Etats d'âmes

Jason-Kinuta-Voohress:Il y a une chose de bien avec Grue, c'est que c'est un personnage tellement secondaire qu'on peut inventer pas mal de choses sur lui.

Je vais peut-être me faire quelques ennemis avec ce chapitre... Mais il faut bien mettre un peu de piquant dans ses histoires...


Deux jours de plus passèrent. La situation devenait de plus en plus oppressante. Yàn ne s'était plus manifesté depuis l'embuscade, ce qui n'avait pas du tout eu pour effet de détendre l'atmosphère. Car plus le temps passait, plus les autres pensaient qu'il y avait de chances que Yàn attaque. Alors tous, à part Po bien entendu, étaient inquiets. En fait, Mei Ling se demandait si elle pourrait supporter longtemps cette ambiance exécrable, d'autant plus que Tigresse ne la lâchait pas.

Décidément, Mei Ling avait beau en faire un maximum pour aider Po, Shifu et les cinq cyclones, Tigresse en avait toujours après elle. Elle était peut-être moins méfiante qu'au premier jour, mais où que Mei Ling aille, elle sentait que Tigresse la suivait. Et c'est bien ça qui l'embêtait le plus, car elle ne pouvait faire un travail correct tant qu'elle lui collait aux basques. Au fond, l'attitude que les autres avaient à son égard n'avait pas beaucoup changé depuis le début. Sur ce point là, Mei Ling avait plutôt échouée…

En fait, tout n'était pas resté immobile depuis son arrivée. Grue avait beaucoup changé. Trop, même. La conversation qu'elle avait eue avec lui au Palais de Jade lui semblait si lointaine maintenant. Depuis, Grue s'était muré dans le silence le plus total. Lui qui semblait si ouvert à elle quand elle était arrivée était devenu complètement muet. Il ne parlait plus que pour s'excuser d'avoir heurté quelqu'un ou pour demander le sel. Il avait l'air profondément perturbé. A l'entraînement, il était moins rapide, avait moins de réflexes. Ce ne pouvait pas être uniquement à cause de la menace créée par Yàn. Il avait quelque chose d'autre en tête, Et Mei Ling savait ce que c'était.

Elle avait souvent vu des gens amoureux. Beaucoup à l'académie de Lee Da avaient vu leur niveau chuter car ils étaient tombés amoureux et étaient devenus incapables de se concentrer. Mei Ling retrouvait chez Grue les mêmes choses qu'elle avait vues chez ces gens. Il était amoureux, elle en était sûre.

Mais il fallait qu'elle en soit sûre…


La nuit froide était tombée depuis déjà plusieurs heures sur la Vallée de la Paix. Il y avait toujours une épaisse couche de neige sur les flancs des montagnes où étaient posés les baraquements, où les guerriers du Palais de Jade dormaient paisiblement.

La porte d'entrée du bâtiment s'ouvrit lentement. Grue apparu dans l'ouverture. Il faisait bien attention de ne pas aller trop vite pour ne pas faire de bruit. Quand il eut finit d'ouvrir la porte, il sortit à l'extérieur et marcha d'un pas léger en contemplant la Lune. Elle était belle et resplendissante, sa lumière éclairait la vallée et permettait d'y voir encore assez bien. Le vent d'hiver soufflait légèrement, ce qui obligeait l'oiseau à agiter un peu les ailes pour se réchauffer. Chacun de ses pas laissait une empreinte dans la neige, mais celles-ci étaient fines et peu profondes. Grue était très léger, comme tous les oiseaux. Il marcha ainsi jusqu'au pêcher où Oogway avait l'habitude d'aller, là même où il était disparu, emporté par une nuée de feuilles de pêcher… Grue s'y arrêta, et resta immobile à côté de l'arbre pendant de longues minutes, les yeux perdus dans le lointain.

Tout d'un coup, il entendit un bruit derrière lui. Un bruit léger, mais lourd. Très lourd. Grue devina instantanément de quoi il s'agissait.

