CHAPITRE 12
Je m'habille chaudement d'un jean taille haute et d'un pull très rétro déposés sur le lit ( Alice est une fée !) avant de descendre.
La vue des pancakes arrosés de sirop d'érable me fait oublier toute bonne manière et je m'empiffre presque aussi vite que Jacob assis en face de moi. On se regarde de temps en temps, pleins d'interrogations…Mais les pancakes sont visiblement prioritaires. Nous mastiquons de concert au lieu de discuter. Au grand amusement des vampires aux alentours.
Quand enfin nous sommes rassasiés, j'ai un peu honte de la quantité de pancakes avalés mais je me rassure en me disant que, même si Nessie en a mangé moins que moi, Jake en a gobé au moins le double. Bella aux fourneaux a tout de la ménagère comblée dans son tablier à volants.
Je n'ai pas le temps d'entamer la discussion que Rosalie m'entraîne dans son antre. Enfin le garage. Et là c'est Noyel. Je sautille d'un véhicule à l'autre, admirant les détails mécaniques peaufinés par la présentation experte de Rose. Je m'extasie devant la finition carbone de sa Porsche Boxter, le moteur dopé de la Vanquish de Bella, la personnalisation de la fameuse Jeep d'Emmett…Quand j'arrive près des motos, je crois que je mouille ma culotte. Je n'en finis pas de d'admirer les bolides fuselés. J'ai mon permis, je l'avais passé avec Romain. La moto fait partie des choses qui font battre mon cœur plus fort, avec les sports de glisse et autres pratiques de casse-cous.
Ahhh si je pouvais en emprunter une et piquer un petit deux cents sur l'autoroute, cela me rappellerait des souvenirs…
Tous les garçons sans exception vont chasser entre hommes et j'en profite pour visiter le reste de l'immense demeure. Tout comme à Paris, une palette de neutres beiges, blancs et bruns dominent les pièces principales. La salle de bain de Carlisle est peut-être bien la pièce la plus sombre de la maison. Alice me fait visiter ensuite chaque dressing, le sien, celui de Rosalie et…Le mien. Dans le placard de Carlisle, une porte m'est désormais consacrée et derrière celle-ci j'ai de quoi m'habiller et me chausser pour le reste de ma vie. Je suis médusée. J'en tombe les fesses sur la moquette, le regard rivé à la rangée de cintres.
- « Heuu Alice, je ne viens que quinze jours hein…Tu n'as pas fait un peu fort là ? »
Alice passe donc une bonne heure à m'expliquer comment est organisé le dressing et pourquoi il est important que je possède des mules estivales lors d'un séjour en Décembre. Elle semble décidée à me faire essayer ses achats. Mais je résiste. Oui, moi Cyrielle Laban, je résiste à ce petit bout de femme qui n'hésite pas à jouer sur la corde sensible pour essayer de me faire passer une robe de soirée rouge à 9h00 du matin.
J'arrive à m'extirper de ses griffes et les laisser toutes les deux parler chiffons pour redescendre emmitouflée dans un gros manteau. Par les baies vitrées qui donnent sur la vallée en pente douce derrière la maison, Nessie et Bella sont en plein bonhomme de neige dans le parc. Je m'interroge sur leurs liens mère-fille. Elles sont l'air parfois si proches et si distantes…Bella, à la fois enfantine et adulte…Cette jeunesse me rappelle notre écart d'âge et réveille en moi ce sentiment de protection qui émerge de plus en plus souvent en présence de Nessie.
Je les rejoins avec un couteau de cuisine et une carotte. Pour le nez du bonhomme. Très vite nous plaisantons et rions aux éclats autour de ce bonhomme qui peine à tenir debout. Quelques boules de neige volent. J'apprends à mieux connaître Bella, qui couve Nessie du regard malgré une sorte de réserve qui semble lui être naturelle.
Tout à coup une forme émerge à une cinquantaine de mètres l'orée du bois sur notre gauche. Sa couleur fauve tranche dans ce paysage neigeux et attire mon regard. Mon cœur s'arrête avant de repartir dans un rythme saccadé. Je ne réfléchis plus, mon instinct prend le dessus. Je me glisse lentement devant Bella et Nessie, les cachant du champ de vision du monstrueux animal et je leur murmure les dents serrées :
- « Rentrez à la maison tout de suite. »
Le cœur au bord des lèvres, terrifiée, je vois la bête sortir lentement du bois et trottiner vers nous. Mon pauvre couteau de cuisine que je serre comme une forcenée dans mon poing n'est qu'un maigre réconfort. Plus l'animal approche plus l'horreur de glace. Il s'agit d'un loup. Un énorme loup. Un putain de loup de la taille d'un poney !
Je me fige sans réussir à quitter la bête des yeux qui continue à s'approcher tranquillement. Je me prépare à devoir faire le choix d'une vie : Fuir ou se battre, « Fight or Flight » comme on dit ici. Je suis sûre de deux choses, je vais mourir ici dans cette neige immaculée, j'imagine déjà le contraste avec la couleur de mon sang. Je ne partirais pas sans combattre, pour Carlisle. Pour garder cet espoir fou que je survive et le revoie.
- « Jake ! »
Nessie me contourne et se précipite vers l'animal, enfouissant son visage dans la fourrure de son cou. Bella me prend par le bras et me tapote gentiment la main :
- « Cyrielle, c'est Jacob, c'est un métamorphe, détends-toi tout va bien… »
Je la regarde sans comprendre, mon regard passe de l'une aux autres sans parvenir à imprimer ce qu'elle vient de me dire.
