Les 6 bases

Grue avait été dépouillé de ses chaînes aux pattes, mais pas celles qu'il avait sur les ailes. Il n'y avait aucun risque qu'il tente quelque chose entouré de tant de guerriers dans un endroit inconnu, mais Yàn n'avait aucune raison de le libérer entièrement, étant donné que Grue pouvait bien se débrouiller uniquement avec ses jambes. L'aigle avait déposé sur la table une grande carte représentant le village de la Vallée de la Paix et le Palais de Jade. Grue s'approcha de la carte et la regarda en détail.

– Cette carte est d'une précision exceptionnelle, fit-il remarquer. On n'en trouve pas à tous les coins de rue…

Yàn était ravi de la remarque de Grue.

– Oui, on l'a trouvée dans les affaires des marchands qu'on a volées, expliqua l'aigle. Les marchands ont toujours des cartes très précises !

Grue émit un tout petit rire.

– Tu veux toujours faire d'une pierre, deux coups, Yàn… plaisanta-t-il.

– Oui, c'est ma spécialité !

Grue oscilla légèrement la tête avant de se replonger dans la carte. Tout d'un coup, il tendit sa patte et indiqua un point précis.

– Il faut détruire le Palais de Jade, déclara-t-il.

Yàn resta un petit moment sans rien dire, en regardant Grue de travers avant de répéter :

– Détruire le Palais de Jade ?

– Oui, c'est le meilleur moyen d'en finir vite. Le Palais de Jade est le plus grand symbole du Kung Fu dans toute la Chine, et c'est un peu notre Quartier Général. Le but de Grand Maître Shifu, du Guerrier Dragon et des cinq cyclones est de protéger la Chine et la Vallée de la Paix, mais aussi le Palais de Jade. S'il est détruit, ils seront complètement KO. Ils seront tellement affectés mentalement qu'ils ne s'en relèveront pas. Ils se rendront immédiatement sans même combattre.

Mei Ling parvenait bien à concevoir que la destruction du Palais de Jade serait un coup fatal à ses adversaires. Shifu et ses disciples semblaient vénérer cet endroit. Avec ça en plus de tous les malheurs qui leur arrivaient déjà… Il n'y aurait plus qu'un pas jusqu'à ce qu'ils se rendent. Cependant, Yàn n'était pas du tout convaincu :

– Et tu t'imagine que je n'y avais pas pensé ? C'est très tentant mais complètement irréalisable ! Le Palais de Jade est construit avec de la pierre dure et n'a pas de point faible. Même si tous mes hommes s'y mettaient à plein temps, il faudrait des mois pour arriver à le détruire ! Il faudrait du matériel spécial, ou énormément d'explosif, ce qui est quasiment introuvable en ce moment. En une seule grenade, on a écoulé presque tout notre stock de poudre !

– Eh bien c'est pour ça que je suis là… interrompit Grue.

Grue retourna son regard vers la carte et y balada sa patte pour indiquer un autre point. Son geste s'arrêta non loin du palais, à un endroit que Mei Ling connaissait bien : la salle d'entrainement.

– C'est là qu'il faut agir, révéla Grue.

Yàn contempla longuement l'endroit que l'autre oiseau pointait avant de lui lancer un regard trouble.

– C'est une blague ? demanda-t-il avec nonchalance.

Grue marqua un léger temps d'arrêt avant de s'expliquer :

– Quand on a vaincu le Seigneur Shen à Gongmen, Il restait en ville toutes les ressources militaires qu'il y avait laissé, et cela incluait toutes les réserves de poudre. En fait, il y en avait des quantités phénoménales, de quoi faire sauter une bonne partie de la ville. Les habitants n'en voulaient pas : il était beaucoup trop dangereux de laisser ces explosifs dans un endroit où des brigands pouvaient s'introduire. Alors on a décidé, avec l'accord du conseil de Gongmen, de déplacer tous les barils de poudre en secret ici, à un endroit sécurisé où personne ne chercherait. Les barils sont tous entreposés dans une réserve dissimulée sous la salle d'entrainement, derrière une porte cachée. Seul nous et une dizaine de personnes de confiance étaient au courant.

