FANFICTION

Ash XII

A l'instar des Samouraïs qui suivaient le Bushidô, les Yakuzas suivent le Ninkyôdô .

Title : [ Les Fleurs Du Mal ]
Real name :【花言葉】(hanakotoba : le langage des fleurs).
Type: Novel-fanfiction
Structure : ?
Chapitres : Introduction/ ?
Author : Ash
Writer : Ash
Genre : action, romance, polar, angst...
Rating: NC-17
Warnings : some mafia story...
Disclaimer : I own the plot, not the men.
A/N : Toute ressemblance avec des personnes, des lieux connus est totalement fortuite.

Résidence de clan KEGARAWASHII-kai, banlieue de N. ouest.

Une brise fraiche soufflait en ce matin d'été. Elle faisait doucement vibrer le fin papier desshōji ouverts sur un superbe jardin traditionnel. Les pluies de moussons avaient redonné vie aux magnolias étoilés, rendu leur vert aux Ifs. Les érables japonais rougissaient d'être tendrement caressés par les premiers vents d'automne. Les cigales chantaient, mêlant leurs voix avec celles des beaux oiseaux de paradis, installés dans une volière, à l'abri d'un gigantesque saule pleureur, dont les branches caressaient l'herbe soyeuse. Dans un bassin nageaient gracieusement un banc de carpes koï, qui frôlaient les pieds submergés de la statue du Kouni-no-toko-tatchi-no-kami* -censée protéger l'ancienne ferme agricole devenue une luxueuse demeure. Les rayons du nouveau soleil remplaçaient la chaude humidité de cet été, par une atmosphère plus clémente, propice à la méditation. Mais un incessant remue-ménage bouleversait la résidence dès l'aurore.

Obligé par quelque néfaste curiosité Takashima Kouyou quitta tranquillement sa place sous l'abri confortable du yosemune*. Nus pieds sur les rugueux tatamis il traça furtivement sa route bien plus par habitude de discrétion que par crainte d'être découvert à fureter. S'arrêtant face aux portes coulissantes il plaça son oreille pour capter les murmures bruyants –une mauvaise habitude qui pourtant lui permettait de connaître tous les vilains petits secrets que comptait cette fière maisonnée. Un bref regard lui permit de découvrir l'ampleur de la tâche accomplie depuis tôt ce matin. Les employés de maison agités préparaient en toute hâte le tokoma pour l'arrivée imminente du chef et sa considérable suite. Plusieurs ikebanas fraichement créés décoraient chaque côté de l'alcôve réservée au dirigeant. Les belles fleurs d'achillées grandes ouvertes donnaient à l'endroit un peu plus de chaleur, cependant leur signification amenait aussi beaucoup de chagrin à qui la savait. Le curieux soupira lassé de tout ce théâtre qui une fois de plus viendrait bientôt déranger la paix monacale de ce lieu. Bien que la solitude souvent lui pesait, il préférait cela aux rassemblements houleux qui de temps à autres prenaient place ici: une armée de gens costumés tous assis en tailleurs face à un vieillard aigri discutaient d'affaires le dépassant et dont il ne gardait aucun intérêt.

Sa vision fut troublée soudain par une figure courbée avançant à petits pas; la démarche si singulière des geishas. L'arrivée intempestive le contraignit à quitter sa position d'observateur. Son cœur soudain se mit à battre un rythme mouvementé tandis qu'il s'installait de nouveau sous le porche. Rapidement il refit son apparence, remettant ses longs cheveux châtain derrière sa nuque et ajustant son kimono de soie à son maigre corps. Takashima n'aimait pas ce moment de la journée pourtant il s'y savait contraint jusqu'à un certain temps. Cette pensée le décourageait davantage. Il ferma les yeux, cherchant à retrouver son sang-froid alors qu'on frappait doucement sur le bois du fusuma.

« Dôzo. » Le ton tremblant de sa voix sous-entendait une appréhension à peine masquée par le charmant sourire qu'il affichait poliment face à l'invité.