– Po, dit-il faiblement, il faut que tu travaille encore ton mode camouflage…

Po se releva de derrière le rocher où il s'était caché. Malgré qu'il ait fait des progrès, un peu, dans l'infiltration et l'art de rester silencieux, il était bien trop lourd pour pouvoir espérer passer inaperçu dans des étendues de neige. Il était un peu gêné d'avoir été découvert, mais pas beaucoup. En tout cas, moins que ce que l'on pouvait attendre de quelqu'un qui avait suivit sans lui dire un ami qui désirait être seul.

– Hé hé… rigola-t-il doucement. J'ai encore du travail à faire, mais je suis sûr que je vais bientôt arriver à…

Il remarqua que Grue ne le regardait pas, ce qui le fit se taire. Grue regardait au loin, comme s'il fixait un point dans les montagnes éloignées. Po s'approcha de lui. Il se frotta les bras avec les mains :

– Il gèle à mort ! C'est pas vraiment la saison pour faire une sortie nocturne !

Po s'arrêta à un mètre de Grue et s'assit. Il patienta moins de trente secondes en regardant alternativement l'oiseau et le pêcher sans feuilles avant de parler :

– Je me pose une question : est-ce qu'Oogway aurait pu mourir en hiver ? Parce qu'il n'y a plus de feuilles de pêcher en cette saison. Il serait mort comment, alors ? Emporté par une tempête de neige ? C'est moins poétique…

Grue ne bougeait pas d'un poil. Il était dans le même état que ces deux derniers jours : plongé dans une profonde réflexion, perdu dans ses pensées. Po ne poursuivit pas sa réflexion sur la mort d'Oogway, et regarda autre part. Ses yeux étaient maintenant fixés vers les étoiles. Le ciel était dégagé et on les voyait très bien ce soir là.

– Je me demande si quelqu'un a déjà compté toutes les étoiles qu'il y a dans le ciel… Si ça n'a pas été fait, il faudrait le faire. Il y en a tellement… Ça devrait être long.

Grue ne répondait toujours pas. Les tentatives d'entame de conversation de Po étaient bien trop maladroites pour espérer lui décrocher un mot. Alors le panda resta silencieux. Une minute. Deux minutes. Et Grue ne bougeait toujours pas. Po commençait à s'ennuyer et il avait froid, alors il se décida à partir. Mais avant, il fit une dernière tentative pour faire parler l'oiseau :

– Si tu veux, je te laisse. Il… se fait tard et… Enfin, plutôt tôt, minuit doit être passé. En même temps, le soleil se couche tôt, alors je sais plus trop quelle heure il est… Mais dans ce cas, ça voudrait dire qu'on serait demain, enfin. Enfin, non, on serait aujourd'hui, techniquement, on ne peut pas être demain, mais...

Po sentit qu'il commençait à s'enliser. Alors il coupa court à la discussion.

– J'y vais, bonne nuit.

Le panda se retourna et parti à grande enjambées vers les baraquements. Au bout de quatre pas, il entendit derrière lui :

– Non, reste là, Po.

Po s'arrêta net, puis fit demi-tour et se rassit à sa place. Il semblait que Grue soit enfin apte à lui parler. Mais cela n'arriva pas. Alors le panda prit donc la décision de faire le premier pas :

– Tu ne dis plus grand chose en ce moment…

Grue semblait s'attendre à cette remarque. Il regarda Po et lui répondit sans équivoque :

– Ça tourbillonne un peu dans ma tête en ce moment. Je pense à plein de choses. A beaucoup trop de choses… Alors je suis loin d'être libre dans mon esprit. Je m'excuse d'avoir si peu parlé ces derniers temps, mais… Ces choses valent le coup que j'y réfléchisse.

Le fait que Grue aligne cinq phrases à la suite était surprenant. Po venait de réussir là où Mei Ling avait échoué ces deux derniers jours.

