Un grand merci à tous ceux qui suivent cette histoire (dont la fin s'approche à grands pas).

Dinahe, pas de panique, ton Deanou va bien ! ... enfin pour le moment ^^

Elisab, comment ? Tu doutes de Dean ! lol ! Te rends-tu bien compte que Sammy ne s'en sortira pas si son grand frère n'intervient pas ? ^^ Ah ben non, c'est vrai, tu ne sauras à quel point la situation est désespérée qu'en lisant ce chapitre ^^

OtakTouch, juste pour toi, la petite touche d'hémoglobine commence à la fin de ce chapitre et devrait se poursuivre, voire s'amplifier dans le suivant ^^

Merci à vous trois pour votre gentillesse et votre fidélité.

Bonne lecture à tous ^^


Chapitre 22

Sam se ravisa en se rappelant la lecture du rapport du médecin légiste. La fiole rejoignit donc prestement sa poche. Les victimes avaient été vidées de leur liquide céphalorachidien selon un processus qu'il aurait pu qualifier de « plutôt innovant », sans même esquisser le moindre geste de défense.

Pour l'avoir vécu, il avait bien compris pourquoi toutes ces personnes s'étaient laissé faire. Elles avaient sombré dans la dépression et de ce fait, avaient perdu le goût à la vie. Dans ces conditions, il n'était pas nécessaire de les droguer, ni de les assommer. Quand on était mal à ce point, plus rien n'avait d'importance et en finir au plus vite était une délivrance. Quant aux regrets et à la culpabilité qui menaient à cet état déplorable, il n'y avait que le fait d'endurer une horrible souffrance qui puisse éventuellement aider à les expier. Alors oui, il comprenait très bien ce qu'avaient pu ressentir toutes ces victimes mais non, son nom ne viendrait pas s'ajouter à cette liste morbide. Parce que, même s'il était accablé par les remords, il savait que Dean finirait tôt ou tard par lui pardonner. Et c'était ce qu'il y avait de plus important à ses yeux. Pour lui, l'espoir n'était pas vain alors il allait se battre jusqu'au bout et cela impliquait qu'il n'avale pas bêtement le poison qui l'achèverait à coup sûr. Il devait trouver une autre solution et pour cela, il essaya de raisonner au mieux. Malheureusement l'urgence devenait de plus en plus pressante. Jeanne ne tarderait plus à entamer son repas et il n'avait même pas l'ombre d'une révélation !

Puisqu'il avait toujours du mal à bouger, il ne se faisait pas d'illusion sur l'identité du vainqueur d'un combat basé sur la force de ses participants. Il pouvait donc faire une croix sur cette option. Plan suivant ! L'idéal aurait été de l'empoisonner sans qu'elle s'en aperçoive. Mais s'il ingérait le poison, il serait mort avant même qu'elle en ressente les premiers effets. Mauvaise idée ! Plan suivant ! Attendre qu'elle soit suffisamment près de lui et lui verser la solution dans la bouche. Meilleure éventualité que la précédente. Sauf que la saleté qui possédait Jeanne n'hésiterait pas une seule seconde à quitter son hôte mal en point pour venir squatter son corps et lui faire faire n'importe quoi. Hors de question ! Plan suivant ! Il avait beau réfléchir, plus rien ne venait. Quelle foutue galère ! Le problème était que les alternatives se raréfiaient tout comme le temps qu'il lui restait pour les élaborer. Il devait pourtant bien y avoir une solution. Il aurait tellement aimé que Dean arrive maintenant. Cela aurait grandement facilité les choses. A eux d'eux ils auraient pu venir à bout de cette saleté … Malheureusement la porte rouillée restait désespérément close et aucun bruit n'indiquait la venue de quiconque. Il allait donc devoir se débrouiller par ses propres moyens en attendant que son frère daigne le rejoindre.

