Vieux Principes
Mei Ling était assise sur le sol de la chambre de Grue. Ça faisait déjà un moment que la nuit s'était couchée, et l'on n'y voyait que grâce à la lumière d'une mince bougie posée dans un coin. Mei Ling avait remarqué que la chambre était presque vide. Il y avait juste par terre un vieux tapis pouvant s'apparenter à une couchette qui était inutile, car Grue dormait debout, et un petit kit de calligraphie, que l'oiseau pratiquait régulièrement. Avec si peu d'objets, Mei Ling se demandait ce qu'il pouvait faire pendant son temps libre. Mais en réfléchissant, elle se dit qu'il ne devait pas en avoir beaucoup, de temps libre, étant donné les entrainements et les missions sauvetages de la Chine.
– Je suis désolé, dit encore une fois Grue sans la regarder. Vraiment désolé…
Mei Ling le laissa parler. Depuis qu'ils avaient quittés la salle à manger, ça devait faire la cinquième fois qu'il s'excusait. Mais elle comprenait qu'il ait besoin de ça. A l'époque, quand il avait quitté l'académie, il ne l'avait pas prévenue car il n'avait pas osé. Il était très timide, et cela n'avait donc pas choqué Mei Ling. Chagriné, oui, mais pas choqué. Au fond, elle l'avait compris. Visiblement, il n'avait que peu changé depuis son départ. Il était moins jeune, mais il avait gardé le même caractère. C'est sûr, il avait moins changé qu'elle.
– Tu m'as beaucoup manqué, Wanki, dit-elle.
Grue la regarda dans les yeux. Il ne l'avait pas beaucoup regardé depuis le début.
– Je ne t'en veux pas, Wanki. C'est ce que tu devais faire, n'en parlons plus… Le plus important est que l'on soit ensemble pour faire face à Yàn. Il faut aussi que je te dise…
– Fais attention, interrompit Grue, Po doit être en train d'écouter à côté.
Mei Ling se tourna vers la chambre d'à-côté. L'ombre du panda se reflétait à travers la fine paroi qui séparait les pièces. En une fraction de seconde, le panda s'écarta du mur, et l'ombre disparu.
– C'est qui ce panda ? demanda-t-elle. Je n'en ai jamais entendu parler !
Grue émit un petit rire.
– Ah oui, c'est vrai ! Tu vas rire… C'est le Guerrier Dragon !
Mei Ling mit un petit temps avant de se rendre compte de l'ampleur des paroles de Grue.
– Le Guerrier Dragon ? Mais… Ce n'est pas une légende, ça ?
Ça faisait très longtemps qu'elle n'avait plus entendu ce terme. Et elle se souvenait qu'on lui avait dit que c'était le guerrier le plus puissant qui n'ait jamais existé.
– Non, ce n'est pas une légende. Aussi bizarre que ça puisse paraître, c'est lui.
Mei Ling était étonnée. Comment un panda avait put devenir le guerrier le plus fort de toute la Chine ? En même temps, elle avait déjà vu énormément de choses étranges quand il s'agissait de Kung Fu. N'était-ce pas elle qui avait vu en Grue tout son potentiel alors que tout le monde se moquait de lui ?
– Comment se fait-il que Shifu l'ait accepté lui alors qu'il m'ait refusé moi ? Il devait être sacrément fort !
– En fait non. Il ignorait tout du Kung Fu avant d'arriver ici. Mais Grand Maître Oogway a vu en lui le Guerrier Dragon qu'il était. Et on a eu la confirmation que c'était bien lui qui était le guerrier indiqué dans la prophétie.
Le nom d'Oogway était loin d'être étranger à Mei Ling. Il y avait à l'académie de Lee Da une peinture sans âge qui le représentait faisant du yoga, une peinture tellement vieille que la tortue était encore relativement jeune. Oogway était une référence pour Mei Ling, bien qu'elle ne connaissait pas énormément de chose sur l'histoire du Kung Fu. Elle était incapable de placer dans le temps les grandes dates du Kung Fu, et bien qu'elle ait passé des années à l'académie, elle était incapable de dire quand elle avait été créée !
