CHAPITRE 1

2012
Novembre, Paris, France

6h30...

Le morceau commence et j'émerge, encore enroulée dans la couette...Je dois me rappeler d'une chose à faire, un truc important, c'était quoi déjà ?
Ah oui éteindre le réveil avant que la chanson ne démarre vraiment et que la violence sonore me fasse bondir du lit comme un coucou hors de son horloge !
Je rampe comme je peux vers le bouton "off" mais peine perdue, l'instant d'après, les Bloody Beetrots achèvent ce qui restait de torpeur. Me voilà debout, dans mon pyjama super glamour, le fameux slip-débardeur-troué, poussant mes cheveux de mon visage et me dirigeant dans la salle de bain d'un pas...pas vraiment alerte. Je déteste le matin, il fait noir, il fait froid, j'étais bien mieux sous ma couette ! Et puis pourquoi je me lève au juste ? Ahhh oui, payer les factures…tout ça...

Une douche plus tard, j'avale un café brulant en lisant mes mails. Je réponds à Katy, mon amie d'enfance, inquiète de mon silence : Tout va bien, je travaille beaucoup, j'adore ce que je fais, même si c'est prenant, et non, je n'ai pas le temps de rencontrer du monde (comprendre : des hommes). Mon téléphone sonne, message de l'agence : " Ramène des dragibus et du redbull, y'en a plus et ça devient tendu ici...".
7h00 et déjà une mission...

Je file me préparer. Jupe crayon noire, col roulé noir, bas noirs et escarpins vernis vertigineux, noirs, aussi. Je remets ma mini-frange en place, attache mes cheveux longs et noirs (forcément) en queue haute. Je soigne le maquillage, le teint parfait mais sans trop en faire, un voile de poudre rosée sur les pommettes, léger sur les yeux, juste une couche de mascara, mon rouge à lèvre carmin et zou ! C'est parti pour une autre journée !

L'intérêt de bosser en agence de publicité, c'est que le code vestimentaire permet plus de fantaisies. Mon style psychobilly se fond dans le décor, je peux même garder mes piercings aux oreilles !
Je mets toujours un point d'honneur à ne pas porter de décolletés plongeants ni de jupe au dessus du genou. Ça, ce n'est pas mon style. Ça ne me ressemble pas. Et puis ça cache certaines marques... Ce qui me ressemble par contre, c'est cet ensemble affriolant que je porte sous ma tenue modeste. Rien de tel qu'un peu de lingerie pour devenir une conquérante. En passant devant le miroir de l'entrée, je souris à mon reflet et je me demande ce que va m'apporter cette journée qui commence.

Sur le chemin de l'agence, je m'arrête à l'épicerie prendre le ravitaillement habituel ainsi que des gâteries pour la standardiste, Estelle raffole des spritz. Je prends aussi des petites surprises pour l'équipe. Il n'est même pas 8h30 et je file à toute allure sur le macadam, comme chaque matin. A peine le temps de penser, déjà au boulot.
Ce travail, c'est mon existence, selon mon humeur je me dis que je m'investis à fond, ou que je me noie dedans. Il est si intense qu'il m'empêche de penser au reste, aux cartons de photos et de vêtements d'enfants, neufs, dans la cave, aux deux alliances dans mon tiroir de table de nuit, au fait qu'à 30 ans passés, j'ai le sentiment d'avoir trop vécu.
Mais je ne m'attarde pas sur ces pensées lugubres, à chaque pas je m'en éloigne et retourne dans le présent, à ce quotidien stimulant, à mes collègues devenus des potes. Devant les portes du bâtiment, je reprends ma respiration. Rester dans le présent, ne pas penser au passé, ne pas imaginer l'avenir, juste le présent, ici et maintenant.

A peine entrée, je renifle. Estelle est arrivée, son parfum a laissé un sillage odorant. C'est une petite blonde pétillante et joyeuse, mais son parfum, ça c'est dur ! J'ai horreur de ces sillages olfactifs qu'elle laisse un peu partout dans l'agence. Mais Estelle sans son parfum, ça ne serait plus vraiment Estelle…
Je me penche au dessus du comptoir pour lui claquer la bise, lui glisse le paquet de spritz à coté de son mug de thé fumant et ressort de l'agence pour le bâtiment d'en face. Elle me hèle de son bureau:
- « Tu n'as pas oublié que votre stagiaire arrive ce matin ? » Je me retourne et lui souris, j'aime sa prévenance :
- « Non, non, appelle-moi quand il arrive. »
Je sors et traverse la rue. L'entreprise a racheté ces locaux sur le trottoir d'en face pour y installer les studios photos et vidéo, ainsi que l'équipe de Crazy Bugs.
L'équipe Crazy Bugs, c'est nous. Une bande de créatifs à peine gérables, des infographistes blagueurs et un chef de projet qui tente de cadrer tout ce petit monde. Je suis l'assistante du chef de projet. Le chef de projet c'est David. Il s'occupe du media planning, des relations avec notre client, de la présentation et de la vente de nos projets. C'est un organisateur.
Moi, je suis là pour l'assister. Dans le concret je suis secrétaire, diplomate, cheerleader, actrice, négociatrice, doudou, physionomiste, psychologue, chargée des photocopies, babysitter, taxi et que sais-je encore…Je suis aussi la seule femme de l'équipe et ça, c'est autant une bénédiction qu'une croix…Sous la direction de David, j'apprends les ficelles de ce métier polymorphe et chaque jour est une nouvelle aventure.

