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Gros bisous à ma revieweuse de choc et à ma revieweuse professionnelle ^^
Merci à vous tous et bonne lecture ^^
Chapitre 8
2 mai 1999
Ce matin-là, ce furent les premiers rayons du soleil qui l'obligèrent à ouvrir les yeux. Il était encore tôt et il pouvait rester couché bien plus longuement puisqu'il n'avait pas cours aujourd'hui. C'était dimanche. Un jour de repos bien mérité, ensoleillé, qui aurait dû lui prodiguer un sentiment de bonheur, au moins de bien-être. Mais étrangement ce n'était pas le cas.
Son premier réflexe fut de jeter un œil au lit vide qui se tenait à côté du sien. Dean n'était toujours pas rentré. Rien d'étonnant compte tenu de la situation mais ça n'avait rien de rassurant non plus et c'était très énervant. Ca faisait deux jours que son père s'était trouvé une nouvelle chasse dans un bled situé à plus de sept heures de route du taudis qu'il osait appeler leur maison. Apparemment, il s'agissait d'une affaire de fantôme tout à fait banale mais qui nécessitait, malgré tout, la présence de son fils prodigue. Alors, la veille, il l'avait appelé à la rescousse. Bien trop heureux de lui donner un coup de main, Dean s'était empressé de sauter dans son Impala pour le rejoindre. Cette réaction aussi rapide qu'irréfléchie de la part de son aîné avait eu le mérite de lui taper sur les nerfs. En essayant d'évacuer cette tension toujours bien ancrée en lui, il se frotta vigoureusement le visage et se décida à se lever. Il jeta un œil au radio réveil : sept heures moins le quart. Il contourna le lit de son frère pour atteindre la fenêtre, ouvrit les rideaux d'un mouvement brusque et ferma les yeux devant ce trop plein de luminosité. Il fronça les sourcils et laissa ses paupières se soulever lentement, laissant à sa vue le temps de s'adapter.
Le ciel était vraiment magnifique. Le soleil venait de se lever et ses rayons traversaient la vitre, inondant la chambre d'une incroyable chaleur. Voilà qui aurait dû le remonter le moral. Alors pourquoi n'était-ce pas le cas ? Peut-être parce qu'il faisait déjà très chaud. Ou peut-être parce qu'il avait cette désagréable impression que la pièce rétrécissait et que tout devenait irrespirable. Il ouvrit la fenêtre en grand pour aérer et s'obligea à savourer la légère brise qui vint lui caresser le visage. Tout était calme … trop calme ! Ce silence allait le rendre dingue. Il se pencha et suivit la route du regard jusqu'à ce qu'il arrive à la ligne d'horizon. Il attendit un instant. Qu'espérait-il exactement ? Dean ne serait pas de retour avant des heures. Peut-être même n'arriverait-il que demain. A moins que leur père ne leur ait trouvé un autre moyen de risquer leurs vies et dans ce cas il ne rentrerait pas avant des jours. Cette perspective ne l'enchantait pas le moins du monde. Il regrettait de plus en plus de ne pas l'avoir accompagné. C'était vraiment … bizarre. Cette façon de penser ne lui ressemblait pas du tout
Il avait bien remarqué que, depuis quelques temps, il n'était plus lui-même. Il aurait dû être ravi de ne plus avoir son insupportable frangin sur le dos. Il aurait pu profiter de ce moment bénéfique pour faire tout ce dont il avait envie sans qu'il n'ait à faire face aux sarcasmes, aux regards en coin ou aux sourires moqueurs. Oui, il aurait dû être soulagé de le voir partir. Après tout, son aîné, lui, n'avait pas hésité une seconde à l'abandonner ici, tout seul. Il avait justifié cette décision arbitraire en lui rappelant qu'il n'était pas totalement remis de ses différentes blessures et en particulier de son entorse et que, par conséquent, il ne pourrait pas se battre ni se protéger d'une éventuelle attaque. Foutaises ! D'ordinaire, c'était plutôt lui qui aurait sorti cette excuse bidon car dans un sens, l'idée de ne pas aller chasser était vraiment un soulagement. D'un autre côté se retrouver seul, en particulier aujourd'hui, le dérangeait plus qu'il ne voulait bien l'admettre. Alors, qu'aurait-il dû faire ? Tenter de retenir Dean ? Voilà bien une chose qui aurait été totalement inutile. Depuis sa sortie de l'hôpital, son grand frère était frustré de ne pas avoir repris les « affaires familiales ». Il s'était entraîné tous les jours pour retrouver la santé et s'était plongé corps et âme dans son boulot provisoire dans le but de combler cette sensation d'inactivité qui, pour lui, s'apparentait à l'inutilité. Cette semaine, il avait cumulé un nombre incalculable d'heures au garage et chaque soir, il était rentré sur les rotules. A le voir dans cet état, il en était presque à regretter de l'avoir incité à se trouver un job. Quelqu'un de normal aurait profité de son week-end pour se reposer mais il devait se rendre à l'évidence : Son aîné n'appartenait pas à cette catégorie de personnes. Une vie bien rangée, calme et stable était contre nature pour lui. Résultat : lorsque leur père lui avait demandé de venir l'aider et donc de risquer sa vie encore une fois, Dean avait retrouvé dans son regard cet éclat si caractéristique qui n'appartenait qu'à lui. Bref, rien n'aurait pu l'arrêter.
