Les Rouleaux du Palais

Jason-Kinuta-Voorhess:Oh oui, Yàn a bien plus d'un tour dans son sac, et il n'est pas le seul.


Mei Ling marchait dans la cour du Palais de Jade, seule. Elle admirait l'architecture ancienne du bâtiment. Il était splendide. Ses trois toits aux tuiles de jade montaient gracieusement vers le ciel. A l'entrée, il y avait six rangées de colonnes rouges et sculptées de dragons dorés. La porte en bois était immense et superbe. Mei Ling avait rarement eu l'occasion de voir un si beau monument. En y réfléchissant bien, en fait, elle n'en avait jamais vu. Elle avait toujours vécu dans des endroits peu fournis en monuments. Les grands architectes ne venaient pas là où elle vivait.

Mei Ling était ravie de ne pas avoir Tigresse sur le dos, bien qu'elle fût convaincue qu'elle devait l'épier de loin. Elle grimpa les escaliers abrupts menant vers le palais. Elle était fatiguée. Quelle idée de s'entrainer de la sorte quand on va devoir se battre ! De son côté, Yàn devait économiser les forces de son armée, lui ! Elle avait pû se rendre compte du niveau des guerriers Kung Fu. Ils étaient très forts, comme elle l'imaginait. Cependant, elle n'avait pas paru ridicule comparé à eux. La différence de niveau entre les maîtres et elle n'était pas si flagrant que ça.

Mei Ling arriva enfin en haut des marches, et faisait face à la grande porte d'entrée. Plus tôt, Grue lui avait dit qu'il allait voir quelque chose au palais, qu'il avait quelques papiers à réunir. Mei Ling s'était alors dit qu'elle allait voir plus précisément ce qu'il faisait.

Elle poussa le lourd battant en bois. Ce qu'elle pu voir à l'intérieur n'était pas moins brillant que ce qu'elle avait vu à l'extérieur. Tout était recouvert de jade : les murs, le sol, le plafond, les colonnes… Et tout était sculpté. Entre les colonnes, les objets ayant appartenu aux guerriers légendaires étaient entreposés. Au fond de la salle, il y avait un grand bassin remplit d'eau claire, et sur les murs du fond, étaient apposés d'immenses étagères contenant des centaines, voire des milliers de rouleaux. Et devant ces étagères, en haut d'une petite échelle, Grue fouillait dans les rouleaux.

Mei Ling contourna le bassin en contemplant la statue de dragon en or suspendue au plafond, et s'approcha de l'échelle où l'oiseau était perché. Il ne l'avait pas remarquée.

– Qu'est-ce que tu fais ? lui demanda Mei Ling.

Grue sursauta et vacilla. Il reprit vite son équilibre en déployant ses ailes, mais laissa échapper quelques rouleaux qu'il tenait, qui tombèrent par terre.

– Ah, Mei Ling ! s'exclama-t-il en commençant à descendre l'échelle. Je ne t'attendais pas !

Mei Ling ramassa les rouleaux qui étaient au sol. Heureusement, aucun n'avait roulé jusqu'au bassin d'eau.

– Je… Je regarde quelques rouleaux sur la stratégie militaire. Je veux savoir ce que Yàn veut faire. Peut-être que je pourrai trouver là-dedans des informations qui m'auraient peut-être échappées. C'est des rouleaux très utiles : stratégies, tactiques, combats… Il y a des tonnes de choses qui peuvent m'aider là-dedans…

Mei Ling rendit les rouleaux à Grue qui la remercia. Cependant, il restait un rouleau que Mei Ling n'avait pas vu et qui trainait encore à ses pieds. Elle le prit et, pendant que l'oiseau commençait à remonter l'échelle, elle le déroula et commença à lire :

– « Feu de Tayàng, le feu du Soleil »…

Grue se retourna, il n'avait pas remarqué qu'il lui manquait un rouleau. Mei Ling examina plus attentivement le papier. Il faisait la description d'un feu qu'on pouvait réaliser avec divers ingrédients et du bois spécial. Grue était embarrassé. Mei Ling lut à haute voix un passage :

– « Le Feu de Tayàng éclaire plus que n'importe quel autre feu »… Qu'est-ce que c'est que ça ? Il n'y a rien de militaire là-dessus !

– C'est un feu spécial. On l'appelle le feu du soleil parce qu'il éclaire presque autant ! Ça ne dure pas très longtemps, ça se consume vite, mais c'est très utile. On s'en sert généralement comme feu de ralliement, ou feu de détresse. C'est facilement réalisable, ça se voit de loin, et c'est très utile d'un point de vue militaire.