« Takashima-sama, prenez s'il vous plait. »

De vieilles mains ridées se tendirent vers lui qu'il observa avec attention. Aussi loin que remontaient ses souvenirs la servante avait toujours été la même : froide oba-san portant le plateau de médicaments. Sa bouche fine aux lèvres craquelées ne souriait jamais et ses yeux sous ses épais sourcils semblaient éteints depuis longtemps, sa peau aussi conservait, en affreuses rides, les marques du temps passé. La belle dame de compagnie d'antan, telle une fleur fanée, avait perdu tout intérêt mais restait fidèle à son patron. Ce constat n'apportait pas grand renfort à Takashima : son statut ne lui paraissait plus satisfaisant, bien que ses perspectives d'avenir se voient grandies. Jusque-là, l'utilité de sa triste vie se résumait à n'être que l'enfant-fardeau d'un chef de clan. Bientôt vingt-quatre ans qu'il trainait cette réputation malgré lui. Or, l'évènement qui le précipita de rien à presque divin faillit aussi le briser. Les jours passaient et se ressemblaient sans que ne cesse ce ridicule rituel, auquel il était contraint depuis son arrivée en ces lieux obscurs –une prison dorée dont il ne s'échapperait certainement jamais.

« S'il vous plait Takashima-sama. Le maître se fâcherait s'il connaissait vos caprices. » La femme âgée gronda faiblement, sa voix toutefois contenait assez d'impatience pour effrayer le fragile Takashima Kouyou.

S'il s'était agi d'une autre personne, oba-san aurait surement demandé gentiment, complétant sa formule par son plus beau rire édenté. Seulement lui ne pouvait prétendre à ce genre de faveur. Il savait pertinemment ce que sa désobéissance entraînerait - il en avait déjà fait l'expérience plusieurs fois auparavant. Maintenant tout cela l'ennuyait, alors avec dédain il s'empara des cachets et du verre posé sur le plateau près de lui. Au creux de sa paume les jolies pilules ressemblaient à de petits bonbons couleurs pastel.

« Si peu cette fois-ci? » Demanda-t-il presque ironiquement en avalant les pastilles à l'aide d'une gorgée d'eau.

« Le maître ne voudrait pas que Takashima-sama soit trop affaiblit, ce soir est un triste jour de fête. »

« Oh, je comprends mieux dans ce cas tout l'affreux remue-ménage, il murmura pour lui-même reposant la coupe d'eau pour ensuite s'allonger à même le sol, vous pouvez disposer oba-san, j'aimerai me reposer en attendant l'arrivée de père, il faut que je sois en pleine possession de mes moyens afin de le recevoir. »

La domestique eut une grimace de mécontentement à la mention du mot « père », mais acquiesça sans mots dire. Avec des gestes précis, millimétrés, elle déposa le verre sur le plateau et s'en saisi puis se leva, quittant la pièce à reculons tout en s'excusant poliment par d'incessantes courbettes. Lorsque le fusuma fut de nouveau fermé Takashima se senti soulagé tout cet usage, s'il le laissait désormais indifférent, imposait de fatigantes contraintes. Toutefois, persistaient encore les souvenirs des instants cauchemardesques ou sans pitié on l'avait gavé de ces affreuses gélules et pire encore. C'étaient les mêmes mains rudes d'oba-san qui fourraient dans sa bouche d'enfant la drogue censée prévenir ses crises. La vile mégère se plaignait souvent de mal supporter de s'occuper d'un infâme tel que lui. Il fallait dire, au sein d'une telle famille, Takashima Kouyou faisait figure de paria.

En vérité, il n'avait jamais réellement assimilé le but de cette torture quotidienne. Adolescent on le força tellement qu'à vingt ans toute son anatomie s'affaiblissait déjà totalement sous le contrôle des neuroleptiques et des antipsychotiques. Il fallait vraiment qu'il soit malade pour qu'on l'astreigne à un tel traitement. Le fait est qu'il ne ressentait pas le moindre signe d'une quelconque maladie puisqu'il se trouvait constamment sous l'emprise de la drogue. La sensation éprouvée avait un goût aliénant ; son âme subsistait dans un corps à l'agonie. Tiraillé entre la vie et la mort il ne savait que choisir. Quel avenir lui réservait-on en ce bas monde? Seul le très estimé maître Takashima connaissait les réponses, en ce qu'il était l'admirable instigateur de toute cette cruelle mascarade.