Les photos du rapport légistes lui revinrent en mémoire. Les irritations sur les cloisons nasales, les tympans percés … c'était par là qu'elle prélevait ce dont elle avait besoin, qu'elle se connectait pour pomper le liquide céphalorachidien. Comme il l'avait déduit dès sa première lecture du document, elle devait certainement insérer des sondes quelconques dans les narines et les conduits auditifs de ses victimes. Alors s'il enduisait ces parties bien spécifiques de son visage, elle n'y verrait que du feu et elle se jetterait elle-même dans la gueule du loup. C'était une excellente idée ! Ou tout du moins la plus censée jusqu'à maintenant. Dans la mesure où sa corpulence était bien plus imposante que la fine silhouette de Jeanne – sans compter la différence de taille entre eux – il y avait de fortes probabilités pour que le poison fasse effet plus vite sur elle que sur lui. Voilà qui était bien pensé et il n'hésita pas une seule seconde à mettre sa théorie en pratique tout en observant sa proie du coin de l'œil.

Celle qui avait pris possession de son amie lui faisait faire les cent pas, inlassablement. Elle était vraiment tendue et continuait à marmonner des trucs inaudibles. Pour quelqu'un qui était expert dans l'art d'énerver les autres, elle avait tout l'air d'être la victime de ses propres dons. De toute évidence, elle était soumise à de sérieuses frustrations. Elle devait penser à quelque chose qui l'agaçait au plus haut point. A moins que ce quelque chose ne soit quelqu'un. Il sentit ses lèves s'étirer : Il avait une petite idée de l'identité de la personne qui la faisait enrager. Ca ne pouvait être que lui ! Dean était le seul à pouvoir faire cet effet là sur n'importe qui, de l'être le plus calme à la plus redoutable des créatures.

Il effaça rapidement l'air réjoui qui devait s'étaler sur son visage, craignant que sa geôlière ne le découvre. Mais à bien y regarder, elle ne paraissait même plus s'intéresser à lui. Ca aurait pu être une aubaine … s'il s'en était aperçu avant. Car maintenant qu'il s'était badigeonné avec la substance visqueuse, il ne pouvait plus se permettre de perdre plus de temps. Il aurait dû attendre encore un peu. Il n'avait décidément pas les idées très claires. Sans même s'en rendre compte, il souffla son exaspération. Aussitôt, Jeanne se tourna vers lui et les battements de son cœur accélérèrent considérablement. La salive se mit à envahir sa gorge mais il s'empêcha de déglutir. Il prit sur lui et se força à rester stoïque … tout du moins, d'un point de vue extérieur. Il ne devait pas trahir ses émotions. Pourtant cette bonne résolution devint très difficile à suivre lorsque sa tortionnaire se rapprocha sensiblement de lui. Elle s'accroupit et plaqua ses deux mains sur le sol de chaque côté de sa tête. Son visage s'approcha dangereusement du sien et son regard perçant l'examina avec minutie. Il faisait de son mieux pour ne pas fermer les paupières mais cet effort lui brûlait les rétines. L'angoisse d'être découvert s'ajoutait à son mal-être. Quant à l'odeur épouvantable qui régnait dans la pièce, elle ne faisait qu'accentuer cette désagréable sensation.

- Oh, tu pleures, murmura-t-elle pleine de fausse compassion.

Elle pencha la tête sur le côté comme l'aurait fait un chiot qui aurait perdu son jouet préféré. Puis son visage plongea lentement vers son oreille gauche et elle lui susurra :

- Je sais, Sammy. C'est dur de savoir que tu es tout seul, que tu ne compte plus pour personne. Mais tu sais, tu as fait trop de mal autour de toi. Même ton frère ne pourra jamais te pardonner ce que tu lui as fait. Il ne pouvait plus te supporter alors … il t'a abandonné. Que pouvait-il faire d'autre ? C'est une réaction naturelle, il faut le comprendre. Mais moi je suis là et je suis la seule à pouvoir te venir en aide. Je suis la seule qui soit en mesure de te libérer de ce calvaire. Ne t'inquiète pas, c'est bientôt fini.

Plus que tout, il aurait voulu lui balancer une réplique bien cinglante, plutôt violente et franchement vulgaire. Cette foutue créature ne le connaissait pas et elle ne l'atteindrait certainement pas avec son raisonnement à deux balles. Le seul qui était réellement en mesure de lui venir en aide, c'était Dean – pas elle ! Non, son frère ne l'avait pas abandonné et elle s'en apercevrait rapidement. Elle n'avait aucune idée du degré de souffrance qu'il lui infligerait dès qu'il lui aurait remis la main dessus.

