CHAPITRE 10
Arrivés dans la cour de l'hôtel particulier, nous croisons Emmett et Nessie en partance pour le traiteur. Ils ont du mal à rester sérieux :
- « Rosalie a carbonisé le diner ! »
Nessie prend son oncle, le blond, par le bras :
- « On peut prendre ta voiture, dis ? »
- « Pas si je ne la conduis pas… » J'ai cru comprendre cela oui…les mecs et leurs jouets…
La négociation commence mais j'ai une autre idée en tête. Je lâche la main de Carlisle et trottine vers le porche :
- « Allez-y tous les trois ! On se retrouve en haut ! »
Je ne me retourne pas et monte au cinquième étage.
Effectivement, il y a comme une odeur de cramé dès la porte d'entrée passée. Je m'annonce :
- « Salut Rosalie ! C'est Cyrielle ! »
Pas de réponse.
Je la retrouve à ranger dans la cuisine, toutes fenêtres ouvertes. Je respire à fond par le nez, lui fais mon plus beau sourire et lui demande :
- « Les autres sont partis faire des courses, tu veux un coup de main ? »
Elle ne prend même pas la peine de se retourner et m'ignore royalement. C'est fou comme les gens se révèlent quand il n'y a plus de public pour les observer…Je sens la moutarde me monter au nez. Cela fait des jours que Carlisle s'assombrit dès qu'il en parle. Elle n'a que cela faire de son existence, pourrir celle des autres ? …La soupape lâche. J'en a marre de sa soupe à la grimace !
J'en ai mâté des plus coriaces que toi, Rosalie Hale ! D'une voix mielleuse je m'adresse à son dos :
- « Tu étais en plein syndrôme pré-menstruel quand tu as été changée ou quoi ? »
Elle se pivote lentement, les dents découvertes, un sifflement semble sortir de sa gorge…Effrayante et superbe, la Sorcière des Glaces, quelque chose comme ça.
- « Tu peux répéter ?...Sac à viande ? » Ahh enfin on se parle ! Je ne me fais pas prier :
- « Ton caractère de merde c'est naturel ou tu as décidé de faire chier tout le monde pour l'éternité ?! »
Elle s'avance lentement vers moi, prédatrice. Je suis tellement énervée contre elle que ma peur initiale se transforme en rush d'adrénaline. Je ne recule pas. Au contraire, je fais un pas moi aussi.
- « Tu ne sais rien de moi, ne me cherche pas…Casse-croûte ! »
- « Mon nom c'est Cyrielle et tu ne me connais pas non plus…Cadavre ! »
Il ne lui en faut pas plus. Elle se jette sur moi. En un instant je me retrouve plaquée au mur du salon. D'une main, elle me maintient par le cou à la cloison. J'ai senti craquer le plâtre sous l'impact. Si je n'étais pas aussi enragée, je serais surement un peu sonnée.
Nous nous fixons méchamment. Elle attend la peur, je devrais avoir peur… Sauf que mes lèvres esquissent un sourire carnassier tandis que je lui rends son regard.
- « Pauvre petite Rosalie, tu l'aimes bien ton malheur hein…Ça te plait de plaindre de ton pauvre sort à longueur de journée… »
Sa main serre plus fort et coupe ma diatribe. Je peine franchement à respirer mais je connais la douleur et les situations où il ne faut pas paniquer. Alors je reste calme et soutiens la furie dans ses pupilles assombries, j'irai jusqu'au bout.
Elle s'approche à quelques centimètres de mon visage :
- « Tu as tellement envie de mourir ? »
Je force ma voix, croassant :
- « Je suis morte il y a longtemps. »
Ma réponse la perturbe. Je me force à rester calme, j'attends qu'elle digère.
Sa prise s'assouplit et je peux enfin aspirer une grande goulée d'air. Ma voix est rauque :
- « Est-ce que l'on peut parler maintenant ? »
Elle me lâche et mes jambes me soutiennent à peine. En s'éloignant, elle se retourne et me fait signe de la suivre :
- « Allons dans ma chambre ».