Mei Ling repensa à la salle d'entrainement, elle se souvenait de toutes les choses qui y étaient entreposées. Elle se dit qu'il ne devait pas être très difficile d'y cacher une porte. Puis, tout d'un coup, elle se remémora d'une phrase que Grue lui avait dite : « la salle d'entraînement recèle plus de secrets qu'il n'y parait ». Est-ce que c'était de ça dont il parlait ?

– Avec autant de poudre, il est facile de détruire le Palais de Jade. Il suffit de disposer tous les barils en bas de la montagne pour provoquer un éboulement qui emportera le palais. Le tout est de se dépêcher de tout déplacer, il ne faudra pas faire plusieurs allers-retours, il ne faut pas que ça prenne plus de 5 minutes. Ce qui veut dire qu'il faut mieux que tout le monde participe, vu les quantités…

Quand Grue eut finit ses explications, il y eut un temps de flottement dans l'assemblée. Yàn fit ce qu'il avait l'habitude de faire quand il recevait une proposition : il analysait méticuleusement toutes les possibilités, envisageant le nouveau plan sous tous ses angles. Il réunissait tous les points faibles pour pouvoir les renvoyer à Grue. Au bout d'une longue minute, il dit :

– Tes anciens coéquipiers ne se doutent-ils pas que tu vas nous orienter vers cette « mine d'or stratégique » ?

– Aucune chance, assura Grue. Ils sont trop préoccupés et dérangés pour y penser. Ils vont plutôt se préparer à une attaque de front, maintenant qu'ils sont diminués. Et puis, ils ne sont pas sûrs que je vous aie rejoint.

Yàn se contenta de cette explication. Mei Ling attendit que Yàn avance un second argument pour contrer le plan de Grue. Mais cela n'arriva pas. Est-ce qu'il était incapable de trouver la moindre faille ? Pourtant, Yàn n'écoutait presque jamais les conseils de quelqu'un d'autre. Alors un plan tout entier ! Après un long moment de réflexion, Grue finit par ajouter :

– Dans deux jours, c'est la nouvelle lune : la nuit sera complètement noir, ce qui veut dire qu'il sera facile de se rendre jusqu'à la salle d'entrainement sans se faire remarquer. C'est à ce moment là qu'il faudra attaquer.

Yàn réfléchit encore quelques instants avant de se décider à parler :

– J'ai toujours considéré que l'Art de la Guerre était la chose la plus importante à maitriser pour pouvoir l'emporter sur un ennemi. Et je considère qu'il a 6 grandes bases à l'Art de la Guerre : le Terrain, Les Conditions, la Connaissance, la Tromperie, le Feu et la Force.
Pour se battre, il faut choisir un terrain qui nous avantage, dont l'on connait tous les avantages et les inconvénients.
Les conditions de la bataille sont également essentielles. Il faut faire attention à la météo, à la luminosité…
Il faut parfaitement se connaitre et connaitre son adversaire. J'ai lu quelque part : « Qui connaît son ennemi comme il se connaît, en cent combats ne sera point défait. Qui se connaît mais ne connaît pas l'ennemi sera victorieux une fois sur deux. Que dire de ceux qui ne se connaissent pas plus que leurs ennemis ? »*. C'est pour ça que je prends toujours le plus grand soin à envoyer des espions et à bien engager des hommes.
J'utilise aussi souvent la tromperie. Car le meilleur moyen de battre son ennemi est encore de le contrôler, voire même de le faire s'autodétruire !
Le feu est terrible. Son utilisation est à prendre avec parcimonie, mais ça reste un moyen incomparable de venir à bout des plus grandes difficultés.
Et enfin, comme il en faut toujours un peu : la force. Pas toujours très raffinée, mais essentielle.

L'aigle fit une petite pause avant de poursuivre :

– Ce plan utilise chacune des 6 bases que j'ai énoncées.