- Ce sera un simple « salt and burn », lui avait-il expliqué, juste avant de partir, avec l'intention de le rassurer. Demain ce sera terminé et je serai de retour si vite que je risque même d'interrompre quelque chose que je ne préfère pas savoir. Pour éviter que ça arrive, n'hésite pas à mettre une de tes chaussettes sur la poignée de la porte, ce sera le code !
Il avait bien saisit l'allusion – d'autant plus que Dean avait accompagné ses dernières paroles d'un regard entendu et d'un sourire salace – mais il n'avait pas eu l'envie de relever cette plaisanterie douteuse. Pas plus qu'il n'avait eu le cœur à organiser une soirée avec qui que ce soit. Jeanne avait pourtant essayé de le convaincre. Elle devait avoir un sixième sens très aiguisé puisqu'elle l'avait appelé à peine dix minutes après que l'impala ne soit plus dans son champ de vision. Il avait décliné son offre en essayant d'être le plus courtois possible. Puis il avait tenté d'évacuer son exaspération en allant courir pendant près de deux heures. Quand il était rentré, il avait pris une bonne douche chaude pour se détendre et s'était attelé à ses devoirs. Mais rien n'y faisait. Il ne comprenait pas pourquoi Dean devait impérativement aller aider leur père puisque ce n'était qu'un simple « salt and burn ». Il ne voyait pas non plus d'où pouvait provenir cette rancœur qu'il avait à l'encontre de son propre frère. Et enfin, il n'avait absolument aucune idée de l'origine des sentiments contradictoires qui se heurtaient continuellement dans son esprit. Il se laissa tomber sur le matelas de Dean et fixa le plafond pendant un moment.
Dans l'impossibilité de se vider la tête, il regarda la table de chevet qui séparait leurs deux lits et tendit le bras pour attraper son téléphone portable. Il le manipula pour en faire un check-up complet : il était bien allumé, sa batterie était chargée, le volume était à son maximum et il n'avait aucun message ni aucun appel en absence. De toute façon, comment aurait-il pu manquer un appel puisqu'il n'avait pas dormi de la nuit. Pourtant, il avait obtenu de son aîné qu'il l'appelle dès que la chasse serait terminée, quelle que soit l'heure. Promesse que Dean avait respectée à deux heures du matin. Il avait même pris son ton paternaliste pour lui dire que leur père et lui allaient très bien et qu'il pouvait donc s'endormir en toute quiétude après avoir mangé quelque chose. Deux conseils qu'il aurait bien suivis s'il avait réussi à trouver le sommeil et s'il n'avait pas perdu l'appétit. En temps ordinaires, quand il n'accompagnait pas les deux autres membres de la famille à la chasse, il s'endormait peu de temps après que Dean soit entré dans son champ de vision. Il pouvait ainsi se faire une réelle opinion de l'état dans lequel se trouvait son frère. Une fois rassuré, il pouvait se détendre et donc s'assoupir très rapidement.