Cette simple pensée lui fournit le courage nécessaire pour affronter l'horrible métamorphose qui se déroulait à quelques centimètres de ses yeux. Les mains de Jeanne se boursouflèrent et prirent une teinte sombre et terreuse. Puis ses doigts s'allongèrent et se transformèrent en de longues sondes souples et tortueuses qui s'approchèrent dangereusement de son visage. Il les sentit glisser sur sa peau, tels des serpents glacés et visqueux, et se frayer un chemin vers ses narines et ses oreilles. Il aurait dû paniquer. Il aurait peut-être dû se défendre. Pour sûr, il aurait dû réagir … d'une manière ou d'une autre … mais il se sentait déjà partir.

Le point positif de cette idée lumineuse ? Son mélange était vraiment efficace. Le point négatif ? Il était déjà en train de sombrer et elle n'avait même pas encore effleuré les zones empoisonnées avec ses horribles tentacules. Il fallait pourtant qu'il tienne le coup. Il ne pouvait pas se permettre de flancher – pas maintenant ! Il fit de son mieux pour combattre l'effet du poison qu'il s'était lui-même administré mais son corps refusait de se battre. Il était trop faible. Son frère le lui avait bien dit mais il était tellement persuadé du contraire qu'il n'avait rien voulu entendre. Pourquoi fallait-il qu'il n'en prenne conscience que maintenant ?

Il réalisa que les sondes meurtrières venaient de pénétrer dans ses narines et ses conduits auditifs. Si elles s'y enfonçaient plus profondément, il n'aurait plus aucune chance de survie. Il rassembla ses dernières forces et tenta d'arracher les mains tentaculaires de son visage. Voyant que ses membres ne lui obéissaient plus, il fit de son mieux pour tourner la tête, chercher un moyen quelconque d'échapper à cette fin atroce mais là encore rien n'y faisait. Il restait bêtement allongé sans aucune possibilité de se défendre. Pourtant son frère lui avait dit que lorsqu'on voulait vraiment quelque chose, on pouvait l'obtenir. D'après lui, tout était une question de volonté. D'accord. Et bien ce qu'il voulait par-dessus tout maintenant, c'était qu'il soit à ses côtés, qu'il vienne le secourir. Alors juste avant de sombrer, il l'appela aussi fort que possible :

- Dean.

x*x*x*x

- Dean.

Ce n'était qu'un murmure mais la simple évocation du nom la fit réagir aussitôt. Elle eut un mouvement de recul, ses mains reprirent instantanément un aspect humain et son regard anxieux se tourna vers la porte. Se pouvait-il que cet abruti soit arrivé derrière elle sans même qu'elle s'en aperçoive ? Non, c'était impossible, pas avec ses sens si développés. D'ailleurs le panneau rouillé qui servait à fermer la petite dépendance était toujours clos. Et le crissement infâme des gonds au moment d'une éventuelle ouverture l'aurait sans nul doute alertée. Elle se redressa malgré tout et scruta les alentours. Après avoir étudié scrupuleusement chaque recoin de la petite pièce, elle se rendit à l'évidence : Il n'y avait personne. Concentrée, elle essaya de déceler le moindre petit bruit suspect. Mis à part le brouhaha régulier de la tuyauterie en plomb, elle ne perçut rien d'intéressant. Il n'y avait vraiment aucune âme qui vive ici. Pas même un chat !

En partie rassurée, elle reporta son attention sur sa victime, le contourna à bonne distance, tout en l'observant, intriguée. C'était bien la première fois que son plat principal était en mesure de parler ! Qu'est-ce que c'était que ce souk ? N'y avait-il donc plus rien de normal dans ce bas-monde ?! Décidément, on ne pouvait plus s'appuyer sur rien ni sur personne en ces temps perturbés ! C'était vraiment une sale époque !