L'aigle prit une longue inspiration. Il avait du mal à accepter l'idée de se soumettre au plan de quelqu'un d'autre. Il n'aimait pas être surpassé.

– D'accord, lâcha-t-il. On va faire comme tu dis. Mais fais attention, car je t'ai à l'œil.

– Il n'y a pas de piège, Yàn, se défendit Grue. Je veux juste éviter la baston générale…

– Si tu veux, Wang Kiang Chue… Mais, fais attention, car si ça ne marche pas, je peux toujours t'utiliser comme otage…

L'aigle sauta de la table et se retira dans un autre coin de la grotte, suivi par sa garde personnelle, laissant derrière lui Grue. Mei Ling se rapprocha de lui en l'observant attentivement. Il avait gardé son air absent et éloigné, comme si rien n'avait changé depuis la veille.

– Comment peux-tu être sûr qu'il tiendra sa parole ? lui demanda-t-elle. Il n'en a aucune raison !

– Si. Yàn a des raisons de tenir sa parole. Il sait que s'il ne tient pas les promesses qu'il fait, la rumeur se rependra comme quoi on ne peut pas lui faire confiance, et il ne pourra plus jamais faire d'arrangements avec qui que ce soit. Et puis, si le plan marche, les plus grands maitres de la Chine s'agenouilleront devant lui, et ça, pour lui, ça vaut bien plus qu'une simple victoire par KO. Il n'est pas du genre à refuser une telle offre.

Grue avait raison. Yàn aimait se sentir plus fort que son adversaire. Alors, si même ses adversaires reconnaissent qu'il est le plus fort…

– Mais le Palais de Jade sera détruit ! Je croyais que c'était ta mission de le défendre !

– Je préfère sauver des vies que sauver un bâtiment. Je veux juste que personne ne soit tué, quitte à tout prendre sur moi.

Mei Ling prit une profonde inspiration. Grue disait que tout ce qu'il faisait partait de bons sentiments. Pourtant, il était en train de trahir les siens.

– Wanki… Pourquoi es-tu venu ? Pourquoi est-ce que tu n'as pas simplement fuit ?

Grue était très embêté. Tout devait être très confus dans sa tête. L'oiseau lui dit finalement:

– Ne me pose pas la question, Mei Ling. Je veux juste en finir avec tout ça. J'ai fait des erreurs et je veux les régler, c'est tout.

Pour la première fois depuis qu'elle l'avait revu, Grue la décevait. Lui qui était tellement courageux et fidèle à ses convictions, baissait les bras si vite.

– Tu as beaucoup changé, Wanki… Tu n'aurais jamais fait ça il y a 20 ans.

Grue la regarda avec plein d'amertume.

– Toi aussi, tu as beaucoup changée, lui répondit-il. Il y a 20 ans, tu ne m'aurais pas trompé ainsi. Tu étais gentille, tu me donnais confiance en moi quand j'en avais besoin. Et maintenant…

Il avait raison, elle n'aurait jamais été capable de faire quelque chose d'aussi fourbe quand elle était avec lui il y a tant d'années.

– Je voudrais savoir, Mei Ling… poursuivit-il. Comment l'Académie a-t-elle été détruite ?

Mei Ling savait qu'il finirait par poser cette question. Il avait montré qu'il était très attaché à son ancienne école, et il avait été choqué quand il avait appris sa destruction.

– Ces dernières années, la situation était devenue de plus en plus difficile. Des hordes de brigands arpentaient chaque jour les environs de l'académie, et on subissait régulièrement des attaques de leur part. On était parfaitement en mesure de les repousser, ils étaient coriaces et décidés, mais mal organisés. Sauf que, les dernières semaines, on a eu vent d'une menace plus grande, plus dangereuse, plus organisée. Une rumeur disait que quelqu'un essayait de recruter des hommes dans le but de détruire l'académie. On ne sait pas pourquoi ce quelqu'un voulait nous détruire, c'était peut-être un ancien recalé aux examens d'entrée, ou juste un brigand malhonnête… Mais la menace était assez importante pour que j'écrive des lettres au Palais de Jade…

Elle s'arrêta de parler pour respirer un peu. Elle arrivait aux mauvais souvenirs, ceux qui l'avaient marquée.

