BONNE ANNEE ! Que 2013 vous apporte à tous, tout plein de bonnes et belles choses !
Aujourd'hui, pas de grands discours MAIS un grand chapitre à lire. En même temps, c'est la fin, alors il fallait bien ça ^^
Elisab, Dinahe et OtakTouch, merci d'avoir reviewé chaque passage et RDV très prochainement sur la page suivante, spéciale remerciements ^^
Bonne lecture à tous ^^
Chapitre 24
Dean filait sur le chemin du retour. Il venait de récupérer un bloc d'optique de phare pour sa voiture mais plutôt que d'effectuer la réparation au garage, il préférait rentrer pour garder un œil sur son frère. Sammy dormait peut-être encore et avec un peu de chance, il ne se serait pas aperçu de son absence. Dans le cas contraire, il lui avait laissé une note lui indiquant toutes les informations nécessaires. Et puis, il avait bien remarqué que son cadet était sur la voie de la guérison, voire complètement guéri, bien qu'il soit encore très faible. Sans compter qu'il ne s'était absenté que trois quarts d'heure. Impossible qu'il se soit passé quelque chose de grave dans un si court laps de temps. Et pourtant il était toujours aussi anxieux et se sentait vraiment mal.
C'était plutôt étrange. Il n'avait aucune raison d'être dans un état pareil. Ca faisait plus de trente-six heures que toute cette sale histoire était bel et bien terminée. Et autant dire que tout était rentré dans l'ordre depuis. La vie reprenait son cours, normalement … enfin presque !
La tuerie de la cité avait été très largement couverte par les médias. Tous s'étalaient sur l'aspect dramatique de voir autant de jeunes gens s'entretuer mais concluaient sur un ton bien plus optimiste : en gros, avec toute cette « racaille » en moins, la vie dans le quartier serait peut-être un peu plus calme. De son côté, il n'en était pas totalement persuadé. Contrairement à ce qu'il avait pu penser, beaucoup s'en étaient sortis et les traumatismes crâniens que certains avaient subis n'allaient pas arranger leurs affaires ! Mais une chose était sûre : son nom n'apparaissait nulle part. Personne n'avait décrit, ni même évoqué un fou dangereux qui aurait massacré bon nombre de ces pauvres gamins. Quelque part, ça aurait dû le rassurer. Après tout, ce qu'il avait fait avait été noyé dans la masse et cet anonymat ne pouvait que lui faciliter l'existence. Mais il avait beau se le dire et se le répéter, ça ne changeait rien à son mal-être.
Dans ce domaine, Jeanne aussi avait été un atout précieux. Le proviseur avait porté plainte pour les agressions qui avaient eu lieu dans son établissement et les dégradations au niveau de la porte de service. Les victimes avaient témoigné et des agents s'étaient rendus le soir même au domicile de la jeune fille pour recueillir sa déposition. Elle avait été très éprouvée par tout ce qu'elle avait enduré et personne ne pouvait l'en blâmer. Pourtant, elle avait gérer la situation d'une manière très impressionnante. Elle s'était servie de son état pour expliquer à la police pourquoi elle n'avait pas pris le temps de la réflexion et elle s'était enfuie si vite du lycée. Elle avait également affirmé que depuis quelques temps, elle s'était sentie épiée et qu'elle avait été harcelée par un jeune de cette cité malfamée. Elle l'avait plusieurs fois éconduit et voyant qu'elle ne répondait pas favorablement à ses avances, ce dément avait décidé de venir l'ennuyer dans l'enceinte même du lycée. Elle n'avait bien sûr pas pensé qu'il irait jusqu'à essayer de la tuer, avait-elle ajouté en se massant le cou et en essuyant quelques larmes pour bien étaler sa détresse. Les deux agents n'avaient pu que compatir à son malheur et lui avaient assuré qu'ils feraient tout pour attraper le sale vaurien qui lui avait fait tant de mal … tout en précisant, « qu'avec un peu de chance », il faisait peut-être partie des victimes du massacre survenu dans l'après-midi.
Enfin l'important était qu'à présent Jeanne soit en sécurité chez elle. La veille, elle les avait rappelés, son frère et lui, pour les informer qu'elle avait beaucoup discuté avec son père et qu'ils avaient convenu tous les deux qu'il serait préférable qu'ils retournent vivre en France. Elle était totalement enjouée à l'idée de revoir sa maman, sa sœur et son petit frère qui lui manquaient tant. Cette fille avait un dynamisme épatant. Elle ne s'était pas plainte une seule fois depuis qu'ils l'avaient ramenée chez elle. Mieux encore, elle avait cherché à les rassurer en leur disant qu'elle se sentait vraiment bien et elle les avait remerciés de l'avoir sortie de ce calvaire. Sam et lui, lui avaient pourtant avoué qu'ils avaient failli la sacrifier chacun leur tour tant la situation leur était apparue désespérée. Mais elle leur avait tout simplement répondu qu'elle aurait préféré mille fois mourir que continuer à vivre ainsi. Et pourtant, elle ne se souvenait pas de tout. Malgré le traumatisme qu'elle avait subi, elle avait retrouvé sa personnalité du début, sa vitalité et sa gentillesse. Elle paraissait même plus forte qu'avant. Cette petite nana était vraiment très courageuse et même s'il avait été incapable de trouver les mots pour le lui faire comprendre, il avait essayé de lui faire part de sa reconnaissance en la remerciant un bon millier de fois.