Mais cette nuit, tout avait été différent. Et le souci qu'il se faisait pour son frère n'était pas la seule raison de son manque de sommeil. Ces derniers temps, le moindre événement, la moindre contrariété, ou même une simple broutille, lui portait sur les nerfs. C'était comme si son esprit se rebellait contre sa raison. Il détestait cette sensation. Il voulait être maître de lui-même. Or, la colère qu'il ressentait par moments lui embrouillait la tête et lui faisait commettre des erreurs qui le faisaient terriblement culpabiliser après coup. Alors, dès qu'il avait les idées claires, il essayait de comprendre cet étrange phénomène et se maudissait pour ses réactions exagérées de la journée. Pourquoi ne pouvait-il rien maîtriser ? Allait-il se transformer en un de ces monstres qu'il chassait avec son père et son frère ? Quand finalement il réussissait à s'endormir, c'était pour se réveiller en sursaut à peine quelques minutes plus tard. Et toutes les nuits depuis plus d'une semaine, c'était la même chose : il se retrouvait assis sur son lit, son cœur battant la chamade, transpirant, complètement angoissé, le regard inquiet de Dean fixé sur lui. Il faisait de son mieux pour reprendre ses esprits, demandait à son aîné d'aller se recoucher et lui tournait le dos en faisant mine de se rendormir. Il n'avait pas de réels souvenirs du cauchemar qu'il traversait mais il savait qu'il s'agissait toujours du même et qu'il ne pouvait prendre fin qu'au moment où Dean viendrait le réveiller. Parfois en entendant la respiration lente et régulière de son grand frère, il réussissait finalement à s'assoupir pendant une ou deux heures. Qui aurait pu croire qu'un jour les ronflements de son frangin lui manqueraient ? A cette pensée, un pâle sourire se dessina sur son visage.
Il jeta encore un œil à son portable et soupira. Huit heures et demie. Il ne pouvait pas l'appeler. Dean devait probablement dormir. Il était certainement épuisé après la semaine qu'il avait passée. Pffff ! Qu'allait-il faire de sa journée ? Cette nuit, il avait terminé tout son boulot pour le lycée et il avait même pris de l'avance. Il aurait pu aller courir mais il ne s'en sentait pas la force. Il était vidé. D'ailleurs son estomac le rappela à l'ordre en grondant. Depuis combien de temps n'avait-il pas mangé ? Il se souvenait bien des cafés qu'il avait sirotés à la chaîne mais … Ah, oui ! Dean l'avait forcé à prendre un p'tit dèj' la veille ! Ca devait donc faire plus de vingt-quatre heures. Il grimaça en pensant à la réaction de son frère s'il avait su ça. Alors il se leva et se dirigea vers la pièce de vie avec l'intention de combler son manque de caféine et trouver un truc à grignoter pour calmer son estomac. Au moment où il attrapa la poignée du réfrigérateur, il crut entendre un bruit familier. Il fronça les sourcils et tendit l'oreille. Non ! Ca ne pouvait pas être ça. La fatigue lui faisait prendre ses désirs pour la réalité. Pourtant c'était bien le ronronnement d'un moteur qu'il entendait. Peut-être un de leurs voisins ou des gens qui se baladaient … De toute façon, ça ne pouvait pas être Dean. Etant donnée l'heure, il aurait fallu qu'il prenne la route juste après la chasse et qu'il roule à vive allure pendant tout le reste de la nuit. Alors en toute logique et selon toutes probabilités, ça relevait de l'impossible. Et pourtant … Le ronronnement du moteur cessa et le grincement caractéristique de la portière qu'on ouvre avec la délicatesse « deanesque » se fit entendre.
Il devait en avoir le cœur net. Il parcourut la pièce en trois grandes enjambées et ouvrit la porte d'entrée. Lorsqu'il sortit de la maison, son regard fut aussitôt attiré par la Chevrolet noire rutilante qui était garée de l'autre côté de la rue. Adossé contre la portière côté conducteur, les bras croisés sur la poitrine, son aîné le fixait et lui adressait ce sourire si particulier qui lui donna aussitôt l'envie irrésistible de l'imiter.
- Dean ?!
- Hey, Sammy ! Qu'est-ce que tu fais enfermé par une si belle journée ? Habille-toi et prends tes affaires, on va faire un tour.
x*x*x*x
Du coin de l'œil, Dean observait son frère. Assis sur le siège passager, Sammy s'intéressait au paysage qui défilait tout en engloutissant les beignets qu'il lui avait rapportés. Entre chaque bouchée, il ingurgitait une gorgée de café. Il avait bien meilleure mine que lorsqu'il l'avait vu sortir de la maison quelques minutes auparavant : un vrai zombie en pyjama ! En plus de ses épaules tombantes, son visage blafard était marqué par des cernes foncés qui montraient son manque évident de sommeil. Quant à sa silhouette étriquée, elle lui donnait la dégaine de Spider Man … mais sans la morsure de l'araignée ! En gardant une posture droite et forte, Sammy était capable de faire croire qu'il était en super forme. Avec cette attitude, il pouvait tromper tout le monde – enfin tout le monde sauf lui. Il le connaissait mieux que quiconque et il savait pertinemment que sous le déguisement Marvel, se planquait en réalité le p'tit Peter Parker !