– Qu'est devenu Grand Maître Oogway ? Je ne l'ai pas vu ?
– Oui… Il est mort peu après que le panda soit arrivé.
Le ton de Grue s'était durcit. Mei Ling s'était douté qu'Oogway était mort, ne serais-ce que parce que les autres disaient 'Grand Maître Shifu', le titre suprême. Et puis, elle était au courant qu'il était très, très, très vieux, bien qu'elle n'ait aucune idée de combien de temps une tortue comme Oogway pouvait vivre.
– Mais… Comment est-il mort ? De vieillesse ?
– Son temps était venu… Il est mort emporté par une nuée de pétales de pêcher…
Mei Ling regarda Grue avec l'ahurissement le plus total. Puis elle commença à pouffer doucement de rire. Puis, en voyant que Grue était en train de se recueillir et qu'il ne riait pas du tout, elle se calma.
– Mais… C'est pas une blague ?
– Il a confié à Shifu ses dernières paroles et sa canne avant de s'en aller dans toute la poésie qui était la sienne.
– Mais on ne peut pas mourir comme ça !
Grue l'attaqua du regard. Là, il ne rigolait plus du tout.
– Shifu l'a vu mourir, il est formel et il n'y a rien à ajouter !
Mei Ling comprit qu'elle venait de parvenir à un point critique. Il ne fallait pas qu'elle s'attaque à la figure d'Oogway et c'était compréhensible. C'était le créateur du Kung Fu, après tout. Elle décida donc de ne pas revenir sur le sujet.
– J'ai une question Mei Ling, dit Grue. Est-ce que la vie là-bas est vraiment devenue impossible ? Ça s'est tant dégradé que ça ? Quand j'y étais, il y avait pas mal de troubles et de bandes de brigands, mais de là à ce que tout le monde doive partir…
– La situation n'a pas cessé de se dégrader depuis que tu es parti. Les voleurs sont de plus en plus nombreux et de plus en plus cruels. Ces dernières années, ils n'hésitaient même plus à s'en prendre à l'académie. On a perdu pas mal d'éléments, et il était devenu de plus en plus dur d'en recruter de nouveaux. Et ces attaques…
Mei Ling se remémora dans sa tête à toutes les fois où elle avait dû défendre les élèves de l'académie les plus démunis. Elle retraça la chronologie des assauts, plus virulents les uns que les autres, jusqu'à la dernière bataille, la plus horrible… Un frisson parcouru son échine au simple fait d'y repenser. Elle essaya de faire en sorte que Grue ne s'aperçoive pas de sa défaillance. Il ne fallait pas qu'il sache… Personne ne devait savoir…
– …Ont laissées des traces…
Grue acquiesça par un léger hochement de tête, puis la prit sous son aile. Il était toujours aussi attentionné, malgré toutes ces années. S'il était resté à l'académie, il aurait eu du mal à voir tant de souffrance autour de lui. Elle se blottit un peu plus contre lui. Il faisait très froid dans ces chambres mal isolées et chauffées à la chandelle, et un peu de chaleur ne faisait pas de mal.
A cet instant, Po entra en fanfare dans la chambre, ouvrant brutalement la porte.
– Mei Ling ! cria-t-il. Shifu veut que… AH !
Po sursauta en voyant les deux l'un contre l'autre. Mei Ling comprit la mésentente.
– J… Je vous laisse !
Il se retourna et commença à partir.
– Arrête Po ! dit Grue. Tu peux rester, on était juste en train de se réchauffer !
Po s'arrêta net, puis fit marche arrière. Mei Ling sorti de sous l'aile de Grue. Po poussa un soupir de soulagement.
– Ah ! En fait, j'avais cru que vous…
Po resta quelque secondes immobile, cherchant ses mots. Voyant que les deux autres ne l'aidaient pas, il changea de sujet :
– Shifu veut que Mei Ling rejoigne sa chambre. Il veut que tout le monde soit bien prêt pour demain, il va y avoir du sport !