Sa chambre est superbement décorée dans les mêmes tonalités que l'appartement, des touches d'un vert aqueux viennent colorer la palette.
Quand je rentre, elle se retourne et me fixe. Je l'observe aussi. Mais cette fois-ci nous ne nous jaugeons pas. Son regard s'anime enfin et j'y vois surtout de la douleur. Je crois qu'elle ne sait pas par quel bout me prendre. Comment me dire…
Comme à chaque fois dans ces situations, je prends l'initiative. Je vais m'asseoir sur le bord du lit et de tapoter l'espace à coté de moi.
Elle s'assoit et frotte ses doigts un moment avant de soupirer :
- « Je suis désolée Cyrielle. »
Elle regarde mon cou et grimace :
- « Ça fait mal ? » Je grimace aussi :
- « Ouaip' ...Mais vu comme je t'ai cherché la petite bête je m'en sors plutôt bien ! » Elle esquisse un sourire, je poursuis :
- « Je suis désolée, je ne pensais pas ce que je t'ai dit, j'étais énervée et je cherchais une réaction. Je voulais que ça sorte, ce qu'il y a entre nous. J'ai vraiment envie de te connaître Rosalie… »
- « Il n'a pas grand-chose à connaître… » Je sens qu'elle pense vraiment cela.
- « Raconte-moi quand même. » Mon sourire engageant la convainc.
Rosalie me parla alors de sa vie humaine, de ses rêves et ses espoirs.
Comment tout cela termina dans un caniveau où elle avait été laissée pour morte après avoir été violée et poignardée par son fiancé et les amis de celui-ci. Elle me raconta Emmett. Son regard à ce moment était débordant d'amour. Elle me parla ensuite des années peuplées de regrets, de sa manière de tenir en étant une teigne. Elle fit une pause avant de continuer, nous arrivions au cœur de son tourment. Elle me parla aussi de ce que cela engendra entre Edouard et Bella, de cette catastrophe évitée de justesse à Volterra. Mais le mal était fait. Le clan Cullen avait attiré l'attention des censeurs vampires, les Volturi. A cause d'elle.
Le temps passa, Nessie vint au monde et soigna certains manques chez Rosalie, Bella fut transformée. Mais ce répit fut de courte durée. Aro était bien trop avide de pouvoir pour les oublier. Elle me raconta alors les horreurs du pré dans les alentours de Dartmouth. La perte d'Esmée, sa mère. Ce chagrin incommensurable. Le regard de Carlisle après cela, vide. Sa honte et ses regrets trop lourds à porter devinrent là encore des rancœurs, qu'elle distillait sans réussir à changer cela en elle.
Et voilà qu'une autre femme arrivait dans la vie de son créateur. Elle ne voulait pas d'une autre mère. Elle jalousait aussi cette femme, même pas belle, qui avait l'air pourtant si joyeuse et heureuse de vivre quand elle n'avait jamais réussi cela…
Sa franchise me fit sourire. Alors je décidais de lui ouvrir les portes de mon passé, pour qu'elle sache qu'elle n'était pas seule.
Je lui parlais donc mon enfance en province, de fille unique de parents divorcés. Le décès de mon père d'un cancer alors que j'entrais dans la vie adulte. Je lui racontais Romain…mon Romain…
Mon amour d'enfance qui m'avait suivit jusqu'à l'adolescence. Nous nous étions retrouvés voisins durant la classe de solfège de Madame Cardomet et nous ne nous étions plus quittés depuis. Je l'aimais d'amour, il m'aimait aussi. Nous étions des punks romantique et éperdus. Les études passèrent, nous construisions notre avenir commun, à notre sauce.
Le soir il jouait de la guitare, il avait continué la musique, lui. Un jour il me chanta une demande en mariage. J'acceptais. L'année suivante j'étais enceinte et au comble de la joie. Un jour nous sommes allés chercher ma mère pour faire une balade au parc avant l'arrivée du froid. J'attendais un petit garçon. Nous discutions tous les trois du bien-fondé des barboteuses quand le camion nous percuta.