Mei Ling rendit à Grue le rouleau. Elle n'était pas vraiment convaincue. Elle ne voyait pas le rapport entre le feu Tayàng et Yàn.

– Yàn ne veut absolument pas se faire remarquer. Pourquoi voudrait-il utiliser ce feu ?

– En fait, je ne regarde pas que ce feu, je m'informe sur tous les feux que je peux trouver. Regarde...

Il prit avec sa patte un rouleau rangé dans l'étagère devant lui. Il le déroula et le montra à Mei Ling.

– Celui-ci, il parle d'une plante qu'on appelle le « Buisson Xiyàn ». C'est un buisson qui a la particularité de brûler en faisant énormément de fumée après qu'on l'ait fait sécher très longtemps. C'est super pratique pour dérouter l'ennemi ou pour s'échapper. Nous, on ne s'en sert pas beaucoup mais on en a dans la réserve. Alors, si un jour on en a besoin…

Mei Ling écoutait attentivement ce qu'il disait. En y réfléchissant bien, il était vrai que faire de la fumée pouvait être très commode dans pas mal de situations.

– Et il n'y a pas que ça, poursuivit Grue en fouillant dans les tas de rouleaux. Il y a aussi le Feu Huo, dévastateur, capable de carboniser de grandes étendues en quelques heures. Efficace pour brûler les récoltes d'une province ennemie. Et les Feuilles de Ré, qui dégagent beaucoup de chaleur en brulant ! Très pratiques aussi…

– Pour faire fuir les ennemis ?

– Euh… En fait, on s'en sert plutôt pour faire des feux de camp l'hiver, mais ça peut faire ça aussi…

Mei Ling comprenait l'étendue des choses qu'on pouvait faire grâce au feu, mais ça ne répondait pas à la question qu'elle se posait.

– Mais, dit-elle, est-ce vraiment utile d'en savoir autant sur les feux ?

– Oh oui ! Je suis sûr que Yàn finira par utiliser le feu !

– Ah bon ! Pourtant, je ne me rappelle pas que Yàn soit particulièrement attiré par le feu…

Grue s'arrêta un moment avant de réponde. Il réfléchissait à la meilleure façon de répondre. Finalement, il dit :

– La guerre par le feu est la pire qui existe. Yàn aime faire mal, il finira forcément par y arriver. Et puis, les rouleaux sur le feu ne sont pas les seuls que j'examine. Je regarde d'autres rouleaux sur la tactique militaire. Si je regarde bien tous ces rouleaux, je finirai bien par arriver à voir ce qu'il mijote !

Mei Ling se demandait bien ce qui emmenait Grue à penser que Yàn se battrai obligatoirement par le feu. Il ne lui semblait pas que, lorsque les deux étaient ensemble à l'académie, Yàn ait particulièrement montré qu'il aimait le feu. Et c'était il y a vingt ans, alors que Mei Ling l'avait côtoyé bien plus récemment. Elle savait que Grue n'était pas dans le vrai, mais elle le laissait faire.

Elle longea les grandes étagères. Elle observa les rouleaux bien rangés par types et par classe. La majorité semblait traiter de techniques de Kung Fu, mais d'autres étaient sur des dérivés du Kung Fu : comment bien se nourrir, comment faire du yoga, ou encore, ce qu'était en train d'examiner Grue, comment avoir une bonne stratégie. L'addition de tous ces rouleaux donnait un nombre impressionnant.

– Tu as lu beaucoup de ces rouleaux ? Il y en a tellement… Personnellement, il me semblerait impossible pour moi de tous les lire !

L'oiseau rigola doucement.

– Eh bien… Tigresse a presque lu tous les rouleaux sur les techniques de Kung Fu… Tandis que moi, j'ai lu tous les rouleaux sur la tactique.

Mei Ling fut surprise et impressionnée. L'étagère sur la tactique, bien que ne représentant qu'une petite partie de la bibliothèque, lui semblait énorme.

– Tous les rouleaux sur la tactique ? Mais… Tu es un guerrier Kung Fu ! Un guerrier Kung Fu devrait plus s'occuper de technique que de stratégie !

– Mais… J'ai aussi lu pas mal de rouleaux techniques… J'en ai lu au moins trois fois moins que Tigresse… Voire plus, je crois qu'elle en apprend en cachette… Mais je préfère lire les rouleaux tactiques.