Arrivé à bon port, il stationna l'Impala dans l'allée et s'extirpa du véhicule en grognant. Ses blessures lui faisaient encore un mal de chien. Pourtant, ça aussi, ça allait vers le mieux. Sammy l'avait aidé à faire les points de suture dans les endroits inaccessibles pour lui, et en particulier pour refermer une grande balafre qui partait du milieu de son dos jusqu'à son omoplate. Il allait avoir une nouvelle série de cicatrices … Heureusement que ça plaisait aux filles ! pensa-t-il en esquissant un sourire coquin. Il déposa les quelques victuailles sur le peu de place qui restait sur la table de cuisine et fit les quelques pas qui le séparait de la chambre où devait encore dormir son frère. Il ouvrit la porte doucement et constata que Sammy était toujours allongé … mais il ne dormait pas. Il simulait parfaitement bien, soit dit en passant. N'importe qui d'autre se serait laissé duper par cette respiration lente et régulière … mais pas lui ! Pourtant, sans comprendre réellement pourquoi, il choisit de ne rien dire, referma la porte derrière lui, remarqua le désordre épouvantable qui régnait dans la pièce de vie tout en se faisant la réflexion qu'il allait peut-être falloir ranger à un moment ou à un autre et ressortit de la maison pour rejoindre sa voiture et effectuer la réparation qui s'imposait.
Une fois dehors, il prit le temps d'observer les reflets lumineux dus au miroitement du soleil sur les parcelles de carrosserie encore propres de l'Impala. Son esprit se mit à vagabonder de nouveau et la journée de la veille lui revint en mémoire. Jeanne n'avait pas été la seule à les appeler. Leur père les avaient également prévenus qu'il finissait la chasse en cours et qu'il rentrerait d'ici deux ou trois jours, voire une semaine grand maximum ! Et puis bien sûr, il y avait eu aussi Bobby qui avait commencé la conversation avec un « T'aurais pu appeler, tête d'âne ! » et l'avait conclue par un « Et si pour changer, tu t'occupais un peu de toi aussi, abruti ?! » En substance, sans le dire explicitement, il était terriblement inquiet et leur conseillait de reprendre du poil de la bête ! Sous entendu qu'il allait les rappeler et que si la situation n'avait pas suffisamment évolué dans le bon sens, il n'hésiterait pas à monter dans l'une de ses vieilles guimbardes et faire la route pour venir leur botter le cul ! De nouveau, un sourire inconscient naquit sur son visage. Sacré Bobby !
Il effectua les derniers pas qui le séparaient du coffre, l'ouvrit et farfouilla à la recherche de sa boîte à outils. Il récupéra également le bloc d'optique et s'attela à la tâche. Il n'en avait pas pour très longtemps et d'ici peu son bébé serait comme neuve ! En y réfléchissant bien, il avait tout pour se sentir bien : Jeanne était sauvée, la sale créature qui la possédait avait été exterminée, Sammy et lui s'en étaient sortis indemnes … ou presque, et ce n'était plus qu'une question de minutes pour que l'Impala reprenne « forme humaine ». Mais toutes ces excellentes constatations ne parvenaient pas à le libérer de ce poids écrasant qui avait élu domicile sur ses épaules. Le besoin de dormir se faisait durement ressentir pourtant il n'arrivait pas à fermer l'œil. Il en était totalement incapable. Il ne pouvait pas et il ne devait pas.