Ce jour-là, Takashima Kouyou se laissa emporter à des agissements qu'il ne comprit pas aussitôt. Allongé à même le sol, il fixait, apathique, ce paysage qui d'habitude le fascinait tant. Son cœur battait un rythme allant crescendo tandis qu'il portait une main tremblante à sa bouche. Furtivement il cracha au creux de sa paume les cachets rendus pâteux par sa salive. Il avait dissimulé les comprimés sous sa langue et fait mine de les avaler sans même se rendre compte du danger d'une telle action. Par chance, Oba-san ne perçu rien d'anormal - il préférait ne pas imaginer la correction qui lui aurait été administré dans le cas contraire. L'appréhension serrait douloureusement sa poitrine: pour la première fois depuis longtemps Takashima refusait délibérément sa thérapie. Il n'avait pas la moindre idée de ce qui en résulterait mais voulait savoir malgré la crainte et les risques.

Une chose l'inquiétait néanmoins, supporterait-il cette liberté qu'il ne connaissait pas. Kouyou récriminait intérieurement cette dictature endurée jours après jours à prendre des médicaments dont il ne voyait pas la réelle utilité si ce n'est de l'enchainer mieux encore à cette maison qu'il ne supportait pas. Il se sentait plus comme le brave chien de son maître que comme un homme. En vérité Takashima Kouyou ne connaissait rien des choses qui font une personne: l'amitié, l'amour, les sentiments n'étaient que de curieuses définitions qu'il lisait au travers ses livres. Tout ça le hantait au point que parfois les histoires se transcrivaient jusque dans ses rêves. Il devenait alors ce tragique héros à la recherche du but à donner à sa vie et, qui pour cela, se devait d'outrepasser les obstacles dressés sur son chemin. Il se demandait fréquemment s'il n'était pas lui aussi un de ceux-là. Peut-être pourrait-il écrire les chroniques de sa misérable existence.

Longtemps Kouyou resta couché. Il réfléchissait plus ou moins à ce qui l'attendrait une fois véritablement à jeun de toute drogue. Son regard noisette naviguait à présent dans la chambre qu'il occupait et qu'il aimait détailler malgré sa décoration dépouillée. La pièce était rectangulaire selon les normes japonaises (calculées en tatamis) et son agencement suivait le pur style Feng Shui. Elle se situait dans la partie yin de la maison, regroupant les cinq éléments: des murs en paille de riz pour la terre, un âtre pour le feu, un aquarium pour l'eau, une armure de samouraï exposée pour le métal et des poutres de hêtre massif pour le bois. Quant au reste des meubles nécessaires, armoire, table de chevet, bureau etc., on préféra l'en priver prétextant qu'une bonne santé mentale demandait une harmonieuse circulation du Qi*. Ne restaient donc qu'une vieille boussole Luo Pan* posée sur un socle de marbre noir ainsi qu'une sérigraphie sur toile de lin d'un bagua* clouée au mur comme autant d'icônes dans un lieu consacré. Rien ne trainait, chaque jour on lui apportait sa tenue, on rangeait son futon et les quelques manuscrits qu'il laissait à même le sol de sorte qu'on l'incitait presque à vivre la nuit plutôt que le jour afin qu'il ne soit pas une nuisance pour son entourage. Kouyou passait alors son temps plongé dans ses livres, complétant assidument les années de scolarité qui lui faisaient défaut, ou rêvassant simplement à ce qu'il aurait pu devenir s'il n'avait pas été lui.

Bien que reconnu brillant par des spécialistes, Takeshima Kouyou connaissait très peu de choses ayant à propos les standards scolaires. Il ne gardait de son passage à l'école que de brefs souvenirs : des cahiers de brouillons amplis d'écritures et de calcules sans une once de signification, une froide maîtresse au sourire avide de reconnaissance, un costume trop court hériter de son frère et surtout les affreuses moqueries de ses camarades sur son étrange famille. Tout ça remontait à bien loin pourtant étrangement il s'en remémorait bien plus que les confuses images de sa mère au sourire radieux, des bras chaleureux de l'homme qui n'était pas son père mais se comportait comme tel et des éclats de rire d'autres enfants. Du foyer où il vécut la plus grande partie de son enfance, il ne lui restait que de vagues impressions et les quelques anecdotes que lui comptaient son frère les rares moments où il le visitait. L'homme cependant se montrait évasif sur le sujet, et cela obligeait Kouyou à produire de longs et pénibles travaux sur sa mémoire qui lui faisait défaut. Il suspectait qu'on veuille garder floue cette partie-là de sa vie comme si quelque chose ou quelqu'un empêchait d'en dire trop.

