CHAPITRE 13

J'ai passé la nuit sur un matelas de serviettes dans la salle de bain. Les écouteurs de mon téléphone vissés sur les oreilles pour ne plus rien entendre, juste ma musique et basta. Je n'ai presque pas pleuré, presque pas.
Du bruit dans la maison me réveille et quand je me redresse je me cogne contre le rebord du lavabo…Bon, ça va encore être une journée de merde ?!
Mon reflet dans le miroir me renvoie un regard mauvais. Ma colère est toujours là, sous contrôle. Ma douleur aussi, il m'a terriblement blessée hier soir. Ne parlons pas des yeux bouffis et du visage fripé…

Je prends une douche et après quelques tergiversations, je me décide à sortir. Il est là, assis bord du lit, les coudes sur les genoux. Quand je sors, il relève la tête :
- « Cyrielle… »
Je l'arrête les deux mains levées, je n'arrive même pas à le regarder.
-« Non, ça va, j'ai compris. Là ce n'est pas le moment, je ne suis pas assez calme pour cela. Désolée.»

Je suis désolée pour toi, que tu sois coincé par le hasard de la génétique avec moi.
Je suis désolée que ça te fasse autant chier.
Je suis désolée que ça me fasse aussi mal.

Je prends les affaires de ski laissées par Alice et retourne me changer dans la salle de bain. Nous allons à Hurricane Ridge. J'ai hâte de glisser sur la mer blanche, ça va me faire du bien je pense.
Quand je ressors, il n'est plus là. Je descends déjeuner, mon rire sonne faux mais personne n'a la mauvaise idée de relever. Au moment du départ, je monte dans le Cayenne et visse mes écouteurs. Juste pas envie de parler. Du tout. Je crois que je dors même un peu. Quand nous arrivons en bout de piste, c'est Emmett qui me porte et me balade au sommet.
Carlisle m'observe, je sais qu'il voudrait discuter, rattraper ce qu'il a dit…Rattraper quoi…Pour en faire quoi…Pour faire semblant ? Je ne fais jamais semblant.

Après l'échauffement, la première descente se passe tranquillement. Je suis loin derrière, je teste la planche de snowboard, la piste et surtout je retrouve mes repères. Je me laisse tomber plusieurs fois pour voir si j'ai toujours de bons réflexes. Je suis dans ma bulle neigeuse.
J'ai quand même le temps de remarquer le style très fluide du Blond sur ses skis. Les cheveux soyeux dans le vent et la peau scintillante. Mon cœur bat plus fort à chaque fois que je le regarde. Je décide de ne plus lui accorder un regard.

Quand j'arrive en bas près des voitures, les blagues fusent.
- « Bah alors ? C'est pas toi la pro du snow ? » Emmett ne me rate jamais…
J'en ai beaucoup fait à une époque, Romain était un fou de glisse et il m'a transmis le virus…Je suis juste un peu rouillée…
- « Et si tu me remontais plutôt ? »
La deuxième descente se passe tout aussi gentiment, je fais quelques sauts, ça passe tout seul, les réflexes reviennent vite et je suis bien contente d'avoir continué le sport sur la Wii à la maison. Évidemment je me fais charrier en bas, mais je ne dis rien, je n'ai rien à prouver aux autres, juste à moi.
De retour en haut de la piste, j'indique à Emmett de filer devant, je vais faire mon truc toute seule et je ne veux pas le retarder. Il s'en va et me voilà seule.

Un petit sourire s'étire sur mes lè retire mon casque un instant et y fixe les oreilles de chat en moumoutte rose fluo que je garde toujours dans mon sac à main. Mes oreilles fétiches pour la glisse.
Je remets mon casque, ajuste mes lunettes, mes gants et fais le tour de mes fixations. Une dernière chose avant de glisser : D'un doigt ganté, je lance ma playlist des Bloody Beetroots en commençant par « Warp 1.9 »…Et l'incline la planche.

Je pars beaucoup plus vite, ramassée sur moi-même pour gagner de la vitesse. Au premier virage je sens que c'est bon, je suis dans mon élément. Je descends comme une bombe, la musique hurle dans mon casque, mon cœur bat dans mes oreilles, mon estomac est dans ma gorge et je sens le vent siffler sur ma combinaison.

Je. Suis. Bien.

L'adrénaline dope mes réflexes, je négocie mes virages au plus serré. En milieu de parcours je ralentis un peu et m'amuse à faire des bons et des figures sur les reliefs. Puis je vois Carlisle en bas à plusieurs centaines de mètres, arrêté et le visage tourné vers moi. Je m'arrête, je n'ai pas envie de le rejoindre…Visiblement il a décidé du contraire.
Je me décide finalement à repartir. Ma glisse prend de la vitesse, mon objectif est de faire un chrono. J'utilise mes reconnaissances du parcours pour prendre toutes les options qui vont me faire gagner du temps. Je passe devant Carlisle sans un regard. De toute façon je suis bien trop concentrée sur ce que je fais pour m'occuper de lui. Il me rattrape et me suit de près, ça m'agace, on ne peut plus skier en paix ou quoi ?

Quand j'aperçois les voitures et les autres en bas, je bifurque à droite de la piste. Celle-ci descend en ligne droite jusqu'en bas alors que mon chemin va m'amener en travers sur le rocher recouvert de neige, à l'aplomb du Cayenne. J'avais repéré l'endroit dès l'arrivée :
Quand on a trainé avec des glisseurs, on a vite l'œil pour les figures foireuses et celle-ci ne fait pas exception à la règle.