x*x*x*x
Sam avait ouvert les yeux au moment même où il avait entendu l'Impala partir. Il s'était levé aussitôt et avait constaté que le lit à côté du sien était effectivement vide. Pris d'une angoisse soudaine, il s'était rendu dans la cuisine et avait trouvé le mot rapidement griffonné, sur la table. En le lisant, il aurait dû être rassuré. Après tout, il était présent la veille quand l'ancien patron de son frère l'avait appelé pour lui dire qu'il avait enfin reçu la pièce qui manquait pour réparer le phare de la Chevrolet. Mais la réaction de Dean n'avait pas été à la hauteur de cette bonne nouvelle. Il était même resté carrément froid. Ce qui n'était pas du tout son genre quand le sujet abordé concernait son « bébé » ! D'ailleurs, il lui avait bien fait remarquer et avait été obligé de lourdement insister pour qu'il se décide à aller récupérer la pièce dans la journée. Et comme son étrange frangin se bornait à refuser sans lui fournir plus d'explications, il en avait conclu que, comme à son habitude dans ces moments-là, il ne voulait pas le lâcher d'une semelle. Alors, après avoir fait son possible pour tenter de le rassurer sur son état de santé, il lui avait proposé de l'accompagner jusqu'au garage. Mais, encore une fois, Dean n'avait rien voulu entendre et ils étaient restés là, à ne rien faire, dans un silence quasi-total. A ce niveau là, ce n'était plus du surprotectionnisme, c'était de l'emprisonnement ! Et c'était ce qui rendait encore plus étonnant sa petite virée, tout seul, de si bon matin … alors qu'il avait refusé tout net cette éventualité la veille. Qu'est-ce qui lui était passé par la tête ? Qu'est-ce qui avait pu le faire changer d'avis comme ça, d'un seul coup ?
Jusque-là, il ne s'était pas trop posé de questions. Il était trop naze pour réfléchir à quoi que ce soit de toute façon. Et puis, avec tout ce qui leur était arrivé, il s'attendait plus ou moins à ce genre de réaction exagérée de la part de son aîné. C'était plus fort que lui ! Il avait ce besoin irrépressible de multiplier les attentions pour être sûr que son « petit-frère-si-fragile » soit le mieux loti possible. Même s'il était en bien plus piteux état que lui. Parce que, finalement, en ce qui le concernait, mis à part ce sentiment de fatigue intense qu'il avait réussi à amoindrir en dormant pendant près de trente-six heures d'affilée, ça allait plutôt pas mal.
Dean, en revanche, c'était une autre histoire ! Les dernières images qu'il avait de lui étaient celles d'un véritable zombie ! Son corps était zébré de coup de couteau et les hématomes se bataillaient l'espace restant. Lorsqu'il l'avait aidé à se soigner, il avait dû faire des pieds et des mains pour que son frère daigne lui fournir un semblant d'explications. « Une bagarre avec une bande de gamins de la zone », tu parles ! Dans le journal qu'il avait piqué à leur vieille voisine d'en face pendant les quelques secondes de paix durant lesquelles son frangin prenait sa douche, un encart énorme faisait la une à ce sujet. Même la télé en avait fait l'étalage tant le massacre avait été violent et sanglant. Quelqu'un qui ne le connaîtrait pas aussi bien que lui pourrait se demander comment il avait pu se sortir vivant d'un tel carnage. Mais de toute évidence, Dean ne voulait pas en entendre parler puisqu'il lui avait arraché le journal des mains et avait éteint la télé avant même que le reportage ne soit terminé. Alors bien sûr, il pouvait respecter son besoin d'oublier ce genre de choses. Et puis sur le moment, il n'avait pas cherché à le harceler davantage avec ça parce qu'il n'en avait pas vraiment la force et que la nécessité de dormir se faisait ressentir dès qu'il avait la mauvaise idée d'ouvrir les yeux. De toute façon, le peu de temps qu'il avait été éveillé, son aîné lui avait à peine parlé … sauf pour lui dire de manger et de dormir. Sur ce deuxième point, il n'avait pas eu besoin d'insister beaucoup pour qu'il s'exécute. Le reste du temps, il le passait à vérifier du coin de l'œil que ses ordres étaient respectés. Puis son regard se perdait et il pouvait rester comme ça pendant des heures. En tous cas, à chaque fois qu'il s'était réveillé, il l'avait trouvé comme ça. D'ailleurs, à bien y repenser, avait-il seulement dormi ? La profondeur des cernes qui assombrissaient près de la moitié de son visage répondait sans conteste à sa question. Peut-être était-ce le manque de sommeil qui le rendait aussi bizarre. Plus il y repensait et plus il se disait que certains éléments lui avaient forcément échappé. Dean était à ses petits soins et effectuait une surveillance constante sur lui. Mais d'un autre côté, pas une seule fois il ne lui avait sorti une de ses blagues pourries, son visage était resté fermé et dépourvu de ses sourires aussi éloquents qu'énigmatiques et à aucun moment il ne l'avait regardé en face. Du coup, seul le trop plein d'attention à son égard lui laissait entrevoir l'espoir qu'il y avait un p'tit quelque chose de son grand frère dans cet inconnu blessé, tant physiquement que moralement. En résumé, malgré sa proximité physique, son aîné était vraiment distant. Plus que ça, il était froid, glacial.
