CHAPITRE 6

Mardi 18h00.

Crazy Bugs a donné son accord pour les flyers ce matin. On a tous pu souffler et terminer à l'heure ce soir.

Alors que Carlisle se gare le long du trottoir, il pleut encore…pour changer. Nessie n'en finit pas de me parler de son oncle Emmett et sa tante Rosalie. Ils sont fraîchement arrivés des USA pour lui rendre visite. Elle a l'air très proche de sa tante, j'en ai entendu parler assez souvent pour le comprendre. La pluie battante nous fait monter dans la voiture sans perdre de temps.

Je me suis rafraîchie juste avant de partir, le maquillage est ok. J'ai enfilé une jolie tunique de soie plissée violet foncé et à la taille empire à la place de mon pull. J'ai aussi apporté mon cardigan noir. Cela devrait passer dans n'importe quelle ambiance.
Carlisle a l'air préoccupé. Quand Nessie, surexcitée à l'arrière, reparle de sa tante, je le vois pincer les lèvres. Tiens tiens…
A chaque fois qu'il me regarde, cependant, c'est avec cette chaleur et ce je ne sais quoi au fond de la pupille. Ce petit truc qui me rend toute chose et qui me donne à la fois envie de l'embrasser et de lui taper dessus.

Il s'arrête devant un immeuble particulier d'un des quartiers les plus chics de Paris. La porte automatique s'ouvre et il s'engage dans le hall couvert. Au fond, il y a une cour aménagée en parking. Avec rien moins qu'un coupé cabriolet BMW rouge pétard et une Porsche Carrera jaune. Pétard aussi le jaune. La réalité de l'écart entre nos milieux respectifs me saute à la figure. Ma dernière voiture, avant d'abandonner l'idée d'en avoir une tant que je serais à Paris, c'était…une Twingo.
Nessie me tire de mes contemplations automobiles :
- « Tu veux bien dis ? »
Je veux bien quoi ? Je la regarde sans comprendre.
- « Tu veux bien monter boire un thé à la maison avant d'aller diner ? »
Je n'ai même pas le temps de répondre qu'un visage apparaît à ma fenêtre, me faisant sursauter. Au même moment Nessie, la tête tout près de la mienne, me vrille les tympans.
- « Aliiice ! »
Elle descend en trombe et se jette dans les bras de l'Alice en question. Une toute petite femme brune, éthérée et nerveuse. Un mélange entre un Elfe de Tolkien et…le Lapin Duracell. Puis elles se tournent toutes les deux et me font signe de les rejoindre. Plus loin, Jasper arrive avec un deuxième parapluie.
Je me tourne vers Carlisle, prise de court. Il esquisse une grimace contrite :
- « Cela ne te dérange pas ? » Je lui souris gentiment et le taquine.
- « Il me semble que nous n'ayons pas le choix alors allons-y » Il jette un œil dehors derrière moi avant de sortir. Jasper s'approche pour m'ouvrir.
- « Ne bouge pas…JE viens t'ouvrir »
- « Mais Jasp-… » Clac ! Il est déjà sorti.
Et bien Jasper va reculer et attendre tout seul comme un con sous son parapluie, moi je vais attendre dans la voiture et Carlisle va faire le tour avec son parapluie à lui pour m'ouvrir la porte. Logique.
Je serre les lèvres et ne dis rien. Carlisle m'ouvre et je me poste sous son parapluie à lui. Le sien quoi. Cette guéguerre de parapluies sent le marquage de territoire à plein nez…S'il continue je lui demanderai s'il compte me pisser dessus avant ou après le dessert. Amusée, j'envoie un sourire d'excuse à Jasper qui me répond par un sourire en coin et un léger haussement d'épaules. Je crois bien qu'il est en train de marrer sous cape lui aussi.

Nous rentrons tous à l'abri dans le hall et attendons l'ascenseur. Quand il arrive, je vois que nous ne monterons pas tous dedans. Jasper se porte volontaire pour monter à pieds. Les filles entrent en premier, Carlisle me guide gentiment à l'intérieur, je sens sa main dans le creux de mon dos. Et elle s'installe là. Légère. Très « Tiens j'ai oublié que j'avais ma main dans le creux de tes reins… ». Du coup, je m'incline très légèrement contre son corps, style « Demande acceptée » et sa main se fait plus appuyée…Et déjà les portes s'ouvrent.
Jasper nous attend sur le seuil, même pas essoufflé d'avoir gravi les cinq étages en un temps record. Alice le rejoint et se blottit sous son bras, suivie de Nessie. Nous terminons la marche. La greffe de main-de-Carlisle est en train de prendre dans mon dos. Ça me fait rire, parce que je trouve cela mignon, très sage. Et parce que contre toute attente, cela me fait de l'effet. Rhhaa ne sort-on jamais des premiers émois de l'adolescence ?