– Mais, je ne peux pas rester ici avec Wanki ? se demanda Mei Ling. Il y a un problème ?
– Ah non ! dit Po en baissant le ton pour ne pas se faire trop entendre. Je ne pense pas que Shifu accepte que tu reste là !
– Shifu est très à cheval sur les vieux principes, éclaircit Grue. Tout ce qui interfère avec le Kung Fu est à proscrire. Il refuse toute relation entre nous et qui que ce soit d'autre. Alors que tu passe la nuit avec moi, c'est complètement impossible !
– Mais alors, où est-ce que je vais dormir ? se demanda-t-elle.
– Eh bien, réfléchit Grue. Comme les 6 chambres sont pleines, il faut que tu dorme avec une autre femme. Ce sera ou avec Vipère, ou…
– Ce sera avec Vipère, interrompit sèchement Mei Ling. Pas question que je dorme avec l'autre folle !
– Hé ! s'exclama Po. Fait gaffe, elle va t'entendre, elle est juste à côté !
– Je m'en fiche. Je viens ici pour vous aider, pas pour me faire suspecter par cette Tigresse !
– Elle est comme ça, il faudra t'y faire ! dit Grue en plaisantant.
– Oui, eh bien il faudra qu'elle aussi se fasse à moi !
– Bon, je vous laisse, dit Po. Passez une bonne soirée !
Po sorti de la chambre. Juste avant de fermer la porte, il se retourna et leur dit :
– Hé, Mei Ling, j'ai hâte de te voir à l'entraînement demain. Tu es topissime !
Il referma la porte et s'en alla, laissant les deux autres seuls dans la chambre.
– Alors, qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? demanda Mei Ling.
– Ben… on va aller se coucher, non ?
– Non, je veux dire… Qu'est-ce qu'on va faire pour battre Yàn ?
– Ah ! D'accord…
– On est quand même ceux qui savent le mieux comment Yàn pense. C'est à nous de prendre en main le combat.
– Je ne pense pas Mei Ling… Il vaut mieux laisser Shifu s'en charger. Il ne faut pas oublier que Yàn nous connait aussi bien que nous on le connait, sinon plus. Et ce n'est pas à nous d'agir, il se cache on ne sait où, et avec tous les espions qu'il a dû laisser, c'est lui qui a l'avantage.
Mei Ling considéra Grue avec appréhension, même si tout ce qu'il disait, elle le savait déjà.
– Il va débuter une guerre psychologique, c'est certain. Il va nous oppresser, nous faire peur jusqu'à ce qu'on soit sur les dents. C'est la base de l'Art de la Guerre. Mais nous ne sommes pas une armée, juste un groupe de guerriers Kung Fu, il ne peut donc pas aborder une stratégie normale… Il faut donc se méfier. Le danger peut venir de n'importe où.
Mei Ling était impressionnée par les déductions de Grue.
– Tu fais beaucoup de déductions…
– Je ne fais que réfléchir depuis tout à l'heure. J'aimerai bien deviner ce que Yàn va faire.
– Tu penses pouvoir y arriver ?
– Je n'en suis pas sûr de pouvoir le faire. Yàn est très intelligent et imprévisible. Et ça fait bien trop longtemps que je ne l'ai pas rencontré. Il a dû beaucoup changer depuis…
Mei Ling comprenait bien ce que voulait dire Grue.
– Oui, dit-elle. On n'est jamais assez proche de ses ennemis…
Grue ne répondit pas. Il restait immobile, les yeux vides, le bec entrouvert. Il semblait être plongé dans la plus profonde des réflexions. Il devait encore être en train de reconstituer un puzzle, essayer de prévoir ce qui allait arriver. Mei Ling comprit qu'il était inutile d'essayer de le déranger, alors elle se dirigea vers la sortie.
– Bonne nuit, Wanki.
Elle sortit de la chambre, laissant Grue derrière elle, qui était toujours silencieux.