Mei Ling savait que Grue aimait la stratégie, mais elle ignorait que c'était à ce point. Elle avait toujours pensé que Yàn avait été le seul très bon guerrier Kung Fu plus tactique que technique, mais peut-être que Grue était aussi dans ce cas là. Personnellement, elle n'avait jamais particulièrement aimé la stratégie. Elle comprenait qu'il était idiot de se jeter tête baissée dans une bataille, mais elle doutait qu'on puisse gagner un combat uniquement grâce à la stratégie. Mais peut-être que celui-ci allait lui prouver le contraire…

– En fait, au départ, c'est Shifu qui m'a demandé de lire une partie de ces rouleaux, poursuivit-il. Quand nous partons aider des villes lointaines, généralement, il ne vient pas avec nous, il reste pour surveiller les habitants de la Vallée de la Paix. Donc il avait besoin de quelqu'un dans son équipe qui s'y connaisse en stratégie. Et comme je trouvais ça intéressant, j'ai tout lu.

Grue parlait avec conviction. Mei Ling se rendait bien compte qu'il abordait d'un sujet qui lui tenait à cœur.

– Généralement, on n'a pas trop besoin d'avoir recours à un vrai plan de bataille pour s'en sortir. La majorité du temps, on se mesure à des ennemis plus faibles que nous, ou encore complètement abrutis, ce qui est un peu le propre des brigands… Mais quand on se bat contre des ennemis un peu plus intelligents, ou encore une armée, il faut bien réfléchir avant de se lancer. Dans le feu de l'action, la majorité du temps, c'est Tigresse qui prend les décisions, elle est douée pour ça. Mais quand il s'agit de planifier une stratégie d'attaque bien précise, c'est moi qui m'y colle !

– Et… Tu y arrive ? Enfin… Ce n'est pas trop compliqué ?

– Oh, tu sais, Shifu s'est arrangé au maximum pour recruter les meilleurs, et en plus, il a diversifié au maximum leurs capacités ! Alors, c'est vrai que grâce à ça, c'est beaucoup plus pratique. Tiens, je vais te donner un excellent exemple : tu as entendu parler de la bataille de la Rivière des Larmes ?

Mei Ling fouilla dans sa mémoire, mais aucune bataille de ce nom là ne lui vint à l'esprit. Elle répondit :

– De loin…

– Je vais t'expliquer : un grand seigneur méchant, comme il y en souvent, avait décidé de réunir une grosse armée pour conquérir la Chine, ou au moins une bonne partie. Bon, pour l'instant, c'est très banal… Sauf que ce grand seigneur avait réussi à réunir cinq mille hommes !

– Cinq mille hommes ! Et vous vous êtes battus contre eux ?

– Attend, laisse-moi terminer… En fait, on savait que cette armée allait passer toute entière dans un passage étroit, longeant la Rivière des Larmes, à flanc de montagne. Bref, l'endroit rêvé pour les attaquer. Et c'est là que toute la stratégie intervient, et que la diversité de nos capacités devient très utile : on les a pris en embuscade, ils ne se doutaient pas qu'on allait les attaquer, ce qui fait qu'ils n'étaient déjà pas super bien organisés. On leur a bloqué la route des deux côtés : Singe à l'arrière, qui est un expert en combat armé d'un bâton, ce qui lui donne une portée suffisante pour les empêcher de passer, et Tigresse à l'avant, parce que… ben parce que c'est la meilleure et que c'est l'endroit le plus difficile. Ensuite, Vipère s'est faufilé en dessous des soldats, et les déséquilibrait en leur prenant les jambes. Mante, lui, se mettait au milieu de l'armée, et comme il est pratiquement impossible à toucher, il pouvait facilement se mêler à la cohue et frapper un maximum d'adversaires. Enfin, moi, je volais au dessus de la bataille et je larguais des pierres, pas très grosses, mais suffisamment effrayantes pour que les soldats se bousculent en essayant de les esquiver. Et comme ils étaient en gros paquet, ça faisait un beau bazar… Ils essayaient de me lancer des flèches, mais comme c'était un tir désorganisé, je pouvais encore les éviter.

– Et vous les avez tous vaincus comme ça ? Les cinq mille soldats ? Même en allant très vite, se débarrasser d'autant de monde, c'est très long ! Difficile de tenir le rythme assez longtemps !

– En fait, on ne les a pas vraiment tous vaincus… Tout le plan résidait sur la désorganisation. Au bout de très peu de temps, tous les soldats étaient paniqués et incapables de se battre correctement. A partir de là, le combat était déjà finit : ne pouvant battre en retraite, plus de la moitié des hommes se sont jetés dans la rivière et ont fuit, ou bien se sont rendus. Ils étaient tellement effrayés qu'ils auraient été incapables de se battre à nouveau contre nous. Le seigneur n'a jamais pu convaincre assez d'hommes pour lever une nouvelle armée.