En quelques mois, son petit frère avait pris des dizaines de centimètres et de toute évidence, il n'avait pas encore atteint sa taille maximale. Alors il était naturel que cette poussée de croissance l'affaiblisse. Pour compenser, il s'entraînait régulièrement, développant une musculature nécessaire à ses activités « extra scolaires ». Mais cette tête de mule n'avait pas encore compris qu'il devait aussi manger pour prendre des forces. Ce n'était certainement pas son régime digne des lapins ou autres gallinacées qui allait lui procurer l'énergie nécessaire à son développement. Et encore, le voir se nourrir de luzerne, c'était dans les bons jours ! Ce qui n'était pas du tout le cas ces derniers temps. Depuis qu'il avait dû aller le récupérer chez les flics, Sammy ne dormait plus ou très peu. Et tous les jours il devait se battre pour lui faire avaler un minimum d'aliments consistants. D'ailleurs, cette tête de lard avait certainement profité de son absence pour oublier de manger ! En plus, il s'énervait d'un rien, se repliait sur lui-même et restait des heures confiné dans sa chambre. Il y avait définitivement quelque chose qui clochait.
Il quitta de nouveau la route des yeux pour voir son cadet avaler avec avidité sa dernière bouchée. Sammy n'avait pas quitté sa mine réjouie depuis qu'il lui avait proposé d'aller faire un tour. C'était plutôt bon signe. Il s'inquiétait peut-être pour rien. Après tout, son père avait certainement raison : ce n'était qu'un mauvais cap à passer.
- Tu sais qu'on est dimanche, Dean ?! lança soudainement Sam tout en finissant de mâcher son beignet. J'ai pas cours aujourd'hui.
- On ne va pas au lycée.
- Où alors ?
- Tu verras !
- C'est encore loin ?
- Non.
- Donc on y sera bientôt ?!
- Oui.
- Quand exactement ?
- Dans pas longtemps.
Devant la moue faussement boudeuse de son cadet, il réprima une furieuse envie de rire. Il prit son meilleur ton réprobateur et lui lança :
- Manque plus qu'tu me dises qu't'as envie d'aller pisser et j'aurai l'impression de trimballer un gosse de six ans.
L'effet attendu fut immédiat : Sam haussa les épaules, croisa les bras et tourna la tête pour faire mine de se concentrer sur le paysage. Il avait seize ans aujourd'hui mais il ne changeait vraiment pas. Cette fois, il laissa son sourire s'épanouir tranquillement sur son visage. Il venait d'obtenir dix minutes de silence, sans questions auxquelles il n'avait pas l'intention de répondre. C'était plus qu'il n'en fallait pour arriver à destination.
Quand le garage apparut finalement au bout de la rue, Sammy se tourna de nouveau vers lui et leva un sourcil interrogateur. Il se contenta de lui lancer un regard mystérieux avant de s'arrêter près de l'unique voiture stationnée sur le parking. En les voyant arriver, un homme en costume clair d'une cinquantaine d'années en descendit.
- C'est qui ? S'étonna Sam en indiquant l'inconnu d'un signe de tête.
- C'est monsieur Stevens. C'est lui que tu vas devoir impressionner si tu veux obtenir ton permis de conduire.
- Quoi ? Mais qu… comment t'as… ?
- Mon boss me devait un service, lui répondit-il d'un air désinvolte.
Inutile d'entrer dans les détails. Sammy n'avait pas besoin de connaître les clauses du deal qu'il avait passé avec son patron. Ce dernier avait obtenu ce rendez-vous avec l'examinateur en contrepartie du travail qu'il avait effectué toute la semaine. Il avait dû mettre les bouchées doubles pour que son petit frère puisse passer son permis de conduire le jour même de ses seize ans qui tombait, malheureusement, un dimanche !
L'expression sur le visage de Sammy venait de changer. La surprise était passée et la petite étincelle qui venait d'apparaître dans ses yeux montrait sans aucun doute qu'il avait tout compris. Mal à l'aise devant tant de reconnaissance, il se précipita derrière son bouclier naturel : l'humour.