Impuissant il assistait, depuis son entrée dans cette maisonnée, à l'imposante dictature soumettant son cadet à une vie qui l'enchainait à des responsabilités plus lourdes chaque jour, quand lui souffrait la faiblesse d'un esprit rongé l'empêchant de se battre pour ce frère perdu au sein d'un clan hostile. Il ne savait pourtant que peu de choses de ce dernier ayant oublié tout ou partie de sa jeunesse et séparé de lui bien trop jeune. La curiosité qui le rongeait autrefois finissait par s'estomper, les médicaments faisaient leur effet ainsi que la gêne qui teintait le regard de l'autre chaque fois qu'il l'interrogeait à propos de sa vie au dehors. On força même leur silence par de curieuses manières, astreignant leurs rencontres en jours de visite, distinguant de la sorte le patient Takeshima comme un résident permanent et obligé de ladite maison.

Une voix au loin, se faisant de plus en plus insistante, sortit Takashima de ses sombres pensées. A ce moment il se rendit compte qu'il s'était assoupit et qu'on venait certainement lui apporter de quoi préparer la visite du maître. Il senti l'inquiétude s'éveiller à mesure qu'il reprenait conscience du monde l'entourant. La crainte qu'on découvre son forfait le hantait si bien que, s'essayant il fixait résolument le sol afin qu'on ne lise pas la peur dans ses yeux. Ce ne fut qu'au moment où il senti une main forte et pourtant amicale se poser sur son épaule qu'il daigna enfin lever la tête. Son triste regard découvrit avec appréhension le visage de l'intrus bien qu'il se rappelle la chaleur d'une telle étreinte: une seule personne de sa connaissance osait encore le toucher de la sorte.

« Otôtosan... »

« Allons Kouyou, coupa le nouvel arrivant d'un rire franc, tu sais que je déteste ce terme lorsqu'il sort de ta jolie bouche, n'oublies pas que nous sommes jumeaux, tu n'es ni plus jeune ni plus vieux que moi, il s'arrêta un instant fixant son vis à vis d'un regard appuyé, mais tu dois savoir que je suis celui qui tiens le véritable rôle d'ainé. » ajouta-t-il gravement sans plus de salutations.

Takeshima acquiesça poliment.

« Souseiji* ne, Atsuaki? »

« Écoutes Kouyou, soupira l'homme agacé, c'est ton jour de sortie aujourd'hui et père ne devrait plus tarder. S'il te voit accoutré de la sorte il se mettra en colère et Kami-sama nous protège, ce n'est pas le moment! Il s'exclama avant de reprendre sur un ton plus doux, je t'aide à te préparer tandis que nous causons un peu. Que dirais-tu d'entendre mes récents exploits au travail? » Il déclara fièrement.

« Exploits? interrogea Kouyou considérant tout à coup furieusement les prunelles de son frère, support à son hardiesse nouvelle. Ma mémoire me fait certes défaut, mais les évènements récents se conservent aussi bien que les cicatrices laissées sur ma peau. Je pourrais faire le décompte comme un sablier avec ces marques qui prouvent l'extravagance de votre comportement. Frère vous vous dites, dans ce cas venez panser les plaies que vos mains ont créé inconsciemment, car je suis fatigué de me faire votre porte-parole et celui de notre père. Cela me tue voyez-vous. Pourquoi dans ce cas devrais-je écouter vos faits d'armes sachant que ce soir d'autres douleurs viendront balafrer mon corps sans que vous ne vous en alarmiez? Tout en continuant son discours Takashima Kouyou défaisait l'obi de son fin yukata, découvrant ainsi l'accablant patchwork que formaient les stigmates sur son pâle épiderme. Constatez-vous même le brun de celle-ci, d'un doigt il désigna sur sa hanche droite une large blessure à peine guérit, recouverte par un mauvais hématome, c'est le prix à payer pour réconcilier Yoshio Tsunoda suite à votre affront aux I... . Il se trouvait peu enclin à la discussion après que vous ayez si bêtement racketté un de ses gangs sur son territoire et, au vu de la situation actuelle de son clan en perpétuel mouvement depuis la mort du troisième kaicho*, je doute de l'intérêt de cette mission que père m'a donné afin de vous couvrir. Alors oniisan qu'allez-vous me conter cette fois qui mérite mon attention?... »

« Cruel Takashima, gronda le frère sur un ton faussement comique, je suis le seul qui te rende toujours visite, je passe du temps avec toi alors que d'autres affaires plus importantes me pressent et tu me sermonne comme mère lorsqu'elle avait encore toute sa tête. C'est ennuyant, je devrais peut-être demander aux servantes d'augmenter ta dose de médicaments pour faire cesser tout tes propos médisants. »