Quand j'arrive au deuxième étage, je constate que ce vendredi matin est comme tous les autres.
L'équipe a travaillé d'arrache pied depuis mercredi, le client a changé trois fois d'avis sur des « détails », mineurs pour lui, mais majeurs pour nous en terme de charge de travail. Un mail ce matin nous informe qu'il a une fois de plus exigé des modifications et tout le monde est le nez dans le guidon pour espérer finir la journée avant 18 heures. Je vais saluer tout le monde et au fil des « Bonjour », j'ai comme un pressentiment...Diego, de l'infographie a un air trop…innocent ? Je continue ma tournée, distribue les victuailles et termine par saluer mon préféré : Olivier, Barbichu de son petit nom...

Je lui montre ma surprise et susurre d'un air exagérément conspirateur:

- « Si tu travailles bien je t'en donnerais un. » Il se met à trépigner sur son siège et alerte les autres :
- « Elle a des Kinder Surpriiiiiiiise ! ». Mathieu et Baudoin lèvent le nez de leurs écrans, vaguement intéressés par notre remake de publicité bas de gamme…C'est bizarre…Ils adorent les Kinder…D'habitude, ces ados attardés me supplieraient pour en avoir…C'est trop calme…J'observe Barbichu qui me sourit de toutes ses dents, l'air faussement angélique avec sa double crête rouge, sa barbiche qui lui a valu son surnom et ses immenses strechers aux oreilles…

Suspicieuse, je file à mon poste de travail et…Hannn naaan, pas encore !
Mon bureau, ma chaise et mon ordinateur sont empilés et recouverts d'une épaisse couche de film plastique. Évidemment, tout le monde s'est donné le mot et il n'y a plus une seule paire de ciseau dans le bureau. Même David ne peut retenir son sourire, planqué derrière son écran.J'éclate de rire devant mon totem plastifié :
- « Vous êtres vraiment trop cons les gars ! »
Ils sont aux aguets, ils se demandent tout haut qui a bien pu faire une chose aussi puérile, et surtout comment je vais faire pour travailler maintenant. J'hésite entre jouer la parodie de la faible femme et les supplier de m'aider, mais ça leur ferait trop plaisir. Au lieu de ça, j'ouvre mon sac à main avec une lenteur exagérée et en sors les Kinder :
- « Celui qui range mon bureau aura droit à toute la boite ! ».
...Dix minutes plus tard, mon poste de travail est opérationnel et Barbichu mâchouille son chocolat.

J'en suis encore à lire mes mails et adapter l'emploi du temps de David en fonction des dernières modifications quand le standard m'appelle. Notre nouveau stagiaire est arrivé. D'après les derniers potins de l'entreprise, il s'agirait du dernier rejeton archi-gâté de notre actionnaire majeur, un ado en mal d'idée sur son avenir venu en apprendre plus sur le processus créatif…Et forcément, on lui propose un stage sur le plus gros compte de l'agence, Crazy Bugs. Y'en a qui ont la vie facile, quand même…J'informe David de l'arrivée imminente du « Précieuuux » et je vais le chercher au standard.
Quand j'arrive, je reste littéralement scotchée à la vue du petit nouveau, enfin de la petite nouvelle…Un visage de porcelaine, le teint translucide, d'immenses yeux marrons, doux et intelligents, et une cascade de boucles roux-bronze qui lui descendent à mi-dos. Elle est petite, menue mais tonique, habillée simplement d'un pantalon de tailleur noir et d'un chemisier blanc.

Je ne peux m'empêcher de l'admirer et de la jalouser en même temps, tant de beauté, s'en est presque irréel. Je me reprends et lui tends la main :
- « Bonjour, bienvenue dans notre équipe, tu vas te plaire et apprendre le métier, je m'appelle Cyrielle Laban et tu vas d'abord commencer avec moi…Au fait, nous nous tutoyons tous, ici, j'espère que ça ne te dérange pas ?
- Bonjour Cyrielle, non ça me ne dérange pas ». Sa main est froide. Mais la peau, d'une douceur à faire pleurer n'importe quel poupin. Elle me sourit et des fossettes apparaissent, son léger accent anglo-saxon est adorable.
- « Moi c'est Renesmée Cullen, mais appelle-moi Nessie, je suis contente d'être ici. » Charmée, je l'invite à me suivre:
- « Viens Nessie, je vais te présenter à l'équipe, ils sont un peu loufoques et blagueurs, mais ils sont aussi talentueux et travailleurs. Attends-toi quand même à un petit bizutage, rien de méchant hein, ils ne mordent pas !» Je luis fais un clin d'œil et elle éclate d'un rire cristallin. Malicieuse, elle me rétorque
- « S'ils ne mordent pas alors tout va bien ! ».
Son sourire éveille en moi une vieille émotion étrange, mon enfant aurait eu de grands yeux bruns aussi...peut-être…
Je chasse vite cette pensée. Nessie est là pour observer, pas pour se faire observer ! Mais quand même, c'est tentant, cette gamine me charme autant qu'elle m'intrigue.