– Alors, tu ne fais que réfléchir, c'est tout ? demanda Po.

– Non, répondit Grue. Évidemment non.

Grue poussa un long et profond soupir. Il se retourna de nouveau vers les montagnes glacées lointaines et dit profondément :

– Je n'arrête pas de repenser à ce qui s'est passé il y a vingt deux ans. Je repense à ce moment où j'ai fait cette rencontre avec Maître Shifu et Tigresse, dans cette tempête de neige. Je repense à la démonstration que Tigresse a faite. Et j'y repense tout le temps…

Grue s'arrêta pour souffler. Il tremblait un peu de froid. Pourtant, Grue était capable de surmonter des températures bien plus basses que celle là, il s'était entrainé pour supporter les conditions les plus dantesques. En fait, il semblait plutôt ressentir son récit.

– Je ne sais pas ce qui s'est passé ce jour là… Je ne comprends pas comment, ni pourquoi les choses se sont passées comme ça. Et aujourd'hui, tout ça me retombe dessus. Tout aurait pu être différent. Tellement différent…

Grue regardait maintenant ses pieds. Il semblait malheureux. S'il ne cessait de penser à ce jour là, c'est qu'il devait regretter ce qu'il avait fait. Maintenant, ce qu'il avait en tête ne faisait plus aucun doute.

– Il y a quelque chose entre toi et Mei Ling, c'est ça ? demanda Po. Je me trompe peut-être, mais...

– Ça n'est pas si simple, Po.

– Il faut que tu lui parle, Grue ! Elle t'aime bien, tu l'aimes bien, ça ne peut que bien se passer !

– Je ne sais pas… Je ne sais plus rien…

Po soupira. Grue était bien trop dérangé dans son esprit pour pouvoir le raisonner. Po avait de plus en plus froid. Il était pressé de rentrer.

– Je… Je crois que je vais partir, Po, dit Grue, la voix tremblante à cause du froid.

– Ah ! Enfin ! Parce que je commençai à avoir franchement froid…

– Non, ce n'est pas ce que je veux dire. Je vais partir de la Vallée de la Paix.

– Hein ?! Comment ça !?

– Quand tout ça sera fini, je vais m'en aller. Je vais vous laisser et je continuerai tout seul.

– Mais… Non ! Mais… Pourquoi ?! Il faut pas que tu partes !

Po essayait de regarder Grue dans les yeux, mais son regard fuyait sans cesse.

– Ici, les gens qui ont besoin d'aide l'obtiennent tout de suite. On est tout le temps là pour les protéger, et on y arrive très bien. Tellement bien que les gens sont heureux, et qu'ils n'ont presque plus peur, car ils ont les Cinq Cyclones, le Grand Maître Shifu et le Dragon Guerrier. De là ou je viens, les habitants n'ont personne pour les protéger. Si même les élèves de l'académie de Kung Fu de Lee Da s'en vont, qui pourra les aider ? Il faut que j'y aille.

Po n'arrivait pas à croire ce qu'il entendait.

– Mais… On est une équipe ! Tu ne peux pas partir tant qu'on est une équipe !

– Mais Po, si Maître Shifu nous a appris le Kung Fu, ce n'est uniquement pour qu'on se batte ! C'est aussi pour qu'on propage ce savoir dans le monde entier. Oogway est mort, et Maître Shifu se fait vieux. Il faut qu'on prenne la relève. Et moi, je veux la prendre maintenant.

– Shifu a encore des tas de choses à nous apprendre !

– Oui, mais on n'a jamais finit d'apprendre le Kung Fu. Je n'aurai peut-être jamais son niveau, il est possible que mon apprentissage ne se finisse jamais, même si j'ai obtenu le titre de maître. Et puis, je suis un oiseau, et Shifu est un panda roux…

Po ne comprenait pas.

– Et alors ?