Quand elle avait entendu soupirer ce corps qui aurait dû être végétatif, elle s'était bien doutée que quelque chose clochait. Et lorsqu'elle avait examiné son regard anormalement brillant, elle y avait décelé cette petite lueur de vie dont sont dépourvues toutes ses victimes en temps ordinaire. Elle avait compris qu'elle était en train de le perdre, qu'il avait retrouvé l'espoir et qu'il était grand temps qu'elle agisse. Mais ses paroles n'avaient eu aucun effet. Au contraire, elles avaient renforcé la détermination de sa proie. C'était totalement incompréhensible. Elle avait pourtant utilisé les mêmes mots que ce crétin de Dean. Elle avait joué sur la corde sensible, celle qui était le point central de sa dépression : la peur d'être abandonné par son grand frère, la seule personne qui avait une réelle importance à ses yeux, bla bla bla … Bref, les mêmes niaiseries. Eh ben, non ! Ca n'avait pas fonctionné ! Qu'est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ? Pourquoi son frère et lui se bornaient-ils à lui rendre la vie impossible ? Etait-ce un gène familial ? Ne pouvaient-ils pas se comporter comme tout le monde et la laisser tranquillement réaliser sa vengeance ?! Non mais c'est vrai, quoi ! Ils étaient pénibles à la fin !

Et puis, si Sam avait véritablement repris ses esprits, alors pourquoi n'avait-il pas réagi ? Pourquoi ne s'était-il pas débattu ? Tout être humain normalement constitué aurait tenté quelque chose pour sauver sa peau. Alors autant dire qu'un jeune chasseur expérimenté comme lui se serait démené pour reprendre la situation en main.

En voyant qu'il n'était plus sous sa coupe, elle s'était d'ailleurs préparée à le combattre. Bien qu'elle ne se soit pas inquiétée plus que ça puisque son adversaire avait été très affaibli au cours des dernières semaines. A peine deux heures auparavant, il arrivait tout juste à tenir debout. Et elle avait été presque obligée de le soutenir jusqu'ici avant qu'il s'effondre comme une loque sur le sol. Alors, même s'il avait fait preuve d'une volonté farouche pour l'exterminer, elle aurait eu le dessus assez rapidement. Enfin pour ça, il aurait fallu qu'il daigne lever le petit doigt.

Oh, et puis c'était quoi cette réaction étrange ? Citer le nom de son frère comme ça juste avant de fermer les paupières et attendre que ça se passe. C'était franchement ahurissant. Depuis, il ne bougeait plus du tout. C'était à croire qu'il s'était finalement résigné à mourir. Respirait-il au moins ? Du pied, elle tenta de le secouer afin de provoquer une quelconque réaction. Comme le corps restait inerte, elle s'approcha pour vérifier. Les signes vitaux de son souffre-douleur étaient vraiment très faibles, voire trop faibles. Il n'allait quand même pas clamser avant qu'elle l'ait bouffé ! Elle se redressa d'un coup, regrettant aussitôt ce geste trop hâtif. Sa tête se mit à tourner, ses jambes flageolèrent et l'abandonnèrent. Elle s'effondra et se retrouva en position assise sans comprendre ce qui lui arrivait.

D'un geste las, elle se passa les deux mains sur le visage. Ce fut à ce moment précis qu'elle décela une substance moite sur le bout de ses doigts. Elle n'assimila pas tout de suite de quoi il s'agissait, ni quelle en était la provenance. Mais quand l'évidence vint la frapper de plein fouet, elle la refusa tout net ! Non ! Il n'avait pas fait ça ! Instinctivement, elle enfouit ses index dans les conduits auditifs de Sam et les ressortit avec ce même liquide sirupeux et inodore. Un geste identique lui permit d'en prélever également dans ses narines. L'angoisse qui l'envahit soudainement contrasta avec les battements de son cœur qui s'amenuisaient considérablement.

-Tu as empoisonné ton amie ?! S'écria-t-elle d'une voix rauque, montrant toute sa stupéfaction.

Bien sûr, son interlocuteur ne daigna pas lui répondre. Non seulement ce p'tit crétin avait condamné son amie mais en plus il n'avait pas hésité à sacrifier sa propre vie. Puisqu'il était évident qu'il avait retrouvé l'espoir pour se libérer de son emprise, pourquoi avait-il fait ça ? Encore sous le choc de cette révélation, elle mit près d'une minute à réaliser qu'elle devait quitter son hôte de toute urgence. Le corps de la jeune fille était en train de succomber au poison. Elle devait l'évacuer avant qu'il ne soit trop tard. Mais auparavant, il lui fallait trouver un nouveau réceptacle. Elle jeta un œil au corps de Sam. Non, celui là était déjà trop mal en point. D'ailleurs, il y avait de grandes chances qu'il soit déjà mort. Elle devait sortir d'ici, tout de suite !

