CHAPITRE 5
Lundi, 6h30…
Je suis déjà réveillée.
Le réveil s'enclenche et je laisse la chanson se lancer. Toujours les Bloody Beetroots, avec « Mercy on us » cette fois-ci…Oh que non, de la pitié…Y'en n'aura pas…No mercy…Je suis de mauvais poil.
Paolo et Vanda m'on ramenée samedi matin vers 6 heures. Je ne leur ai pas parlé des yeux dorés. J'ai passé mon dimanche à dormir, manger un bol de céréales, re-dormir, lire au lit, tricoter pour passer mes nerfs, diner d'un bol de céréales, nourrir Zolpi, re-tricoter et enfin m'endormir pour la nuit.
Je suis en pleine forme ce matin, et je n'ai pas bouffé un clown mais du lion.
J'enfile un pantalon de tailleur taille haute, le pli net casse bien sur les pointes de mes escarpins. Une chemise cintrée fermée par une cravate de soie noire termine la tenue du jour. Les gars sont prévenus, quand je sors la cravate, c'est qu'il ne faut pas me chercher. Je me fais un chignon haut et lisse, comme un donut. Pour le maquillage j'opte pour des couleurs plus douces dans les pêches pâles, histoire d'adoucir un peu mon expression revêche.
J'arrive à l'accueil, dépose les spritz pour Estelle, elle lève les yeux sur la cravate et sourit :
-« Les gars vont marcher au pas aujourd'hui… » Je me retourne, la porte dans la main et lui lance :
- « T'as pas idée ! »
Mon bureau est en ordre et tant mieux. Je ne perds pas de temps dans la distribution des victuailles et me plonge assez vite dans mon ordinateur quand…Scrrrrouiiiiiiiii…Bump ! Mon fauteuil amortit le choc. Je soupire.
- « Oui Barbichu ?» Je sens la vanne venir, je ne le regarde même pas.
- « Alors mon amûûûr, c'était bien ton week-end ? »
- « Oui. » Rhha mais pourquoi il me cherche alors qu'il voit bien que ce n'est pas le jour. Et il en rajoute en plus…
- « Ne boudes pas mounamûûûr, je t'aime aussi quand tu as tes ragnagnas ! »
Je pivote sur le fauteuil, pose les coudes sur mes cuisses et me penche vers lui, il fait la même chose et nous sommes nez à nez. Du coin de l'œil, David, l'éternel voyeur silencieux n'en perd pas une miette. Ça m'agace encore plus.
- « Olivier…mon cycle menstruel ne te regarde pas…Mais si tu ne rejoins pas ton ordi dans les cinq secondes, il se peut que tu ai un aperçu de ce que cela fait… »
- « C'est-à-dire mounamûûûr ? » J'enchaine, dents serrées et regard noir :
- « Dégage ton petit cul de punk-à-chien vite fait ou je te le botte si fort que t'auras besoin de serviettes hygiéniques pour éponger le sang ! »
D'un coup de jambe il s'écarte, mi-goguenard mi-craintif, et retourne vers son poste de travail:
- « Oui M'dame ! Tout'd'suite M'dame ! »
Deux paires d'yeux apparaissent par l'ouverture des cloisons : Diego et Baudoin. Jamais en reste pour faire les cons. Je hausse un sourcil menaçant. Ils disparaissent aussitôt. Un coup d'œil (très sombre l'œil) vers Vincent qui retourne à son écran. Je ne lui fais pas le coup du sourcil, c'est mon supérieur quand même ! Mais…en général…l'œil sombre suffit…
Nessie passe la journée au service de Production. Je la croise dans les couloirs quand elle nous apporte le Bon A Tirer (BAT) pour les flyers Crazy Bugs « Spécial Noël », nous parlons de ce qu'elle a appris et j'en profite pour jeter un œil au document avant de l'apporter à David. Pitié, faites qu'ils signent et que l'on puisse attaquer Décembre avec un peu plus de quiétude !