– Il connait plein de techniques pour les oiseaux, mais comme ça n'en est pas un, il ne peut pas être le meilleur instructeur. Il faut que j'apprenne par moi-même…

Po était choqué. C'était bien que la première fois qu'il entendait un des cinq cyclones envisager la possibilité d'être séparé des autres. Aucun d'entre eux n'avait même osé parler de la possibilité de mourir au combat. Alors, que Grue dise tout d'un coup qu'il veuille partir… Ça lui faisait un énorme choc.

Grue se retourna et repartit vers là d'où il était venu. Il regarda brièvement le panda et lui dit :

– Il est grand temps d'aller se coucher, Po. J'ai l'impression que ça va bouger demain. Alors il faut se reposer.

L'oiseau passa devant Po qui le suivit. Il cherchait les mots pour le convaincre de changer d'avis.


Mei Ling vit le panda et la grue s'éloigner vers les baraquements. Po parlait à l'autre, mais ils étaient maintenant trop loin pour qu'elle puisse les entendre. Elle descendit de l'arbre où elle s'était cachée avec la dextérité et la souplesse qui était la sienne. Elle n'avait eu aucun mal à sortir de sa chambre et à les suivre sans se faire remarquer. Elle n'avait pas raté un mot de l'échange qui avait eu lieu, et ce qu'elle avait entendu l'intéressait au plus au point. Cela confirmait tous les soupçons qu'elle avait accumulés jusqu'ici : Grue était amoureux d'elle.

Elle commença à se diriger vers les baraquements. Elle allait bientôt se coucher, mais il lui restait quelque chose à faire avant.

Elle était toujours embêtée par Tigresse. Il fallait qu'elle arrête de la suivre, ça mettait en péril sa mission. Mais Mei Ling avait trouvé un plan pour qu'elle arrête. Un plan où elle aurait besoin d'un peu d'aide.

La chatte des montagnes entra dans le bâtiment, mais au lieu d'aller vers les chambres, elle partit à l'opposé, vers les toilettes. Elle traversa silencieusement le couloir qui y menait et y entra. Ce n'était pas des toilettes de luxe, mais c'était bien moins pire que ce qu'elle avait connu à l'académie de Lee Da, l'odeur était bien plus supportable ici. Mei Ling fouilla entre les lattes du plancher. Quelques secondes plus tard, elle trouva une légère fente qui lui permit, en grattant avec ses griffes, de soulever la latte contre le mur du fond, découvrant la terre qu'il y avait en dessous, et se mit à creuser. La terre était humide, ce qui lui permettait de creuser vite et bien. Elle finit par toucher quelque chose de dur. Elle sortit l'objet de terre et l'essuya avec ses mains. C'était un rouleau de papier rangé dans un tube protecteur. Mei Ling sortit le rouleau du tube et le déroula. Il y était écrit « en attente d'instructions ».

Cette cachette était la meilleure qui soit. Le rouleau avait été placé dans un trou situé contre le mur, dans la terre et à la base du mur en bois, de telle façon que quelqu'un pouvait glisser un objet dans un trou à l'extérieur, et quelqu'un d'autre le récupérer à l'intérieur. Elle l'avait creusé avant même la première rencontre entre Yàn et les guerriers du Palais de Jade. Ça n'avait pas été simple de le faire sans alerter ceux à l'intérieur du bâtiment, mais au final, ça avait été une excellente idée : sans ce trou, elle n'aurait pas put continuer à communiquer avec l'extérieur avec Tigresse qui la surveillait. Et maintenant, ça allait lui être utile.

Elle prit le pinceau et le flacon d'encre qui étaient également dans le tube, et elle écrit quelques instructions précises en dessous des mots déjà inscrits. Quand elle eut finit, elle reposa le rouleau à l'intérieur du tube et le replaça dans le trou qu'elle reboucha avec soin. Puis elle replaça la latte de plancher de telle manière qu'il était impossible de s'apercevoir qu'elle avait été déplacée. Puis elle se releva et partit se coucher. Demain, elle allait devoir se battre.