Ses jambes refusant de lui obéir, elle rampa jusqu'à la porte, éreintée et haletante. Elle fit son possible pour atteindre la poignée mais ses bras ne résistèrent pas plus longtemps et elle s'étala de tout son long sur le sol poisseux. Jeanne s'éteignait et elle ne pouvait rien faire pour l'en empêcher. Dans un geste désespéré, elle quitta son corps. Son esprit s'éleva dans le petit espace obscure, l'illuminant grâce à un rayonnement pourpre. Sous cette forme, elle gardait l'espoir de quitter rapidement la pièce afin de se trouver un nouvelle hôte. Elle se rua vers la porte où elle s'écrasa lamentablement avant qu'une onde électrique d'une violence inouïe ne la propulse contre le monticule d'objets rouillés qui s'entassaient dans un coin. Cette fois, elle eut la douloureuse sensation de passer dans un broyeur. Ses hurlements stridents envahirent l'espace et résonnèrent en écho dans le couloir souterrain. S'extirpant difficilement, elle comprit qu'il était préférable pour sa survie d'éviter tout élément en fer. Une profonde colère vint s'ajouter à son angoisse déjà bien ancrée. Mais ces deux forces cumulées ne suffirent pas à compenser son déclin. Elle devait impérativement s'échapper. Dans une nouvelle tentative désespérée, elle commença à pénétrer dans l'une des cloisons. Elle allait enfin atteindre le couloir lorsqu'elle rencontra un tuyau en plomb qui la projeta en arrière. Elle n'eut pas le loisir de comprendre qu'elle devait éviter tous les métaux car elle heurta brutalement le mur d'en face où une canalisation dense la renvoya aussitôt. Telle une vulgaire boule de flipper, elle rebondit d'un coin à un autre sans espoir d'interrompre l'insupportable processus. Chaque choc l'affaiblissait davantage et la dirigeait droit vers son funeste destin. Elle redoubla d'efforts, rassemblant toute son énergie encore disponible pour sortir de ce piège à rats. Mais ses tentatives se soldaient toujours par de cuisants échecs. Elle hurla son impuissance, sa détresse, sa douleur et sa rage. Elle refusait d'y croire ! Non ! Elle ne pouvait pas finir comme ça, pas ici, pas maintenant ! Pourtant …

Les éclairs cramoisis zébraient le petit espace. L'air crépitait sous l'intensité du flot électrique qui le traversait. Et puis soudain les cris furieux furent supplantés par un sifflement strident. Une onde rougeoyante explosa dans la pièce, illuminant les deux corps inanimés sur le sol. Finalement, la lueur écarlate se résorba et la pénombre reprit ses droits. Un silence macabre s'installa insidieusement, accompagnant cette obscurité oppressante.

x*x*x*x

Il arriva devant son Impala et recula d'un pas lorsqu'il tomba nez à nez avec un être monstrueux. Le visage de cet inconnu était défiguré. Ses traits étaient d'une dureté sans nom, ses yeux injectés de sang menaçaient de sortir de leurs orbites et les filets d'hémoglobine qui dégoulinaient de son arcade sourcilière ajoutaient la touche finale à son image de meurtrier sanguinaire. C'était un véritable dément.

Il se rapprocha néanmoins car son regard venait d'être attiré par un objet brillant qui se balançait au cou de l'individu. Instinctivement il porta la main à son pendentif. Il lui fallu une fraction de seconde pour assimiler que le psychopathe qu'il avait en face de lui n'était en réalité que son propre reflet dans la vitre. Horrifié par cette révélation, il resserra son emprise sur l'objet qui lui était si cher. Simultanément, un flot d'images envahit son esprit. Les souvenirs, des plus récents aux plus éloignés, se bousculèrent dans son esprit. Ils s'entrechoquaient et affluaient de toute part, menaçant de lui faire perdre l'équilibre. Au cœur de ce fouillis innommable, il décela un point commun. Ces instants prélevés dans sa mémoire ne concernaient qu'une seule et même personne, Sammy. Il revit le petit gamin plein de vie qui courait partout, qui le regardait avec ses yeux innocents et qui n'avait de cesse de lui poser des questions qui allaient de la plus banale à la plus insolite. Cette petite escapade impromptue l'apaisa quelques secondes – Juste le temps de reprendre un peu ses esprits.