Quand je me réveillais à l'hôpital quelques jours plus tard, j'avais tout perdu.
Romain était mort sur le coup. Maman avait glissé dans le coma durant le transfert, son cœur lâcha dans les heures qui suivirent.
Je palpais mon ventre plat avec une terreur rampante dans la gorge, pas de couffin à mes cotés. Le médecin, une gentille blonde, m'indiqua la pompe à morphine avant de me prendre la main et de me révéler que l'impact avait touché mon ventre de plein fouet. Mon petit garçon était mort-né.
Rosalie hoqueta, ses yeux devinrent brillants de larmes contenues.
Je continuais mon récit. Je voulais aller au bout.
Je lui expliquais que je passais les semaines suivant l'accident dans un état oscillant entre hébétude et crise de rage.
Il y avait les cicatrices sur ma peau, dans mon corps et dans mon cœur. Je fis un passage au service psychiatrique de l'hôpital.
Pour une raison inconnue, je m'accrochais à la vie, je n'ai jamais été une suicidaire. Pas après pas, j'ai remonté la pente.
Un an plus tard je me retrouvais à Paris, propriétaire d'un petit appartement, mon diplôme de marketing et l'argent de l'héritage de ma mère en poche et…c'est tout. Je restais seule jusqu'à ce que je trouve Zolpi. M'occuper de l'animal me rendit l'envie de m'occuper de moi. Romain n'aurait pas voulu que je dépérisse. Je rangeais mes souvenirs à la cave. Aidée par d'anciennes relations professionnelles je postulais pour un stage et me plongeais dans le travail. Le stage devint CDI et l'agence mon second chez moi.
Quand je relève mes yeux humides, je vois de la reconnaissance dans ceux de Rosalie. Je lui prends les mains et lui dis :
- « Tu vois, les gens cabossés se reconnaissent entre eux. Toi et moi on n'est pas si différentes que ça…Et on n'a jamais trop d'amis pour se serrer les coudes. »
Elle ne répond pas tout de suite, incline le buste et me serre dans ses bras :
- « Merci… »
- « Merci à toi… »
Je me redresse et ne peux m'empêcher de blaguer :
- « Et puis tu n'es plus la seule teigne des Cullen maintenant, on va pouvoir s'allier et diriger le monde muuarf arf arf ! »
Elle ricane avant de redevenir sérieuse :
- « En attendant de dominer le monde, il va déjà falloir affronter Carlisle…Si je n'y survis pas, je te lègue ma collection d'escarpins… »
Je la regarde sans comprendre, elle passe ses doigts frais sur mon cou et la douleur se réveille…
- « C'est moche à ce point ? »
- « Disons que…Je suis dans merde »
Si Rosalie Hale jure, c'est que ça doit être moche.
Nous revenons dans le salon, bras dessus - bras dessous.
Emmett et Nessie s'affrontent sur la console, les boites du traiteur attendent sur le comptoir de la cuisine.
Quand nous entrons, Emmett se retourne, me fait un grand sourire chaleureux, fixe le bas de mon visage et son sourire s'efface…
- « Rosie…Babe, tu vas avoir des comptes à rendre… »
Nessie se lève du canapé me faire un câlin. Je demande :
- « Heu…vous avez tout entendu j'imagine… »
Nessie hoche sa tête toujours collée contre mon torse et Emmett sort un « Ouaip' » sonore alors que sa femme vient se blottir dans ses bras.
Nessie se recule et m'indique que Carlisle a été appelé en urgence à la clinique, il ne devrait plus tarder. Quand elle voit les marques dans mon cou elle grimace et me demande :
- « Waaa…Tu t'es battue avec Rose ?! »
- « Hum, ça ne s'est pas vraiment passé comme ça…Si on allait diner ? »
Nous en sommes au dessert, une délicieuse tartelette aux fraises quand Carlisle rentre enfin. Il entre dans le salon, fixe un moment l'impact dans le plâtre dans le mur d'en face et hausse les épaules.