Son corps fut parcouru par des frissons incontrôlables. Etant donnée la chaleur ambiante, il attribua ce mal-être à la fatigue. Mais son subconscient ne l'entendait pas de cette oreille et força son esprit à poursuivre l'analyse malgré lui. Décidément, plus rien n'était comme avant. Il n'avait aucune idée de comment il en était arrivé à cette conclusion mais deux choses étaient sûres : Dean n'agissait pas normalement, il n'était plus lui-même et le voir comme ça le minait plus qu'il ne voulait bien l'admettre.
En percevant un bruit de moteur, il s'approcha de la fenêtre avec un sentiment teinté d'espoir et d'appréhension. Mais lorsqu'il regarda à l'extérieur et qu'il découvrit le vélomoteur qui venait livrer les journaux du quartier, il ne ressentit qu'un grand vide. Si Dean l'avait surpris à confondre le ronronnement de son « bébé » avec les gargouillis métalliques d'une pauvre mobylette, il aurait été outré et lui aurait fait tout un speech sur les différences évidentes de motorisation et bla bla bla ... Il en aurait presque souri si la réalité ne lui était pas revenue en plein visage : Dean n'était pas là et de toute façon, Dean n'était plus lui-même.
Il regagna la chambre et vérifia le bon fonctionnement de son téléphone. Il s'assit sur son lit et considéra l'écran un instant. Il joua avec les touches, fit défiler les quelques noms présents dans son répertoire mais ne se focalisa que sur un seul d'entre eux. Finalement, il soupira et se désintéressa de son portable. Le mieux était de se résigner à attendre son retour. Il se réfugia sur le canapé et alluma la télé. D'un geste mécanique, il passa d'une chaîne à l'autre sans s'attarder sur les images. Peut-être que Dean était encore sous l'influence de la chose qui avait possédé Jeanne ? Non, il n'y croyait pas vraiment. Après tout il avait réussi à se libérer de son emprise pour venir le secourir et lorsqu'ils s'étaient retrouvés, ses yeux ne laissaient plus transparaître la moindre colère. C'était forcément autre chose. Bah, il était certainement fatigué. Ce ne serait pas étonnant si, effectivement, il n'avait pas fermé l'œil depuis si longtemps. Sans compter que ses blessures ne devaient rien arranger à son état. Mais la question qui lui venait tout de suite à l'esprit était : pourquoi ne dormait-il pas ? Après tout, ils s'en étaient tous bien tirés, leur chasse était une réussite et il ne voyait rien qu'ils aient pu avoir à déplorer. Alors qu'est-ce qui pouvait le perturber à ce point ? Peut-être s'en voulait-il de lui avoir hurlé dessus au lycée ? Ce serait bien lui, ça ! En même temps, le coup du « Tu n'as plus de frère » n'était pas très sympa. Mais autant dire qu'il lui avait prouvé le contraire par la suite. Alors si c'était bien ça son problème, il pouvait se rassurer : il ne lui en voulait pas le moins du monde.
Il soupira et éteignit la télé. Non ! Il n'était pas convaincu par son raisonnement. Il se massa les tempes. S'il continuait à se prendre la tête comme ça, il allait se provoquer une migraine d'Enfer ! Epuisé, il regarda son lit et envisagea sérieusement de le rejoindre. Le mieux était encore de dormir un peu en attendant le retour de son aîné. A partir de là, ils pourraient évoquer le problème, quel qu'il soit, et à deux, ils réussiraient bien à le résoudre. Oui, c'était la meilleure solution. Pourquoi se triturer les méninges avec des théories fumeuses alors qu'il lui suffisait de prendre son mal en patience ?
La chambre lui paraissait terriblement loin mais d'un autre côté il savait que s'il s'assoupissait dans le vieux canapé comme il l'avait fait la veille, il allait encore avoir mal au dos. Il se résigna donc à faire les quelques pas qui le séparait de son matelas et se laissa tomber dessus après avoir claqué la porte derrière lui. Il essaya de se détendre, s'étendit de tout son long et gesticula une première fois pour trouver une position plus confortable. Il ferma les yeux, patienta et roula sur le côté. Les minutes s'écoulaient… lentement. Il faisait tellement chaud. Impossible d'ouvrir la fenêtre car dehors c'était encore pire. Il changea une nouvelle fois de position mais le sommeil se bornait à l'ignorer superbement. Il se tourna et se retourna. Et recommença, encore et encore. Exaspéré, il enfouit sa tête dans son oreiller et grogna tout ce qu'il pouvait jusqu'à ce que, finalement, il entende l'Impala se stationner dans l'allée. Il allait se lever lorsque l'idée qu'il avait pris grand soin de refouler jusque-là se faufila dans son esprit et s'afficha comme une évidence : Et si le véritable problème de son frère c'était lui ? Il déglutit difficilement. Il devait bien admettre qu'il lui en avait fait voir de toutes les couleurs ces derniers temps … Il entendit son aîné entrer, se diriger vers la cuisine avant de revenir vers la chambre. Sans comprendre pourquoi, il décida de faire semblant de dormir. Il attendit que Dean lui en fasse la réflexion mais rien ne vint. Cet idiot de frangin se contenta de ressortir sans un mot. D'abord déçu, il prit ensuite conscience du ridicule de sa réaction. Il devait vraiment être éreinté, voire totalement naze, pour agir comme ça. Cette situation ne pouvait plus durer ! Il n'en avait rien à faire que son frangin ne supporte pas les conversations à cœur ouvert. Il se foutait totalement de passer pour une gonzesse à ses yeux. Contrairement à lui, il était capable de mettre des mots sur ce qu'il ressentait et pour le moment, autant dire que ça n'allait pas du tout ! Cette situation craignait alors ils allaient s'expliquer une bonne fois et tout de suite !