Nous déjeunons ensemble et finalement elle me demande ce qui me travaille depuis ce matin. Comme à chaque fois que cela implique mes Heures Rouges, je vrille un peu la réalité :
- « Je suis sortie samedi soir, j'ai croisé quelqu'un que je crois connaître et il s'avère qu'il m'a fait un tour de cochon. » Elle ne comprend pas l'expression, je précise :
- « Il m'a fait un sale coup. Imagine qu'une personne t'aborde. Elle, elle te connaît mais elle s'arrange pour que toi tu ne la reconnaisses pas, ou alors que tu doutes…Elle ? Pas elle ?...Ça m'énèèèèreve !»
- « Tu sais que c'est ? C'est quelqu'un de l'agence ? » Tiens tiens, Nessie se prend au jeu de l'enquête.
- « Non je ne pense pas. Aucune certitude, c'est ça le problème… »
- « On fait quoi alors ? » Je ris de bon cœur.
- « Toi tu ne fais rien. Moi par contre je garde ça dans un coin de ma tête…Et comme tout finit toujours par se savoir…Je lui réserve un chien de ma chienne… » Une autre expression inconnue, je lui fais mon vrai-faux regard de tueuse en série et explique :
- « Ca veut dire que la vengeance est un plat qui se mange froid. »
Elle éclate d'un de ses rires cristallins
-« Ooooh comme je n'aimerai pas être à sa place ! »
Nous nous sortons à 18h00 pile de l'agence. Incroyable mais vrai, j'ai moi aussi fini ma journée à l'heure ! Sauf que…
Un rideau de pluie glaciale nous attend. Hann, je vais arriver trempée à la maison ! Journée de merde jusqu'au bout…
Je suis dépitée et ça doit se voir sur mon visage. Le Docteur Cullen attend comme à son habitude, sous un grand parapluie. Il me propose de me déposer, c'est sur leur chemin. J'accepte, parce que là vraiment, le temps est pourri…Et…J'ai une enquête à mener.
Nessie s'installe à l'arrière, le Docteur me fait monter à l'avant de la berline. La voiture sent le cuir des sièges, mais aussi son propriétaire, musc, benjoin et petit grain. Nous conversons calmement à propos du stage de Nessie, tout se passe à merveille. Quand son téléphone sonne :
- « c'est Jake »
Nessie décroche et se rassoit au fond de son siège le visage vers la vitre.
- « Nessie parle beaucoup de vous, elle vous aime bien vous savez… »
Sa voix prend un ton de confidence, il suit la route des yeux, me jette des coups d'œil de temps en temps…Je souris gentiment mais au fond de moi je rumine…Oui mon coco…Je sais que c'est toi…J'en suis sûre…J'en mettrais ma main au feu…Mais je garde cela dans un recoin de ma tête, ce n'est ni le lieu ni le moment.
Alors je lui parle de Nessie, du plaisir que j'ai à la connaître et de l'affection qui s'est vite installée entre nous.
- « En fait vous nous avez tous fait une forte impression…Mmm…Au fait, appelez-moi Carlisle…. »
- « Et tutoyez-moi je vous en prie… » Dis-je en riant.
Il sourit aussi, sans découvrir ses dents. Ils ont tous cette habitude, j'ai remarqué cela aussi. A coté j'ai l'impression de toujours montrer mes dents…Chez moi, le sourire c'est Le Salon de La Dent…
- « Bien…hum…Cyrielle, donc je te disais…Tu nous a…Hum…Tu m'as fais une forte impression et j'aimerais continuer à faire connaissance autour d'un diner… »
Gnéé ?
- « Hum… »
Je ne m'y attendais pas à celle-là… Je ne suis pas sûre d'avoir bien compris, je répète :
- « Un…diner donc ? » Il a l'air gêné, incertain. Je me sens rougir.