Je découvre un très bel appartement, entièrement restructuré et peint dans tes tonalités claires et neutres. Un parquet de chêne clair apporte de la continuité visuelle et de la chaleur à l'ensemble. C'est remarquablement bien décoré, je suis admirative. Il n'y avait qu'une seule porte sur le palier, je le soupçonne de faire tout l'étage.

Nous arrivons dans un vaste salon où nous attend un couple que je ne connais pas encore mais ça ne va pas tarder. Un homme au physique de catcheur engouffre Nessie dans les troncs d'arbres qui lui servent de bras. Il est énorme, musclé, baraqué. Je ne sais pas à quoi il carbure…SuperProtéines ? Mais en tout cas ça marche. Brun, des bouclettes, yeux dorés…et un sourire de cent mille volts…Tu dois en faire tomber des petites culottes quand tu fais le coup des fossettes, cher Emmett…
Rosalie vient à ma rencontre :
- « Bonjour Cyrielle, j'ai beaucoup entendu parler de toi… »
- « Bonjour Rosalie, moi aussi figures-toi.»
Rosalie est polie. Mais le sourire n'atteint pas son regard. Ses iris ambrés (Eux aussi) me scrutent et me jaugent. C'est une femme sublime, une incarnation de Diane chasseresse, avec la grâce et la blondeur d'Aphrodite. Rosalie est juste…Belle.
Je ne me sens même pas vulnérable tellement nous ne jouons pas dans la même ligue : Elle vise la coupe du Monde quand je fais dans l'inter-cantonnal… Cependant, sa beauté se ternit dans la dureté de son regard. La froideur de Rosalie ne la rend pas désirable à mes yeux de bi non plus.
Edouard et Bella font leur apparition et nous rejoignent dans les salutations. Bella est toujours aussi agréable, elle est attachante comme sa cousine, Nessie.
Alice enchaine sur les salutations :
- « Alors, on va le prendre ce thé ? »

Alice, Nessie et Jasper s'occupent du service dans le salon. Nous nous installons sur les deux canapés de cuire blanc autour de la table basse. Carlisle et moi sur l'un. Edouard, Bella et Nessie en face. Emmett et Rosalie sur ses genoux dans l'ottoman d'un coté. Alice seule dans l'autre, Jasper s'étant accoudé au montant de cheminé à coté. Chacun est servi d'une bonne tasse de thé noir fumé, je le reconnais immédiatement à l'odeur. Cela ravit Alice qui m'affirme qu'elle savait qu'il me plairait. Je lui souris, intriguée et amusée par cette tournure de phrase.
Nessie discute de sa journée avec Bella qui joue avec ses boucles, Rosalie participe à la conversation. Emmett chahute Jasper à propos d'un pari sur des jeux vidéos. Je sirote mon thé, réponds à quelques questions sur mon travail.
Le moment est agréable, mais. Il y a un mais. Gorgée après gorgée, je fixe le noir du thé dans la porcelaine blanche, puis mes interlocuteurs. Je sens mes antennes palper l'ambiance et chercher la discordance.
Il y a dans cette pièce un gigantesque éléphant rose que tout le monde fait semblant d'ignorer, ou essaie de me cacher. J'ai toujours eu un bon feeling pour cela, il m'a tiré de plusieurs mauvais pas. Observer les gens et les comprendre, cela fait partie de mon job, et je suis plutôt bonne. Dans une autre vie j'aurais aimé être psychiatre, comprendre la souffrance des gens et leur donner des outils pour qu'ils se comprennent et se soignent eux-mêmes. Je suis passionnée par la sociologie et la psychologie pour cette même raison."J'ai ça dans le sang". Cette image prend à ce moment un sens particulier que je ne saisis pas mais que je sens important.

Carlisle a posé un bras sur le dossier du canapé, je le sens effleurer mes cheveux du bout des doigts. Jasper jette des coups d'œil à Edouard qui m'observe avec de plus en plus d'attention. Je pose un masque amical et détendu sur mon visage, et touille mon thé. Je me sens sous pression, je sens nettement la discordance dans la pièce que l'on me propose dans ce salon. Il y a quelque chose de faux. Il y a un mensonge. Je me sens de plus en plus agitée, j'ai besoin d'air et de me calmer tout de suite sinon je vais exploser, exiger la vérité et passer pour une cinglée. Je me lève comme un ressort
- « Quelqu'un pourrait m'indiquer les commodités ? »
Carlisle m'indique le chemin et se propose de m'accompagner. Là je me mords les joues pour ne pas être trop vache mais je n'arrive pas à retenir ce qui suit :
- « Je te remercie mais en général ce sont les filles qui tiennent la porte… »
Je m'excuse aussitôt et sors du salon. Hum, ce n'était pas très classe. Emmett éclate de rire dans mon dos et je suis encore plus gênée de mon impolitesse. J'ai du mal à me faire à la chevalerie de Carlisle, je me sens pauvre petite chose assistée. Or j'estime être tout le contraire. Franchement…Je n'ai pas besoin que l'on me tienne la main pour faire pipi…