Sa décision étant prise il se leva, sûr de lui, enfila rapidement un jean qui trainait par terre et se dirigea, déterminé, vers la porte …avant de bifurquer vers la fenêtre. Il soupira et serra les mâchoires. De là, il pouvait observer discrètement son frère et réfléchir à ce nouveau problème qui venait d'apparaître : il ne savait pas comment aborder cette foutue conversation. Pourquoi se prenait-il la tête avec ce genre de détails ? C'était Dean, pas le Dalai lama ! Entre frères, on pouvait tout se dire et on pouvait tout entendre. L'ennui, c'était qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il allait dire, il savait encore moins ce qu'il allait entendre et surtout il n'était pas sûr de pouvoir encaisser …
Tant pis ! Il se débrouillerait le moment venu. Il le pouvait. Il le devait.
x*x*x*x
Du coin de l'œil, Dean vit arriver son frère équipé d'un seau d'eau chaude, d'une éponge et des gants roses qu'il lui avait fait enfiler de force quelques semaines auparavant. Cette initiative ne voulait dire qu'une seule chose : Sam n'avait rien trouvé de mieux pour engager la conversation et assouvir ainsi son immense besoin de discuter. Quand il le vit déposer ses accessoires, enfouir ses mains dans ses poches et rapprocher ses épaules de sa tête, il valida sa première impression en y ajoutant l'aspect urgent et inévitable de la chose ! Malheureusement, de son côté, il n'avait aucune envie d'entamer une de ces grandes discussions à cœur ouvert. Déjà, partager ses sentiments, évoquer son ressenti, tout ça c'était des trucs de gonzesses. Et de toute façon, il ne se sentait pas suffisamment solide pour trouver les mots susceptibles de le réconforter.
Alors bien sûr, d'habitude, quand il voyait que Sam en avait réellement besoin, il faisait un effort. Et peut-être qu'aujourd'hui, il aurait pu au moins l'écouter, voire, éventuellement, lui dire ce qu'il avait envie d'entendre. Mais en fait, pour le moment, il s'en sentait totalement incapable.
D'un côté, savoir que son jeune frère se tenait debout devant lui, en apparente bonne santé, était une nécessité. Cela lui permettait d'atténuer un peu le stress qui lui vrillait les entrailles. Mais d'un autre côté, il aurait préféré être seul. Il aurait aimé avoir un peu de temps pour comprendre et surtout pour oublier. Les mêmes images revenaient en boucle dans sa tête et s'entrechoquaient continuellement. Quant aux profonds regrets qu'il éprouvait, ils se faisaient constamment écraser par le poids de la rancœur qu'il avait à l'encontre de son propre frère. Il avait beau tenter de se raisonner – après tout, Sammy n'était en rien responsable de tout ce qui s'était passé – son amertume finissait toujours par reprendre le dessus. Alors plutôt que de dire des trucs qu'il risquerait de regretter plus tard, il préférait s'abstenir. Et pour ça, le mieux était de ne pas ouvrir la bouche ou de rester seul. Deux bonnes résolutions difficiles à tenir lorsque le fameux petit frère se tenait à deux pas de lui et n'avait de cesse de le fixer en attendant qu'il lui accorde toute son attention.
- T'as mangé ? lui demanda-t-il finalement, tout en connaissant déjà la réponse.
Sam avait bien conscience que cette question n'en était pas vraiment une. Il n'avait décidément pas faim mais il ne voulait pas contrarier son aîné plus qu'il ne l'était déjà. Alors il rebroussa chemin et récupéra ce qu'il lui avait laissé sur la table. Tout ça s'engageait plutôt mal mais quelque chose lui disait qu'il devait persévérer. Il ressortit et tendit le gobelet et les cookies devant lui pour montrer sa bonne volonté.
- Satisfait ? se renseigna-t-il avec l'infime espoir que son grand frère remarque son retour.