- « Il faudra nettoyer cela Emmett ! »
Bon à savoir, Emmett est le coupable tout désigné.
Puis il s'approche de moi, attablée au comptoir et le voyant venir.
Son sourire s'efface quand il remarque les bleus en forme de doigts et les traces d'ongles. J'ai décidé de jouer franc jeu et de ne pas le cacher, il l'aurait su de toute façon.
Il scrute à nouveau les fissures dans le mur, puis mon cou. Il ferme les yeux, se pince l'arête du nez et prend de grandes inspirations. Je me lève alors et lui retire son écharpe. Il me regarde sans me voir, ses yeux ont viré au noir, je crois qu'il est furieux, rendu stoïque par une rage froide. Je l'enlace alors par la taille et lui lèche méticuleusement le cou. Tant pis pour Nessie et les autres. Là, Carlisle n'est pas bien et je sais que ça, le lécher, lui procure du bien-être.
Il commence à se détendre et me rend mon câlin. Le nez dans la jointure de mon épaule, il me bécote doucement. Je le connais suffisamment maintenant pour comprendre qu'il en profite pour procéder à un examen pointilleux de mes marques. Une fois l'inspection terminée il se redresse et me caresse le visage, le cou et les épaules.
- « Tu vas bien ? »
- « Oui mon cœur, je vais bien, je suis bien. »
C'est la première fois que je lui donne des petits noms comme mon cœur, j'espère que ça va le rassurer.
- « Et si on allait se voir un film dans ta chambre ? »
Il acquiesce et se dirige vers la chambre. Non sans avoir jeté un de ses regards assassins à Rosalie, recroquevillée sur les genoux de son mari…
Nous nous installons confortablement sous un grand plaid jeté sur le lit. L'écran de home cinéma descend du plafond (Je ne me lasse pas de ce gadget I-tech) et je mets le DVD de « This Must Be The Place » dans le vidéo projecteur. Je m'appuie sur la montagne de coussins et fais signe à Carlisle de s'installer entre mes jambes. Bah oui, ce ne sont pas toujours les garçons qui dirigent les câlins !
Je le sens à des années lumières d'ici, toujours à ruminer sur mes bobos.
Il s'installe d'abord pour regarder le film, puis finalement il se tourne sur le coté et glisse son bras derrière mon dos dans ma cambrure. Il se met presque en boule, les jambes relevées sous ma cuisse gauche. Sa tête calée sous mon sein se frotte à mon chemisier et sa main libre me malaxe la poignée d'amour la plus proche. Je lui caresse les cheveux et lui masse le crâne.
Quand je le sens plus détendu, je mets le film en pause et lui raconte ma dispute avec Rosalie. J'ai cherché la vampire et quelques bleus ce n'est pas cher payé pour une amitié naissante. Je lui parle aussi de mon histoire. Il m'avoue avoir mené une petite enquête à mon sujet et avoir eu dans les mains mon dossier médical. Je ne suis pas ravie de cela mais bon, sur le moment je me tempère.
Les vampires me paraissent assez intenses dans leurs relations amoureuses. Je le lui dis et il rit dans mon giron.
- « Intense, c'est une charmante manière de le dire. Nous sommes en réalité obsessionnels et protecteurs voire tyranniques, surtout les mâles envers leurs femelles. A l'inverse, les femelles peuvent être d'une jalousie extrême. »
- « Parce que je suis ta femelle ? » J'en ai envie ? Oui définitivement. J'ai besoin d'être rassurée…Mouiii je sais c'est enfantin…Mais je ne m'en vante pas…
Il me jette un œil couleur caramel brun, possessif et volontaire :
- « Oui. »
Je n'ai pas besoin de plus pour sourire bêtement. J'en frissonne de plaisir. Je remets le film en route et reprend mon massage.
Quand il se met à ronronner, je sais que la crise est passée.
