qu'il est recouvert d'huile de moteur et qu'il pue le bouc !
Dean pouffa et son visage s'anima d'un sourire sincère. Il savait bien que son petit frère avait lancé cette boutade pour briser la glace. Malgré tout, il était toujours sous tension. Le stress qu'il avait subi ne s'effaçait pas aussi facilement.
- Qu'est-ce que tu veux mon p'tit Sammy : c'est un talent naturel. J'essaierai de t'apprendre quand tu seras plus grand, se moqua-t-il à son tour. Et t'inquiète pas, après la manière dont j'ai réexpédiée ta p'tite amie chez elle ce soir, les seuls regards qu'elle me lancera seront pour me fusiller.
- Qu'est-ce que tu lui as fait ? S'inquiéta le cadet qui savait exactement ce dont Dean était capable quand il se faisait du souci pour lui.
- Eh, me regarde pas comme ça ! J'ai été très diplomate, tu me connais ! Et puis j'ai payé le taxi … ajouta-t-il pour mettre en valeur sa bonne foi. Mais elle voulait absolument venir avec moi au poste pour s'assurer que tu allais bien et moi j'la voulais pas dans mes pattes. Et disons que c'est moi qui ai eu le dernier mot … Ah ! Et tant qu'j'y pense, faudra que tu l'appelles dans la soirée.
- Oui … euh … à ce propos, commença Sam qui venait de se souvenir d'un autre problème.
- Regarde dans la boîte à gants, conseilla l'aîné devant la mine déconfite de son petit frère.
Sam s'exécuta et retrouva avec soulagement son téléphone portable ainsi que son couteau. Tout en récupérant ses biens, il jeta un œil au conducteur. Une multitude de questions assaillirent son esprit mais il comprit que l'heure était plutôt aux justifications.
- J'comprends pas comment j'ai pu perdre mon téléphone. J'le mets toujours dans cette pochette à l'intérieur de mon sac parce qu'elle a une fermeture éclair …
- Ben, t'avais oublié de la fermer alors parce que Jeanne l'a retrouvé sous le siège.
- Ouais, ça doit être ça, finit-il par avouer, peu convaincu, après quelques secondes de réflexion. En ce qui concerne le couteau, j'ai pas eu le choix, Dean.
- Je sais. Ca aurait fait tache dans ta panoplie du parfait petit lycéen. C'était bien joué aussi le coup de mettre la fliquette dans ta poche.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Fais pas l'innocent. Tu lui as fait le coup du pauvre gamin qui a perdu son doudou et elle a craqué.
- Non, j'ai rien fait de particulier, assura Sam en se remémorant son attitude plus déplorable qu'adorable.
- C'est ça l'truc. T'as pas besoin de faire quoi que ce soit. C'est naturel chez toi. Il aura suffit qu'elle jette un œil à ta trogne. Et comme c'est une nana, elle s'est tout de suite laissée attendrir et a ressenti le besoin de te protéger. C'est bien les filles, ça ! Fallait voir comment elle se faisait du souci pour toi cette pauv'femme.
- Alors que toi, tu n'as pas été inquiet pour moi une seule seconde, pas vrai ?
- A aucun moment ! Assura Dean sur un ton léger avant d'ajouter le plus sérieusement du monde, en fronçant les sourcils et en le fixant droit dans les yeux : Mais ne recommence plus jamais ça !
x*x*x*x
- Sam ! J'attendais justement ton appel. Tu vas bien ?
- Oui. Et toi ? S'inquiéta-t-il en prenant garde à ne pas parler trop fort.
Il avait prit soin de fermer la porte derrière lui et venait de s'installer sur son lit pour appeler son amie. Dean était parti prendre une douche et bien que la salle de bain soit accolée à la chambre, la cloison devait être suffisamment épaisse pour garantir un minimum d'intimité. A priori, il n'y avait donc aucune raison pour que son frère entende la conversation. Mais deux précautions valant mieux qu'une, il préféra modérer l'intensité de sa voix.
- Je vais très bien, lui répondit-elle avec assurance. Ce n'est pas pour moi qu'il faut s'inquiéter.
- Jeanne, je regrette vraiment de t'avoir mise en danger. Tu dois m'en vouloir.
- Arrête ! Je ne t'en veux pas du tout ! Et ne me dis pas que tu es un de ces machos qui pensent que tout leur incombe car les femmes ne sont pas capables de prendre leurs décisions par elles-mêmes ?!
- Hein ? Euh, non ! Balbutia-t-ilincertain.
- Tant mieux. Alors arrête de te rendre responsable des risques que j'ai choisis de prendre et raconte-moi plutôt ce qui t'es arrivé ! Tu sais, je me suis fait vachement de souci pour toi et en plus, Dean n'a jamais voulu que je l'accompagne au poste.