Aucune réponse ne lui parvint. Même pas un grognement. Encore moins un regard éloquent. D'ailleurs, pas de regard, du tout. C'était à croire qu'il faisait tout pour l'éviter. Son idiot de frangin restait focalisé sur sa foutue bagnole et faisait en sorte de ne pas lui prêter la moindre attention.
Exaspéré, il s'assit sur les marches du perron et sirota son café en essayant de fixer un point sur l'horizon. De temps en temps, il se forçait à avaler quelques bouchées mais décidément, l'appétit n'était pas au rendez-vous. Ses yeux étaient incapables de rester concentrés au loin et avaient cette fâcheuse manie de revenir sur son aîné qui portait assurément beaucoup d'attention à la réparation de sa voiture. Cette fois, c'était confirmé. Cette attitude ne voulait dire qu'une seule chose : Dean lui en voulait. Dans la mesure où ils s'étaient déjà expliqués sur de nombreux points et qu'ils étaient tous les deux d'accord pour dire qu'il avait été manipulé, il ne voyait plus qu'une seule raison qui aurait pu le mettre en colère.
Résigné, il posa le gobelet vide à côté de lui et se redressa. Il avança de quelques pas et se planta en face de son frère.
- J'aurais dû te le dire, lança-t-il après un énième soupir.
- Quoi ? S'étonna Deanen levant enfin les yeux vers lui.
- Quand je t'ai promis qu'on se retrouverait à la bibliothèque, je le pensais sincèrement. Mais je t'ai caché ce que j'envisageais de faire au lycée. J'me rends compte que c'était nul. J'aurais dû te l'dire.
- Oui, t'aurais dû.
Le ton ne comportait aucune animosité et après tout, son aîné n'avait fait que répéter ses propres propos. Pourtant, le malaise qu'il ressentait s'amplifia. Alors quoi ? Il allait lui en vouloir jusqu'à la fin des temps ? Ne pouvait-il pas passer l'éponge, juste pour cette fois ?
Lorsqu'il vit le regard de son grand frère se reporter sur ce foutu phare qui avait pourtant tout l'air d'être enfin réparé, il s'empressa de poursuivre :
- Mais si je te l'avais dit, tu ne m'aurais pas laissé faire, pas vrai ?
- Sûrement pas, assura le plus vieux froidement en se redressant d'un coup pour lui faire face. Et ne t'avise pas de me bassiner avec mon manque de confiance ou j'sais pas trop quoi ! J'aurais dû dire « non » dès le départ ! On n'en serait pas là aujourd'hui.
- De quoi tu parles ? Dean, on a réussi …
- Ah, ouais ! Et à quel prix ?
Sam le dévisagea dans l'incompréhension la plus totale. En voyant ses yeux ronds, l'ainé ne put faire abstraction de la peine qu'il venait d'y déceler. Ca n'avait jamais été son intention. Il se passa une main sur le visage afin de reprendre son calme. Il ne pensait même plus à cette histoire avant que son cadet la lui rappelle. D'accord, sur le moment, ça lui avait fait mal de constater qu'il lui avait menti. Mais il était évident que Sammy regrettait. Alors il n'y avait pas besoin de revenir là-dessus. C'était du passé. Terminé !
Les yeux tristes qui continuaient de le fixer l'obligèrent à s'expliquer :
- J'ai tué des gens ! avoua-t-il difficilement. Rien à voir avec ce qu'on chasse d'habitude. Ce n'était pas des créatures surnaturelles comme des loups-garous, des métamorphes ou des esprits ! Non, c'était des êtres humains, des jeunes, comme toi et moi …
- …qui t'auraient zigouillé si tu ne t'étais pas défendu, coupa le plus jeune qui venait de comprendre, soulagé, la véritable raison à ce comportement étrange.
- Parce qu'ils étaient sous l'influence de l'autre tordue, insista l'aîné.
- Pas tous ! argumenta Sam. Ils étaient déjà bien siphonnés dès le départ. J'te rappelle que quand certains d'entre eux m'ont attaqué, ils n'étaient sous l'influence de personne. Si les flics n'étaient pas intervenus, moi aussi je les aurais peut-être plantés. Parce que c'était eux ou moi ! Et dans ton cas, c'était même pire : c'était eux ou nous ! Si tu ne t'en étais pas sorti, alors aucun de nous deux ne serait en mesure d'en parler maintenant.
Ils restèrent un instant silencieux. Chacun assimilant doucement ce qui venait d'être dit – se libérant, par la même occasion, d'un poids harassant.
Le soulagement aurait dû être de mise mais les sourcils de Dean se froncèrent et son regard se durcit en une fraction de seconde. Sam comprit alors qu'ils étaient loin d'en avoir terminé et observa son frère avec appréhension.
- Le problème, se lança finalement le plus vieux, c'est que tu as bien failli y passer quand même !
- Quoi ? S'étonna son cadet qui ne voyait vraiment pas où ça allait le mener.