- « …Enfin il n'y a pas d'obligation… »
- « Oui ! » Je me reprends et continue plus doucement
- « Oui bien sûr, cela me ferait plaisir de mieux te connaître. Quelles sont tes disponibilités ? » Il a l'air soulagé que j'accepte, il ajoute très vite :
- « Demain soir ? »...Heu...C'est moi ou il est pressé ?
- « Ok pour demain soir, je devrais sortir à l'heure normalement donc je… » Je n'ai pas le temps de finir qu'il enchaine
- « Je viendrais te chercher si tu veux…Nous ramènerons Nessie puis nous filerons au restaurant. Tu as une préférence pour le menu ?» Si ce n'est pas de l'enthousiasme, je ne sais pas ce que c'est…
- « D'accord, on fait comme cela. Je n'aime pas trop les fruits de mer ni les abats, et je n'ai pas d'allergie. Tout le reste me conviendra. »
- « Excellent. »
Je ne peux m'empêcher de sourire, je ne sais pas pourquoi. Mon humeur c'est grandement améliorée depuis ce matin. Je l'observe en biais et je constate qu'il fait de même. On dirait deux ados…Pathétique…Attendrissant…Les deux. Je me redresse et redeviens une trentenaire en lui adressant un franc sourire quand il m'observe en douce au feu rouge suivant.
Nous voilà arrivés devant ma porte. J'embrasse Nessie dans la voiture, comme on fait la bise à la française. C'est une coutume exotique pour elle. Mais elle semble l'apprécier de plus en plus, elle dit que ça la rend très « Parisienne ».
Je descends et me penche dans l'habitacle par l'entrebâillement de la portière, tournée vers de Carlisle:
- « A demain soir alors ! »
Lui aussi étant d'origine anglo-saxonne, je n'ai pas osé me pencher pour lui faire la bise…Sur le moment j'ai l'impression qu'il semblait l'attendre et qu'il est déçu. Alors sur un coup de tête, je lui décoche mon regard de prédatrice accompagné d'un :
- « Et merci…Carlisle »
En prenant bien soin de faire doucement rouler le premier L de son prénom dans ma bouche.
Je vois ses yeux s'agrandir…Et oui mon p'tit lapin, je te croque où je veux quand je veux…Je l'achève de ma combo fétiche clin d'œil + demi-sourire coquin…Sauf que…Normalement à ce moment là, le mec reste scotché et je me redresse fière de ma victoire…Mais j'ai oublié que j'ai à faire à un joueur de haut niveau…Il me répond d'un clin d'œil et d'un sourire tout aussi prédateur.
- « Your pleasure is mine…Cyrielle. »
Je me redresse et rentre dans l'immeuble.
Rhooopitinlavache…Je n'en reviens pas. J'ai bien entendu, il n'y a pas de doute possible. C'est osé…c'est chaud-bouillant, c'est…c'est…Je reste un instant près des boites aux lettres avant de monter. J'entre chez moi, partagée entre l'excitation et, quand même, le choc.
Cet homme n'est pas comme les autres. « Your pleasure is mine »…Et pas « The pleasure is mine »…Un mot et le sens change complètement.
On passe d'une expression passe partout signifiant « Tout le plaisir est pour moi » à une affirmation pour le moins osée devant public et franchement gonflée compte tenu de notre situation : « Ton plaisir m'appartient, Cyrielle »
La rébellion monte en moi. Non seulement il ne s'incline pas quand je lui fais comprendre qu'il est démasqué, il n'a même pas la politesse d'avoir l'air mal à l'aise. Mais en plus il m'affirme, les yeux dans les yeux, que Mon plaisir (à moi) lui appartient (à lui).Comme si, juste parce qu'il a mis la main dans ma culotte, il a dorénavant des droits sur moi ! Comme si je lui appartenais ! Comme si j'allais me soumettre à lui par un simple claquement de doigts !
Je fulmine. Il se prend pour qui ?!
Et je fulmine d'autant plus que son regard m'a tant troublée et que si je me laissais aller, je pourrais effectivement lui appartenir en un clin d'œil…