- Oui, il est carrément buté parfois. J'espère qu'il n'a pas été trop désagréable avec toi.
- Non, mais j'avais peur qu'il ne soit pas très sympa avec toi. Il avait l'air drôlement en colère.
- Ah ? J'ai plutôt l'impression qu'il était super inquiet pour moi. J'te l'ai dit, quand il s'y met, c'est une vraie mère poule !
- Si tu l'dis. En tous cas, moi aussi j'étais anxieuse. Il a fallu que je t'abandonne pour aller chercher de l'aide alors que tu étais en très mauvaise posture et depuis j'attends de tes nouvelles avec impatience. Alors je veux savoir tout ce qui s'est passé et dans les moindres détails.
- C'est que j'peux pas trop te parler là.
- Oui, je comprends. Mais promets-moi que tu le feras !
- Promis. On aura le temps demain au bahut ou même pendant le trajet en car.
- Certainement pas ! Entendit-il crier de l'autre côté de la porte. Demain, tu restes là !
- Dean ! C'est une conversation privée ! Hurla-t-il après avoir posé sa main sur le combiné pour préserver les oreilles de son amie.
- Je crois que ton frère n'est pas convaincu que tu ailles si bien que ça.
- Mais si, ça va ! La rassura-t-il avant de reprendre en chuchotant : J'te laisse, à demain.
- A demain.
Sera raccrocha et poursuivit l'observation de sa victime favorite à travers la fenêtre. La nuit était sombre et sans lune alors elle s'était rapprochée considérablement de la maison sans aucune crainte d'être repérée. Elle avait besoin de comprendre ce qui avait échoué lamentablement dans son plan. Tout avait l'air de si bien fonctionner. Sa petite expérience se déroulait à merveille. Sur la route pour aller au poste de police, Dean semblait hors de lui. D'ailleurs, avec les éclairs dans ses yeux, son regard ténébreux et les traits de son visage illustrant à la perfection la colère froide qui l'habitait, il était extrêmement séduisant. Si elle n'avait pas eu cette furieuse envie de lui broyer le crâne et de lui dévorer la cervelle à la petite cuillère pour avoir participé au meurtre de sa sœur, elle aurait certainement succombé à ses charmes. Voilà bien un point sur lequel elle n'était pas en total désaccord avec son hôte !
Malheureusement, alors qu'elle pensait que tout se présentait sous les meilleurs hospices, une partie de la rage que Dean avait accumulée, s'était redirigée vers elle. En moins de temps qu'il n'en avait fallu pour qu'elle réalise, il avait stoppé net la voiture sur le bas côté, lui avait remis quelques billets et lui avait demandé de prendre un taxi pour rentrer chez elle. Elle avait bien essayé de le convaincre de la laisser l'accompagner mais c'était peine perdue. Il s'était même penché sur elle pour lui ouvrir la portière d'un mouvement sec. Ce geste était accompagné d'un regard qui aurait fait pâlir un boxeur de la catégorie poids lourd. Quel sale caractère ! Comme Sam l'avait souligné, il était vraiment buté. Pour le cadet, il s'agissait d'un défaut. Pour elle, c'était une véritable calamité car cette détermination faisait de lui quelqu'un de fort, aussi bien physiquement que mentalement. Et si elle n'avait pas eu foi en ses propres dons, elle aurait pu croire qu'il était invincible. Alors comment cet homme si tenace avait-il pu passer de l'œil du tigre à Papa ours, ronchon mais attentionné, en si peu de temps ? En arrivant devant chez eux, elle l'avait vu prendre soin de son petit frère comme si rien ne s'était passé, comme s'il avait tout oublié. Par moments, alors qu'il le soignait, il avait râlé mais aucun conflit n'avait vraiment éclaté entre eux. C'était tout simplement inimaginable. Elle avait certainement manqué quelque chose. Et pour le découvrir, il lui fallait combler les blancs.
Lorsque Dean l'avait si « aimablement » congédiée, elle s'était précipitée au poste de police et avait assisté à une bonne partie de la scène jusqu'à ce que les deux frères s'éloignent dans leur voiture. Elle avait donc manqué deux moments déterminants : leur première retrouvaille au poste juste après que Dean ait sauté par-dessus le comptoir d'accueil pour s'engouffrer dans le box et leur conversation dans la Chevrolet.