- T'es vraiment qu'un abruti ! Qu'est-ce qui t'est passé par la tête ? Quand je suis arrivé et que je t'ai vu …comme ça … Tu ne … Enfin, j'ai cru qu't'étais … que j'allais jamais réussir à … Putain, mais t'en rates pas une !
- Je suis désolé, murmura Sam, compatissant à la douleur qu'avait dû ressentir son frère en le découvrant inanimé.
- J'm'en fous de tes excuses ! décréta l'ainé en secouant la tête avant de planter son regard dans celui de son frère. C'que je veux c'est la certitude que tu ne recommenceras plus jamais un truc aussi débile. Je sais que tout ce que j'ai pu te dire au lycée t'a fait du mal mais putain, tu me connais ! Tu sais bien que j'aurais pas réagi comme ça si j'avais été dans mon état normal. En plus, tu savais exactement de quoi était capable l'autre pétasse ! Alors t'avais pas à … C'que j'veux dire c'est que, quel que ce soit le problème, même si tu crois qu'il est insurmontable, c'est pas une raison pour en arriver à prendre une décision aussi radicale.
- Quoi ? S'écria Sam, horrifié par ce qu'il venait de comprendre. Non mais… attends … tu crois quand même pas … Dean ! J'ai pas essayé de me suicider !
- Ah, ouais ? C'était vachement bien imité alors !
- Non, Dean, j'te jure … J'arrive pas à croire que … Comment tu peux penser un truc pareil ?
- J'me le demande, tiens ! S'emporta Dean en ouvrant de grands yeux arrondis par l'ironie. Peut-être parce que tu passes ton temps à te plaindre de cette vie de merde que papa et moi t'obligeons à supporter. A moins que ce soit parce que je t'ai vu dépérir jour après jour ces derniers temps et que quoi que je fasse, tu continuais à t'enfoncer dans la dépression. Il leva une main pour empêcher son frère de l'interrompre. Oui, oui, je sais, tu étais manipulé ! Il n'empêche que ça a plutôt bien fonctionné. Tu t'es regardé dans une glace dernièrement ? Puisque ma parole ne te suffit pas, tu devrais essayer. Et après on verra si tu oses me dire en face que tu vas bien ! Ya qu'pour faire des conneries, là, j'avoue, t'es en pleine forme ! J'te rappelle quand même que tu as suivi Jeanne sans broncher alors que tu savais très exactement ce qui t'attendait. Et puis, comme si ça ne suffisait pas, tu t'es enfilé une bonne rasade de gnole toxique de ta composition. Comme ça, au moins t'étais sûr de ne pas rater ton coup !
- Non, c'est pas comme ça que ça s'est passé ! S'énerva Sam en ressentant le besoininouï de se justifier. J'ai cherché le meilleur moyen d'exterminer ce qui possédait Jeanne et la seule possibilité que j'avais était de suivre notre plan. Je connaissais sa manière d'opérer et j'avais le poison et l'antidote sous la main. Je n'ai pas bêtement avalé le poison, Dean ! J'en ai réparti suffisamment aux bons endroits pour être sûr qu'elle soit rapidement en contact avec. J'y avais bien réfléchi. Je savais que ça marcherait et ça a fonctionné !
- Donc, t'es en train de me dire que, pendant tout ce temps, tu étais suffisamment lucide pour savoir exactement ce que tu faisais.
- Oui.
- Alors pourquoi tu n'as pas trouvé une solution pour l'empoisonner sans te mettre en danger ?
- Ben … Parce que je refusais qu'elle prenne possession de mon corps et c'est ce qui se serait passé si je n'avais pas pris aussi le poison.
- Non mais attends, Sam. Y a un truc que j'comprends pas, là : Vous étiez seuls aux fins fonds d'une cave pourrie, enfouie deux étages sous terre. T'es un chasseur et tu fais au moins quatre têtes de plus qu'elle. Tu ne pouvais pas lui faire avaler le poison, l'enfermer et te barrer en courant en attendant qu'elle se désintègre toute seule ?! Tu aurais très bien pu la planter là et revenir plus tard pour filer l'antidote à Jeanne. Ne me dis pas que tu n'y as pas pensé !
Pour toute réponse, le cadet baissa les yeux. Dean sut alors que son raisonnement tenait la route et il insista :
- Puisque tu ne voulais pas te suicider, explique-moi pourquoi tu n'as pas choisi cette option.
- Je ne pouvais pas, articula-t-il difficilement tant cet aveu lui faisait mal. Je n'en avais pas la force. J'arrivais à peine à bouger les bras. T'es content ? C'est ce que tu voulais entendre ? T'avais raison : j'étais trop faible pour faire ce genre de trucs.