Je ralentis franchement à l'abord du rocher, respire un bon coup, serre les fesses et saute dans le vide vers le toit du 4X4 un mètre plus bas, j'atterris en douceur, amortissant avec les genoux, je continue de glisser, deuxième chute sur le capot, toujours souple, et enfin le sol où je m'arrête, mon postérieur frôle le sol mais non je ne me croûte pas !
Je me retourne, regarde la voiture et le rocher au dessus.
Je suis fière de moi et j'adore la sensation de mon cœur qui bat la chamade dans ma poitrine. Exaltée, je ne peux m'empêcher de faire une petite danse de la victoire. Non je ne suis pas complètement rouillée !

Quand je me retourne, Carlisle juste derrière moi me surprend et je manque de tomber. Il me rattrape par la taille et me colle à lui :
- « On peut discuter, maintenant que tu as rayé la carrosserie de ma voiture ? »
Je me raidis. Les autres ont remonté la piste et nous laissés seuls. Carlisle m'emmène à l'écart et nous nous asseyons dans la neige. Il me regarde et je suis tout à coup très intéressée par les coutures de mes gants.
- « Cyrielle, si tu es mon Ame Sœur, c'est parce que tu as en toi toutes les caractéristiques complémentaires aux miennes. »
Je ricane, il continue :
- « Et ces caractéristiques sont surtout des traits de caractère, des schémas de comportement, des visions de la vie. »
Je le laisse poursuivre en silence :
- « Tu es ce qu'il me faut, dans l'existence. Tu me stimules et me rassures. Avec toi je me sens entier et en accord avec ma complexité. Je suis un Alpha, un créateur de clan, un chef. J'ai besoin à mes coté d'une compagne de caractère. Alors même s'il y a des frictions, ta rencontre reste la meilleure chose qui me soit arrivée depuis des années, depuis des siècles si je puis dire… »
Je secoue la tête et lui répond sans oser croiser son regard :
- « Je ne suis qu'une humaine, Carlisle, une simple humaine qui a le seul mérite d'être revenue de son enfer personnel avec le cœur en bouillie, terrifiée par l'amour, et le corps sérieusement amoché. Même si tu n'a jamais rien dit sur mes cicatrices, nous savons tous les deux leur laideur. »

Prononcer ces mots réveille mes vieilles craintes de rejet et les traces sur mon ventre me tiraillent mais je crois que le moment est venu de purger tout cela.
- « Ce truc de l'Ame Sœur, ça me blesse, car j'ai l'impression que finalement, on m'a imposée à toi. »
Il se rapproche et attire mon visage à lui. J'ai la faiblesse de lever les yeux. Son regard est d'un doré lumineux qui m'enveloppe et me réchauffe. Je me sens céder dans mes résolutions.
- « Tu te trompes. Tu ne m'as pas été imposée. Je t'ai choisie. »
Ses lèvres glacées m'effleurent et il me sourit, gêné. Je sens les miennes bleuies par ce contact.

Il semble se gonfler de motivation avant de poursuivre :
- « Je dois t'avouer que le jour où je t'ai choisie, je ne t'ai plus lâchée d'une semelle… »
Je hausse un sourcil et il grimace…
- « Tant que nous sommes aux confidences…Tu sais l'appartement en face de chez toi…Je l'ai acheté…Le lendemain de notre première rencontre… » Naaan…Je n'y crois pas…
- « Est-ce que tu m'as…regardée ? »Il baisse les yeux et hoche la tête.
Des impressions rejaillissent et j'ai une sensation de déjà vu quand les rouages de mon esprit s'imbriquent :
- « Quand j'enlevais mes bas, c'était toi ? »
Il se racle la gorge avant de répondre :
- « Oui…C'était...sublime »
Je reste calme. Je. Reste. Calme. Non je ne vais pas m'énerver.
- « Et qu'as-tu vu d'autre ? »
- « ...A peu près tout… »
Je me remémore tous mes moments d'intimité de célibataire.
Les raids camembert-tartine-jus de fruit au goulot le dimanche après-midi à poil dans la cuisine , les karaokés improbables, la porte des WC perpétuellement ouverte, les séances de masturbation sauvage… Puis ferme les yeux, retire mes gants et me masse les tempes.
- « Tu te rends compte que non seulement c'est tordu mais en plus c'est terriblement gênant pour moi ? »
Il a l'air dans ses petits souliers alors que je lutte pour tempérer mes émotions. Mon visage me chauffe, je dois être écarlate.
- « Je n'ai pas pu me retenir, l'intensité des vampires…Quand je pense que j'ai tancé Edouard pour avoir fait la même chose avec Bella…Quand ça a été mon tour j'ai compris… »

Finalement, je respire un bon coup et me retourne, mi-figue, mi-raisin :
- « Tu es conscient qu'il va y avoir des conséquences, n'est-ce pas ? Je veux dire…Jouer les pervers et violer mon intimité…Ça va se payer…»
Il me regarde hésitant et je lui souris vraiment.
La tempête est passée et l'idée de concocter une vengeance occupe mes bas instincts.
Il se penche, me fait rouler dans la neige et picore mon visage de baisers.
- « J'attends ta vengeance avec impatience, Love. »