Mei Ling était époustouflée : en étant à mille contre un, ils avaient réussis à gagner une bataille en quelques minutes, et en plus, les soldats qui s'étaient rendus étaient persuadés qu'ils avaient échappés à un destin bien pire alors que s'ils s'étaient correctement battus, ils auraient gagnés. Et puis, le choix d'un terrain propice, la préparation, l'utilisation parfaite des ressources disponibles… Un chef-d'œuvre tactique, en somme.

– Et… C'est toi qui as créé ce plan tout seul ? demanda-t-elle.

Grue sourit légèrement et détourna le regard. Mei Ling savait qu'il n'était pas du genre à se vanter.

– Oui, finit-il par dire. Mais la réalisation est beaucoup plus difficile que l'invention…

– Et alors ! Tu faisais aussi partie de la réalisation, non ?

Grue ne répondit rien. Mei Ling commençait à trouver qu'il était plus fort que ce qu'elle s'était imaginé. Elle demanda :

– Et les villageois savent que c'est grâce à toi que la bataille à été gagnée ?

– Et bien… Pas vraiment, en fait…

– Mais c'est toi qui…

– Arrête, Mei Ling ! coupa sèchement l'oiseau.

Apparemment, Grue n'appréciait pas les louanges de Mei Ling.

– C'était un travail d'équipe. Les Cinq Cyclones ont toujours travaillé en équipe. Quand on gagne une victoire, les gens se souviennent plus de la victoire que de la façon dont ça s'est passé. Si le plan est parfait et qu'on perd, ça reste une défaite. Les Cinq Cyclones n'ont pas été créés pour leur gloire personnelle, ils ont été créés pour défendre les innocents.

Les paroles de Grue venaient du fond du cœur. Mei Ling tenta de le regarder dans les yeux, mais il détournait le regard. Il semblait submergé par l'émotion. Mei Ling se demanda même s'il n'était pas sur le point de pleurer.

– Je ne vaux pas plus que les autres, Mei Ling. Je ne suis même pas sûr de valoir autant…

Grue semblait pris d'une grosse crise de confiance. Mei Ling ne comprenait pas pourquoi.

– Ne dit pas ça, Wanki…

Il prit une grande inspiration et baissa la tête. Il dit, la voix tremblotante :

– A côté de Tigresse, je ne suis rien…

Mei Ling s'approcha de lui et le prit dans ses bras. Elle lui dit d'un ton réconfortant :

– Moi, je sais ce que tu vaux. Et c'est tout ce qui compte.

Grue ne bougeait plus. Mei Ling senti qu'il était perdu dans ses pensées, qu'il réfléchissait beaucoup. Trop même. La seule fois qu'elle l'avait vu dans cet état, c'était juste avant qu'il quitte l'Académie de Lee Da.

– Je regrette que tu sois parti. J'aurais voulu que tu reste à mes côtés.

Grue ne répondit pas, comme il en avait pris l'habitude. Mei Ling savait qu'elle l'avait mit dans une position difficile avec ce qu'elle lui avait dit. Mais il fallait qu'elle se rapproche de lui. Il fallait qu'il ait confiance en elle. A son grand étonnement, il finit par lui répondre :

– J'aurais peut-être dû rester…

Les yeux de Mei Ling s'ouvrirent en grand. Elle n'aurait jamais pensé qu'il avouerait ça un jour.

– Peut-être que là-bas on avait plus besoin de moi qu'ici. J'ai peut-être fait une erreur…

Pourquoi est-ce que Grue se sentait obligé de lui dire ça ? Est-ce que c'était parce qu'il regrettait que la vie soit devenue impossible à l'académie de Lee Da alors qu'il y avait vécu ? Est-ce qu'il était tombé amoureux d'elle et que maintenant, il regrettait d'avoir perdu tant de temps ? Des tonnes de questions tournaient dans sa tête.

Au bout d'un moment, Grue l'écarta et reprit les rouleaux qu'il avait amassés.

– Il faut que j'y aille. J'ai une tonne de truc à relire avant de me coucher.

Mei Ling le regarda mettre les rouleaux sous son bras et s'éloigner. Il évitait son regard. Elle resta immobile pendant tout le temps qu'il mit à atteindre la porte en bois. Enfin, il sortit et disparu de sa vue.

Mei Ling senti quelque chose sur son visage qui la gênait. Elle s'essuya la joue et, à sa grande surprise, une larme coula dans sa main.