- Quoi ? T'as oublié ton anniversaire ?! J'ai un bon moyen mnémotechnique pour toi : Tous les ans, ça tombe à la même date !
- Merci Dean, souffla son cadet avec la plus grande sincérité.
- Ah mais de rien ! C'est aussi comme ça que j'm'en souviens !
- Mais non ! Pas pour ça, gros débile ! … Tu sais très bien c'que j'veux dire.
Ils poursuivirent cette conversation silencieusement, grâce à un simple échange de regards. Puis ils sortirent de l'Impala, saluèrent l'examinateur et Dean regarda son cadet s'installer au volant de la berline grise.
Seize ans. Aujourd'hui, son petit frère avait seize ans.
x*x*x*x
Sam remercia son examinateur avant de le regarder s'éloigner à bord de son véhicule. Puis il jeta un œil à l'attestation qu'il avait entre les mains et se retourna fièrement en direction de l'Impala. Tout en balayant du regard les alentours à la recherche de son frère, il se rapprocha de la Chevrolet. Finalement, il découvrit Dean avachi sur le siège du conducteur, les bras croisés sur la poitrine, la tête légèrement penchée en arrière et les yeux, certainement clos, cachés derrière sa paire de lunettes de soleil.
En comprenant que son grand frère s'était endormi, Sam sourit malicieusement. Il contourna l'Impala, saisit la poignée de la portière du côté conducteur et l'ouvrit avec le plus de délicatesse possible. Lorsque l'entrebâillement fut suffisant pour passer le haut de son torse, il s'arrêta. Quelques centimètres de plus risquaient de faire grincer les gonds et son plan aurait échoué. Il glissa la main dans l'ouverture, se pencha considérablement pour être à la bonne hauteur et étira au maximum son bras jusqu'à l'épaule pour atteindre le klaxon. Ravi, il accéda enfin à son objectif. Malheureusement, son élan enthousiaste fut interrompu par une main solide qui venait de saisir fermement son poignet.
- T'as besoin de quelque chose ?! Lui demanda Dean d'une voix rauque.
Raté ! Note pour plus tard : exit la délicatesse, le secret est dans la rapidité ! Il ouvrit la portière en grand et dégagea son bras pour se redresser et reprendre contenance.
- Non ! C'est que … euh … J'arrive pas à croire que tu dormais alors que j'étais en train de passer mon permis de conduire ! Lança-t-il finalement sur un ton de reproche qui sonnait horriblement faux.
- Qu'est-ce que tu voulais qu'je fasse en attendant ? Que j'me bouffe les ongles ! J'étais sûr que tu l'aurais, bougonna Dean en s'extirpant difficilement de la Chevrolet pour se planter en face de son frère.
- Quoi ? S'offusqua Sam qui avait du mal à discerner l'humeur réelle de son aîné à travers ses lunettes. T'as quand même pas soudoyé l'examinateur pour que j'aie mon permis ?!
- Mais non, tête de piaf ! C'était juste impossible que tu foires puisque tu as eu le meilleur prof de conduite du monde : MOI ! Annonça le plus vieux en trahissant son ton sérieux par un sourire espiègle.
- Ouais, ben ça a été moins une ! Pourtant j'ai tout fait comme tu me l'as appris : j'ai monté le son de l'autoradio à fond et j'ai chanté à tue-tête pour faire chier mon passager. J'ai roulé au milieu de la route et j'ai forcé les bagnoles d'en face à s'engager dans le fossé pour utiliser tout l'espace qui m'est dû. Et, bien évidemment, j'ai pensé à incendier l'ensemble des autres conducteurs à cause de leur incapacité à tenir un volant car je suis le seul et l'unique expert en la matière !
De son index, Dean fit glisser ses lunettes sur l'arrête de son nez jusqu'à ce qu'elles en arrivent à l'extrémité. Par-dessus la monture, tout en fronçant les sourcils, il lança un regard de défi à son petit frère. Aussitôt, le visage de Sam s'éclaira d'un immense sourire vainqueur.
- Donc … fanfaronna-t-il en agitant l'attestation juste devant les yeux de son aîné ... « grâce à toi » … je l'ai eu ! Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
- Ben j'sais pas. A partir de maintenant et pour le reste de cette journée, c'est toi qui décides, laissa entendre son grand frère tout sourire en réajustant ses lunettes et en lui tendant les clés de l'Impala.