– Mais personne ne m'a répondu. L'attaque a finit par arriver. Nos ennemis n'étaient pas beaucoup plus nombreux que d'habitude, mais ils avaient un plan précis d'attaque. Et surtout, le chef qui les menait avait un niveau de Kung Fu supérieur à nous, il avait des techniques inconnues qui nous éliminait en quelques gestes.

– Un guerrier plus fort que toi ? interrompit Grue. Peu de personnes ont ton niveau… Tu sais qui c'était ?

– Non. Il était grand, mais il portait un grand manteau qui le cachait complètement. Je ne sais même pas quel animal c'était. Mais au final, sa force lui a permit de me vaincre. Je me suis évanouie, et quand je me suis réveillée, toute l'académie était en flammes. J'ai fait tout mon possible pour sauver un maximum de monde, mais certains y sont restés. Le lendemain, il ne restait que des cendres et quelques morceaux de murs…

Le ton de Mei Ling était plus sombre. Elle ne voulait pas parler de ce moment.

– La suite, je pense que tu l'as devinée. Les brigands se sont évaporés, tout comme leur chef. Moi et beaucoup d'autres élèves, on était à la rue, sans but, sans espoir… Ensuite, Yàn nous a parlé, à tous, il a su trouver les mots pour convaincre tout le monde de le suivre. Et moi, sans lui, je serais surement encore en train d'errer, sans but...

– Et tu as décidé de te venger sur nous…

– C'est Yàn qui voulait qu'on vous attaque. On avait tous une dette envers lui.

– Et ça ne t'a pas gênée qu'il veuille tous nous tuer, moi compris ?!

– J'ai décidé de ne pas te tuer toi ! Je savais que tu n'aimais pas la soupe aux œufs et aux brocolis. Tu n'aurais pas été empoisonné !

– Mais les autres seraient morts si je ne t'avais pas bousculée.

– Je n'avais pas le choix !

– Ah bon ? Je croyais que tu avais toujours le choix.

Mei Ling soupira profondément. Quand elle était infiltrée chez l'ennemi, elle avait une détermination sans faille. Mais maintenant, elle regrettait presque de l'avoir fait.

– J'aurais peut-être du chercher un autre moyen… s'excusa-t-elle. Je suis vraiment désolée…

Grue ne disait plus rien. Il était plein de rancœur à son égard. Mei Ling essayait de trouver les mots pour le rassurer :

– Mais si je n'avais pas suivi Yàn, je n'aurais pas pu te revoir. Je sais que je n'aurais pas du faire ainsi, mais maintenant, c'est passé…

Mei Ling se faisait la plus rassurante possible. Elle avait des sensations étranges. Elle était malheureuse que les choses se soient passées ainsi, mais en même temps, elle était contente d'être à ses côtés.

– Tu sais, Wanki, on pourrait peut-être… Partir d'ici ensemble quand tout sera fini ?

Mei Ling fut elle-même étonnée par ce qu'elle venait de dire. Elle ne pensait pas qu'elle proposerait ça un jour.

– On verra, Mei Ling, répondit l'oiseau en s'éloignant d'elle. Attendons que tout soit terminé.

Mei Ling regarda Grue s'en aller lentement. Elle était complètement confuse. Est-ce qu'elle était vraiment en train de tomber amoureuse de lui ? Est-ce qu'elle l'était depuis un moment, mais qu'elle essayait de le nier ? Elle se dit finalement que ce n'était plus très grave : maintenant, ils étaient dans le même camp, alors elle pouvait être amoureuse sans qu'il y ait un conflit d'intérêt.

Mais où est-ce que tout cela allait la mener ?


*: Citation de "l'Art de la Guerre"