Je n'ai jamais vu des WC aussi luxueux. Je ricane devant le papier toilettes imprimé « Fleurs de Lys », je le reconnais j'en ai acheté un jour chez Marks and Spencer's. Avec Vanda nous nous amusons à chercher les PQ les plus improbables. Je me lave les mains et me refait une beauté avant de sortir. Sur le retour, une porte est ouverte à ma gauche, j'entends Carlisle parler. Je jette un œil par l'embrasure. Il est au téléphone et me fait signe de rentrer. C'est un vaste bureau. Deux portes-fenêtres apportent de la lumière. Le reste des murs est recouvert de bibliothèques et de tableaux, jusqu'au plafond. Un énorme bureau de merisier trône à gauche de la pièce, de l'autre coté, il y a une méridienne et une table de chevet. J'imagine que c'est l'espace dédicacé à la lecture. J'essaie de me faire discrète et silencieuse, pour ne pas le déranger.

Les tableaux attirent mon attention et, comme la conversation, à teneur médicale, d'après ce que j'entends, se poursuit, je me décide les regarder de plus près. Ce sont des signatures connues, j'en suis toute émue. Je prends le temps d'observer chaque toile, comme au musée. C'est une occasion rare de découvrir les œuvres originales et méconnues de grands artistes. Carlisle a manifestement un penchant pour la peinture. Je tombe en arrêt devant la toile suivante.
C'est lui de profil, dans un pré, les cheveux au vent et le regard perdu vers l'horizon. Beau. D'un romantisme lugubre. Etrange. Toujours le même. Toujours cette même…différence…Et en bas une date et une signature que je connais bien : Warterhouse, 1892.
La même année, John William Waterhouse peignait Circé Invidiosa.
Une version plus sombre et plus venimeuse que sa Circé de 1891. Le mythe de Circé parle des métamorphoses et de la rencontre avec l'étranger. De celui qui n'est pas comme soi. Cette seconde étude du mythe de Circé m'a toujours troublée…Et là je me retrouve devant un original de la même époque…
Je me laisse habiter par la peinture tandis que mon cerveau fonctionne à toute allure. J'entendrais presque les rouages crénelés de ma réflexion s'emboiter les uns dans les autres.
Il y a un sens, je le sens émerger dans ma conscience.
Il y a une clé qui explique pourquoi Carlisle m'interpelle.
Pourquoi mes antennes sont toujours en éveil quand je suis avec les Cullen.
Pourquoi ils sont différents de moi dans leur être. Pourquoi ils sont ont des similarités entre eux.
Et enfin pourquoi Carlisle apparaît dans une toile de Waterhouse de 1892.

J'hésite à formuler ma théorie dans mon esprit tellement ça me paraît idiot. Je pourrais choisir la facilité et me dire que c'est un faux. Mais il y a autre chose, je le sens dans mes tripes.
La réalité est bien plus complexe qu'il n'y paraît.
Les mots « Théorie de l'Evolution » émergent. Je sens que c'est ça, la clé.
Carlisle Cullen n'est pas un homo sapiens. Il est d'autre autre espèce.
Mes poumons se vident dans un souffle que je ne pensais pas retenir. Je respire à fond, calmement. J'ai rarement pensé un truc aussi loufoque. Mais je sais que c'est cela. J'en ai la conviction profonde même si ma raison m'impose d'oublier ce délire.

Il s'approche de moi et je me tourne pour l'observer, à la lueur de ma nouvelle théorie. Le pas un peu hésitant. Il paraît à la fois soulagé et craintif. Il s'approche, regarde la toile et soupire.
- « J'aime beaucoup Waterhouse… »
- « C'est mon peintre préféré, je me suis toujours demandé ce qui avait changé entre ses deux études de Circé, il me semble que tu as la réponse… »
Il ne dit rien et s'approche un peu plus. Sa main frôle la mienne, puis la prend délicatement. Il me regarde et je regarde la toile. Je resserre mes doigts sur les siens. Finalement je me tourne face à lui :
- « Dis-moi Carlisle, quel âge as-tu ? »