Je sens que le coup du loup géant c'est trop pour moi et je m'assois dans la neige, la tête entre les genoux.
J'essaie de contenir ma crise de panique, de ne pas vomir, de ne pas m'évanouir.
Je ferme les yeux et travaille sur ma respiration pendant que Bella me frotte gentiment le dos. Quand je me redresse, un long moment plus tard, je suis frigorifiée. Jacob a repris son apparence humaine et a l'air franchement désolé de m'avoir terrorisée.
Nous rentrons et nous réchauffons et discutons autour d'un bon thé à la cannelle. J'apprends avec stupeur l'existence des métamorphes et des loups-garous, l'histoire des Quileutes et surtout, l'histoire de l'imprégnation improbable de Jake sur Nessie. Un pressentiment me fait demander des détails sur cette partie du récit et c'est à Jake d'avoir l'air étonné :
- « Carlisle ne t'en a pas parlé ? »
Mes antennes flairent un truc énorme qui ne va pas me plaire, je me détends et réponds à la légère.
- « Ben heuu non pas vraiment…Il aurait du ? »
Jake se frotte le crâne et grimace. Bella est sur le point de l'arrêter quand il balance la bombe :
- « Bahhh…C'est quand même ton Ame Sœur… »
Je feins de bien digérer l'information. Au fond de moi, ça ne passe pas du tout. Moi qui refuse de croire au destin, j'ai l'impression d'être le dindon de la farce. Je me sens stupide d'avoir cru à son intérêt pour moi. Comme il me l'a dit le soir où j'ai découvert son secret, si je suis son Ame Sœur, son existence dépend de la mienne et vu que je suis beaucoup moins pérenne que lui, il vaut mieux m'avoir à l'œil et sous protection.
Quand les gars reviennent de leur chasse en soirée, nous montons dans sa chambre et je le confronte à ma manière, brut de béton :
- « Je suis ton Ame Sœur ? »
Il reste silencieux un moment et me répond :
- « Oui. »
Son affirmation fait monter la colère en moi, je me sens bête de ne pas avoir compris. Je continue mon interrogatoire, j'ai besoin d'avoir mal jusqu'au bout pour bien intégrer le message :
- « Donc s'il m'arrive malheur, il t'arrive malheur aussi… »
Il incline sa tête sur le coté, son regard couleur caramel me caresse et me réchauffe.
Mais il faut que je sois forte et que je résiste, je ne veux plus vivre dans les faux-semblants.
- « Oui. Mais c'est plus profond que cela. Il m'est physiquement douloureux d'être loin de toi. J'ai besoin de ton contact, il m'apporte de l'apaisement… »
Peine perdue pour mon self-control, je n'arrive plus à me contenir et je le coupe.
- « J'ai cru comprendre oui, que tu pouvais ressentir des émotions désagréables quand je m'éloignais…Et le fait que j'ai du caractère, ça te gène aussi ?! »
Il rit doucement :
- « Ah ça, ton tempérament…Sachant que moi-même je suis un Alpha…Mais bon, je n'ai pas eu le choix … » Il relève les yeux, un sourire en coin.
Les yeux baissés je ne vois pas son expression tendre, je serre les dents à m'en faire claquer les tendons. Non je ne pleurerai pas !
- « J'ai besoin d'un moment humain. »
En prenant soin d'éviter son regard, j'attrape mon sac à main sur la commode et fonce dans la salle de bain.
Je descends le couvercle des WC et m'assois, le poing dans la bouche de peur de geindre. Mon regard se brouille et bientôt de grosses larmes silencieuses coulent sur mes joues. Je crois que c'est toute l'émotion de la journée qui sort. Quand je reprends une inspiration tremblante. Le toc-toc à la porte indique que Carlisle a l'a entendue :
- « Cyrielle ? Qu'est-ce qui se passe ? »
- « Rien rien ! »
Tu parles, avec cette voix chevrotante ça veut plutôt dire le contraire…Les coups se font plus pressants à la porte.
- « Love, ça ne va pas je l'entends tu sais, sors s'il te plait… »
Ce petit surnom a l'effet d'une aiguille dans ma poitrine et j'affermis ma voix avant de lui répondre d'un ton hargneux :
- « Je vais bien putain ! J'ai besoin d'un semblant de solitude, je sortirais quand je serais prête, c'est tout ! »
- « Ok je reste de l'autre coté de la porte, pas loin… »
Bah tiens, faudrait pas me perdre de vue…
Je n'ai plus envie de rien entendre, je voudrais être sous ma couette dans mon appartement, seule avec moi-même.
Je voudrais ne plus être là et savoir que je ne suis pour lui qu'un gadget sophistiqué de survie qui lui est tombé dessus sans qu'il n'en ait jamais voulu.
Je voudrais être une dinde décérébrée et fade qui ne se foutrait totalement de savoir que ce qui lui plait chez moi, c'est mon génome et rien d'autre.
Je voudrais croire qu'il m'a aimée au moins un peu pour moi. Mais je suis trop acide pour croire aux contes de fée.
Je branche ma musique, m'enroule dans un peignoir moelleux, m'installe dans un coin de la pièce et ferme les yeux.