Sammy ne méritait pas de souffrir car, malgré les récents évènements, il n'en demeurait pas moins toujours le même … avec quelques dizaines de centimètres en plus, cela dit ! Son destin était d'avoir une vie heureuse, à la hauteur de ses espérances. Et c'était à lui de faire en sorte que son cadet puisse y parvenir. Jusque-là, le peu qu'il avait entrepris n'avait pas été très secourable. Il avait cette terrible sensation d'être impuissant et inutile. Il avait bien conscience qu'il n'était pas à la hauteur comme aîné. De ce côté-là, rien n'avait véritablement changé. Il se sentait toujours aussi minable. Depuis quelques années, il se reprochait de ne pas avoir su préserver l'innocence de son cadet. Et aujourd'hui, il pouvait ajouter à sa longue liste de regrets, son inaptitude à se contrôler pour venir en aide à celui qui comptait le plus à ses yeux. Il avait vu son petit frère dépérir, juste sous son nez, et rien de ce qu'il avait pu tenter n'avait été efficace. Il devait en finir une bonne fois pour toutes. Il devait faire quelque chose pour sortir Sammy des griffes de cette folle furieuse. Il devait réussir. Et puisqu'il était vraiment hors de lui et qu'il ne contrôlait pas grand-chose, il n'avait plus qu'à se laisser guider par sa rage pour anéantir cette sale pétasse !

Oui, c'était la bonne solution ! De manière à mettre un maximum de chances de son côté, il devait faire en sorte de réorienter cette hargne qui le brûlait de l'intérieur et rongeait massivement son organisme. Il n'avait pas le choix. Il le fallait. Ce n'était pas parce que c'était son job et encore moins parce que son père lui rabâchait sans cesse la même chose depuis près de seize ans. Non, c'était tout simplement parce que c'était Sammy, c'était son petit frère, que rien ni personne ne pourrait changer ça et qu'il n'hésiterait pas un seul instant à donner sa vie pour lui !

Sa décision prise, il ouvrit violemment la portière, engouffra sans ménagement le haut de son corps à l'intérieur, appuya maladroitement un genou sur le siège et balança vigoureusement son arme et son couteau dans la boîte à gants. Dans son état, un mauvais réflexe était si vite arrivé. Alors, il valait mieux qu'il ne soit pas armé lorsqu'il reverrait Sam. Au moins, ça laisserait l'occasion à son petit frère de se défendre en cas de dérapage incontrôlé.

Il ressortit de l'habitacle avec un mouvement tout aussi brusque, non sans s'être, au préalable, cogné l'arrière du crâne dans l'encadrement de la portière. Une vague de fureur le submergea de nouveau. Ses poings se resserrèrent instantanément et ses mâchoires se contractèrent tant et si bien que ses dents eurent du mal à résister à la pression. Il s'obligea à prendre une grande respiration, se passa longuement les mains sur le visage et se concentra pour retrouver un semblant de stabilité. Veiller à ce que son esprit ne parte pas en vrille était déjà laborieux en soi. Mais d'un point de vue physique, là, ça relevait de l'impossible. Son corps n'était régit que par la rage qui l'habitait. Il avait un mal de chien à essayer de le contrôler. Pourtant il y était parvenu tout à l'heure dans ce maudit couloir. Il avait réussi à garder ses distances malgré toutes ces pulsions irascibles qui lui imposaient de réduire son frère en miettes. Si son subconscient résistait et réussissait encore à s'imposer alors tout n'était pas perdu.