Si Sam disait vrai, il était fort probable que l'inquiétude de Dean pour son frère ait supplanté la colère qu'il éprouvait à son encontre. C'était peu probable mais elle allait devoir faire avec cette éventualité. Il faudrait donc qu'elle trouve le truc qui exaspèrerait totalement le plus vieux, sans que Sam ne soit réellement en danger pour que le conflit éclate enfin. En attendant qu'elle découvre la solution, elle s'occuperait d'affaiblir le plus jeune.
Sam était un cérébral. Il se torturait l'esprit sans cesse et se culpabilisait pour tout et n'importe quoi. L'empêcher de dormir serait un jeu d'enfant. Chaque jour, pendant une durée indéterminée, elle lui administrerait une dose homéopathique de colère. Pas trop élevée pour qu'il soit en pleine possession de ses moyens et ait conscience de son état, mais suffisamment importante pour qu'il comprenne que quelque chose clochait et se pose une multitude de questions. Le connaissant, il en perdrait le sommeil. La fatigue, ajoutée à une énorme dispute avec son aîné, l'entraînerait immanquablement dans l'état dépressif dont elle avait besoin pour mener à bien son projet. Satisfaite par cette idée, elle sourit en imaginant sa victoire.
Après avoir jeté un œil à l'heure, elle se dit qu'elle devait impérativement rentrer. Le père de son hôte lui ferait encore une scène si elle ne respectait pas le couvre-feu qu'il lui avait imposé. Elle avait plus de trois cents ans et ce jeunot pensait qu'il pouvait lui imposer des règles. Ah, vraiment ! Sa situation n'était pas enviable ! Elle avait déjà beaucoup à faire avec la tête de mule qu'elle habitait. Contrairement à ce qu'elle avait pensé, Jeanne ne s'habituait pas du tout à sa présence et au lieu de s'affaiblir, sa volonté prenait de l'ampleur de jour en jour. Du coup, il devenait de plus en plus difficile de la domestiquer. Bien sûr elle réussissait à avoir le dessus mais c'était épuisant. Et quand ce n'était pas son hôte qui lui prenait la tête – littéralement – c'était son père qui se mêlait à la fête. Le pire, c'est qu'elle ne pouvait même pas le bouffer parce que ça attirerait trop l'attention ! Non ! Vraiment ! Ce n'était pas facile tous les jours !
Elle allait tourner les talons mais se ravisa. Elle voulait connaître la conclusion de la conversation en cours, même si, encore une fois, elle était la spectatrice de l'un de ces petits moments fraternels qui l'écœurait tant. Sam essayait de convaincre son frère de le laisser aller au lycée le lendemain malgré ses blessures. Dean s'affairait à nettoyer son arme et refusait obstinément de lui accorder un regard. A la série de raisonnements et de questions établis par le plus jeune, il répondait toujours par la négative et opposait des arguments tout aussi valables. A ce stade de la conversation, il en était à évoquer les risques d'utiliser le transport en commun sur un trajet aussi long.
- D'accord, tu as raison. Je ne prendrai pas le bus …, concéda Sam sans pour autant s'avouer vaincu. Tu me prêterais l'Impala dans ce cas ?
Dans un même mouvement, Dean souffla, posa son arme à côté de lui sur son lit, se leva et planta son regard dans celui de son cadet.
- C'est bien c'que j'pensais, lança-t-il en plissant les yeux comme s'il examinait l'intérieur de la tête de son petit frère. T'as pris un trop grand coup sur le crâne. Mon pauv'Sammy ! T'as le neurone qui flanche ! Ecoute bien c'que j'vais t'dire : T'as pas le permis, c'est MON bébé alors tu ne mettras certainement pas tes sales paluches sur son volant !
- Je vois ... Alors, dans ces conditions, c'est toi qui m'emmèneras au lycée demain ?!
Ils se fixèrent un moment. Puis les épaules de l'aîné s'affaissèrent et Sam esquissa un sourire vainqueur.
- Laisse-moi te donner un conseil, menaça Dean en pointant son index juste devant le nez de son cadet. A partir de maintenant, il vaudrait mieux que ton portable soit sur toi et pas sous le siège de ma bagnole ! S'il y a un truc qui cloche, tu m'appelles ! Et si moi je t'appelle, tu décroches !
Sam avait repris son sérieux dès que son frère avait ouvert la bouche. Avant même que le dernier mot ne soit prononcé, il acquiesça d'un bref mais très net signe de tête.
- Ouais ben t'as plutôt intérêt ! Insista son aîné. Sinon tu verras de quoi est capable « une vraie mère poule carrément butée » !
Ravi du petit effet produit par la répétition des paroles de son frère, Dean récupéra son arme et sortit de la chambre pour regagner la pièce de vie. Sam resta planté un instant. Sa bouche se tordit en une grimace embarrassée avant de se transformer rapidement en un sourire discret, soulagé et satisfait.