- Non, je ne suis pas content, Sammy. Tu es en train de me dire que tu étais conscient que tu étais faible au point de ne plus pouvoir bouger mais que tu as quand même fait le choix « mûrement réfléchi » de t'empoisonner. Dans la mesure où tu es le plus intello de nous deux, je pense que tu savais où ça allait te mener. Mais tu l'as fait quand même ! T'as conscience que les apparences ne sont vraiment pas en ta faveur là ?! Alors donne-moi une bonne raison de te croire quand tu dis que tu n'as pas essayé d'en finir.
- Je savais qu'tu viendrais, murmura le plus jeune dans un souffle, la gorge nouée et les yeux soudainement brouillés.
- Quoi ? S'étonna Dean, complètement abasourdi.
- J'étais sûr que tu allais arriver et que tu me sortirais de là. Quelles que soient les épreuves que tu avais à surmonter, je savais que tu y arriverais et que tu viendrais …
- « Quelles que soient les épreuves » ? Sammy t'es bien mignon mais je te rappelle quand même que j'étais sous l'influence merdique de l'autre tarée et qu'à ce moment-là j'avais plus envie de t'étrangler que de te secourir …
- Oui mais t'as réussi ! Le coupa son frère avec un sourire timide et des yeux emplis de reconnaissance. Je sais pas comment t'as fait mais tu l'as fait et c'est tout ce qui compte. T'es le seul que je connaisse qui en était capable.
Dean sonda le regard de son cadet et n'y lu qu'une immense sincérité. Il ne lui en fallut pas plus pour être totalement rassuré. En revanche, il ne pouvait se résoudre à quitter ces prunelles claires et bien trop brillantes à son goût sans faire en sorte qu'elles retrouvent leur petite étincelle si caractéristique. Il prit donc son meilleur ton bourru et son plus bel air hautain et décréta :
- Ouais ben, à l'avenir j'aimerais autant que tu évites de te jeter dans la gueule du loup comme ça ! On ne sait jamais. Je ne pourrai peut-être pas toujours sauver ton p'tit cul de demoiselle en détresse !
Aussitôt, le visage de Sam s'anima d'une moue décontenancée qui ne suffit pas à camoufler son sourire amusé. Un silence bienvenu s'installa entre eux juste le temps de laisser leur regard valider leurs pensées. Puis l'aîné, qui se sentait toujours gêné lorsque le sentimentalisme devenait trop pressant, décida de changer de sujet.
- Tu sais que tu n'es pas obligé de porter ça pour laver mon bébé ! Indiqua-t-il en désignant les gants roses d'un signe de tête. Par contre il faut d'abord bien la doucher. La boue a séché et si tu la frottes dans cet état, tu vas rayer la peinture.
Sur ces recommandations, il adressa un sourire malicieux à son frère et se dirigea vers la maison.
- Attends, où est-ce que tu vas ? demanda le plus jeune.
- Dormir.
Derrière ce simple mot de six lettres se cachait en réalité un certain nombre de non-dits tous plus positifs les uns que les autres. Cette éprouvante conversation aboutissait à un juste retour à la normale. Dean avait retrouvé la confiance qu'il portait à son frère : il ne craignait plus de le retrouver inanimé s'il avait le malheur de le lâcher des yeux une seconde. Quant à Sam, il comprenait pleinement ce qu'avait pu ressentir son aîné et s'il avait souffert de ces dures révélations, il n'en était pas moins véritablement soulagé que tout ait été mis au clair. Cette fois, il savait que cette histoire était bel et bien terminée. Malgré tout, pour être tout à fait serein, une dernière vérification s'imposait :
- Dean ?
L'interpelé se stoppa, se retourna et souleva un sourcil en signe d'interrogation.
- Tu me laisseras encore conduire l'Impala, pas vrai ?
- Bien sûr, Sammy.
Sam l'observa, consterné. Ce n'était pas la réponse qu'il attendait. Soit son frère était vraiment trop fatigué pour faire de l'humour – or, même dans les pires situations, il ne pouvait pas s'en empêcher – soit tout n'était pas aussi bien rentré dans l'ordre qu'il le croyait.
Comme s'il pouvait lire dans son esprit, Dean s'arrêta de nouveau au moment où il allait ouvrir la porte. Tout en gardant la main sur la poignée, il fit volte face et ajouta :
- Tu pourras t'installer au volant dès que les wendigos auront perdu leurs dents !
Il ponctua cette évidence d'un large rictus exagéré avant de pénétrer dans la maison. Sam resta planté là, le temps d'assimiler cette dernière réflexion. Puis il tourna les talons pour laisser tranquillement éclater son sourire satisfait. Quand ses yeux rencontrèrent l'Impala, il soupira en réalisant l'ampleur de la tâche qui l'attendait. Dean aurait pu l'aider quand même ! Quelle tête de nœud ce frangin !