Grâce à cette énergie malsaine qui coulait dans ses veines, il parcourut les quelques centaines de mètres en près de deux minutes. Il se stoppa net devant la porte de service, vérifia au mieux son état général et avança doucement de quelques pas. Lorsqu'il pénétra finalement dans le couloir, il s'aperçut que celui-ci avait été déserté. Il s'apprêta à partir à la recherche de son frère dans l'établissement lorsqu'il entendit un groupe de trois ou quatre personnes qui approchait. Une femme expliquait qu'elle venait de trouver la porte dans cet état, pendant qu'un homme à la voix grave râlait parce que sa pause-déjeuner avait été réduite à néant à cause de sales petits vandales, de violents énergumènes …

Il n'attendit pas une seconde de plus pour faire demi-tour. De toute façon, quelque chose lui disait que Sammy avait quitté le lycée. Ne l'ayant pas croisé en venant, il décida de poursuivre sa route vers le parc. Tout en courant sur la route pour éviter les badauds si lents qui gravitaient nonchalamment sur les trottoirs, il entraperçut au loin deux silhouettes qui venaient de prendre à droite au bout d'une ruelle. Sans savoir réellement pourquoi, il s'engagea à son tour dans le passage étroit. Arrivé à l'embranchement, il essaya de les retrouver mais seuls les immeubles décrépis émergeaient au-dessus des petites habitations craintives, plongées dans leur ombre malveillante. C'était comme si ces monstres de béton le narguaient de toute leur impressionnante hauteur. Il se dirigea donc droit vers eux, réduisant rapidement la distance qui les séparaient, ne ressentant aucune fatigue ni aucune peur mais animé d'une fureur sans égale. Lorsqu'il pénétra finalement dans la cité, il se figea d'un coup. Il fronça les sourcils et tendit l'oreille. Des hurlements et des cris déchirants résonnaient en écho sur sa gauche. Il reprit sa course pour satisfaire sa curiosité et faillit rebrousser chemin lorsqu'il découvrit que plusieurs bandes rivales étaient en train de s'affronter. Le combat féroce avait déjà fait plusieurs victimes qui baignaient dans leur sang. Quelques-unes agonisaient encore mais certainement plus pour longtemps. D'autres se débattaient pour échapper à leur funeste destin mais un coup de couteau bien placé les faisaient rapidement rejoindre la fosse commune.

Bien qu'il ait de l'énergie à revendre, il n'eut aucune envie de s'aventurer dans un tel bourbier. Pourtant, il poursuivit sa progression, en avançant droit devant lui, déterminé. Au loin, derrière la mêlée sanguinolente, il venait d'apercevoir une petite silhouette féminine suivie bien docilement par un jeune homme qui avait visiblement du mal à mettre un pied devant l'autre. Sammy avait l'air si faible vu d'ici, tellement fragile. Une irrésistible envie d'égorger la sale pétasse qui l'avait mis dans cet état, l'encouragea à accélérer le pas. Il devait impérativement intervenir, protéger son cadet, le sortir de là et se débarrasser une bonne fois pour toutes de cette foutue bonne femme. Alors, il resta focalisé sur son petit frère, s'interdisant de perdre le visuel, ne prêtant aucune attention aux individus malsains qui l'observaient passer d'un œil mauvais. Il n'envisagea même pas de contourner l'affrontement. Au contraire, il le traversa spontanément, estimant qu'il n'avait pas une seconde à perdre et qu'il ne devait surtout pas lâcher son frère des yeux. Les inconscients qui avaient le malheur de se placer sur son chemin se retrouvaient propulsés à droite et à gauche avec une violence inouïe. Il enjamba certains corps et marcha sur d'autres sans en prendre vraiment conscience. Il s'aperçut que Jeanne entrainait son frère à l'intérieur d'un gigantesque local au cœur de l'ensemble massif d'immeubles. Il s'apprêtait à les rejoindre lorsqu'il se retrouva nez à nez avec un groupe de crétins consanguins qui lui barra le chemin. Ce ne fut qu'à ce moment précis qu'il comprit que toute leur haine était intégralement dirigée vers lui et qu'il n'avait pas d'autre choix que de les affronter pour pouvoir passer. Son premier réflexe fut de saisir son arme mais sa main tâtonna sa ceinture vide et il dut se rendre à l'évidence : il était désarmé – contrairement à ses adversaires qui exhibaient sans complexe leurs couteaux à la lame écarlate et poisseuse – et il ne pouvait plus faire marche arrière.