- Quoi ? Tu déconnes, Dean ! Souffla Sam, les yeux arrondis par la surprise. Y a pas deux semaines, t'as failli me faire la peau juste parce que j'ai émis l'idée de m'installer au volant !
- Mais y a deux semaines tu n'avais ni le permis, ni seize ans ! Argumenta-t-il en lui faisant balancer le trousseau devant les yeux. Cette offre n'est valable qu'aujourd'hui mais bon si ça ne t'intéresse pas …
Il laissa sa phrase en suspens, affichant un air faussement détaché, tout en commençant à s'éloigner de son cadet. Avec un sourire jusqu'aux oreilles, le plus jeune s'empara furtivement des clés et se précipita pour s'installer au volant. Lorsqu'il saisit la poignée, Dean l'empêcha d'ouvrir la portière en la maintenant fermement de sa main.
- J'ai une condition, expliqua-t-il en le fixant droit dans les yeux.
- Je sais, Dean ! Je te promets d'en prendre le plus grand soin. Je passerai les vitesses avec douceur pour préserver le boitier, je ne braquerai pas le volant à fond pour ne pas niquer la direction et j'appuierai délicatement sur l'accélérateur pour éviter de dépasser les limitations de vitesse, énuméra-t-il avec le plus grand sérieux.
- Impressionnant ! Mais c'est pas c'que je voulais dire. Cet après-midi tu nous emmènes où tu veux sauf au lycée, à la bibliothèque ou tout autre endroit qui t'inciterait à bosser. Aujourd'hui c'est détente, Okay ?
- Okay ! S'empressa-t-il de répondre sans se faire prier.
Etrangement, l'idée de rentrer pour faire ses devoirs ne lui avait même pas effleuré l'esprit. Il était terriblement excité, ravi d'avoir enfin la possibilité de conduire le « bébé » de son aîné. Il s'installa pendant que Dean contournait la voiture pour prendre place à ses côtés. Il le vit l'observer discrètement quand il caressa le volant avant d'enfoncer délicatement la clé dans le neiman.
Les sentiments qu'il éprouvait à l'égard de cette voiture étaient confus. Il l'avait toujours connue. Elle représentait un peu le foyer qu'il n'avait jamais eu. Il y avait dormi, mangé, joué … Et puis, il y était toujours en compagnie de sa famille. Ce sentiment de stabilité lui procurait un certain réconfort.
Et puis parfois il la détestait. Il ne savait pas vraiment pourquoi mais une chose était sûre, c'était pire depuis que leur père l'avait officiellement confiée à Dean. Il n'était pas jaloux de ce cadeau ! Ca non ! Il ne comprenait même pas l'intérêt de son aîné pour cette voiture. D'ailleurs ce n'était plus de l'intérêt mais une passion, un amour sans borne qu'il lui portait. Il tenait à ce qui n'était finalement que de la tôle - de la jolie tôle, certes, mais de la tôle quand même - comme à la prunelle de ses yeux. Et ça c'était vraiment gonflant ! Après tout ce n'était qu'un moyen de transport, un objet sans vie. Mais quand son aîné s'occupait de son « bébé », rien d'autre n'avait d'importance pour lui … même pas son propre cadet ! En tous cas c'était ce qu'il ressentait. Parfois il avait l'impression de passer après cette foutue bagnole aux yeux de son grand frère et ça ne lui plaisait pas plus que ça. La preuve : pour lui apprendre à conduire, Dean ne lui avait mis que les vieux tacots trouvés dans la casse de Bobby entre les mains. A deux ou trois reprises, il avait même conduit des bagnoles volées – « empruntées pour la bonne cause » d'après son incroyable frangin ! Mais à aucun moment, non aucun, il n'avait été autorisé à mettre les mains sur le volant de l'Impala. Et pourtant il avait suivi à la lettre tous les conseils de son aîné qui, en fin de compte, avait bien été obligé d'admettre qu'il conduisait extrêmement bien. Mais de toute évidence, pas encore assez bien pour qu'il lui confie son précieux tas de tôle ! Si ça ce n'était pas de l'injustice !
Lorsque le moteur se mit à ronronner, toute cette pensée négative s'évapora comme par enchantement. Elle fut remplacée par un immense sentiment de fierté qui l'envahit soudainement. Cette voiture était la chose la plus précieuse aux yeux de Dean et pourtant, aujourd'hui, c'était bien lui qui tenait le volant. Il la conduisait avec le consentement de son aîné. C'était un cadeau à la valeur inestimable. La journée s'annonçait excellente !