« Ne soyez pas trop prompt à utiliser ce genre d'argument, reprocha le dit Takashima, depuis bien longtemps j'ai cédé ma personne sans autre motif que de vous protéger. Garderiez-vous si peu d'estime pour votre tendre frère ci enfermé contre son gré, et qui permet votre ascension sociale sans trop de dommages malgré votre caractère buté? »

Il fit glisser délicatement les derniers pans du yukata dévoilant dans son entier le frêle corps malade et abusé aux yeux blafards de son jumeau qui pour toute réponse se dépêcha de le couvrir d'une belle chemise blanche. Les mains d'Atsuaki pourtant adroites à la bagarre tremblaient imperceptiblement, la crainte d'abimer plus la délicate anatomie hantait chacun de ses gestes nonobstant qu'il ajustait un à un les petits boutons de nacre, couvrant ainsi le torse amaigri de son double. Ses yeux peinaient de constater le visage si différent du sien malgré leur gémellité prouvée. Les traits de Kouyou marquaient par leur finesse autant que par dureté : de son cou long et fin roulait une pomme d'Adam élégamment soulignée portant une mâchoire taillée sèchement qu'accentuait la ligne carrée de son menton, ses lèvres curieusement dessinées attiraient l'œil par leur pulpeuse distinction élaborant par là même un charmant contraste avec son nez étrangement fin pour le type asiatique, l'arrondi de ses pommettes -vestige de son enfance- atténuait un peu l'aspect émacié de ses joues. Ses yeux étaient comme deux minces amandes joliment accentuées par une double paupière affinée, -appas de prédilection des femmes nipponnes. Ils abritaient de superbes perles cuprifères que les années de douleur commençaient à assombrir, même protégées par de longs cils dorés. Ses sourcils longs et légèrement tracés intensifiaient cette impression d'un homme dont la beauté calquait l'inexpressif portrait d'un gisant.

« Aujourd'hui est un jour exceptionnel qui restera dans les mémoires. Père parle de l'avenir des Kegarawashii comme le Premier Ministre parle de l'avenir du pays. Tu verras, le clan est en ébullition. Tous s'interrogent sur le contenu de la réunion si importante qui se tient cet après-midi! J'ai hâte! Je voudrai tant te raconter aniki! » Atsuaki s'exclama à la manière d'un enfant, sans prêter plus attention au précédent discours de son frère. Ses mains naviguaient à présent adroitement ajustant la chemise d'un blanc caractéristique au précieux coton du Nil. Avec des gestes empressés, il se saisi du pantalon de coton noir fourni par les bonnes et destiné à son jumeau. L'ensemble était original et simple à la fois tout en restant dans les règles un avantage certainement dû à sa position spécifique au sein du clan.

« Laissez-moi deviner, l'histoire que vous venez me conter a pour propos cette annonce. La façon dont votre sourire s'agrandit et vos pupilles brillent sous-entendent quelque joie mal contenue, ce qui me fait penser avec certitude que vous connaissez le motif de tant de mouvement. Me croyez-vous innocent Atsuaki? »

Toujours fragile sur ses fines et longues jambes il se leva tremblant. Un sourire moqueur au coin des lèvres tandis qu'il enfilait le pantalon que lui avait fourni son frère.

« Je sais précisément, reprit-il après un dernier effort pour boutonner l'habit, le contenu de cette assemblée aussi bien que sa gravité. Mami-chan qui passait par là l'autre jour a discuté avec oba-san. » Il arrêta un moment sa narration afin de considérer tant qu'il le pouvait son apparence sans aucun miroir pour le guider, puis reprit son récit :

« Comme c'était l'heure de mon repas j'ai pu les entendre discuter alors qu'elles veillaient à ce que je me sustente correctement. Mon ouïe développée et leurs forts murmures me permirent de capter l'ensemble de leur farouche débat, il s'agenouilla face à son frère et continua de nouveau, je suis conscient bien sûr que leurs babillages ne valent que peu de choses cependant des détails ont retenu mon attention que vient confirmer cette réunion placée sous le signe d'une mutation du clan. »

« Tu es malin Kouyou, dangereusement malin, il affirma sereinement une vérité que tout deux connaissaient depuis bien longtemps, mais dans la bouche d'Atsuaki cela sonnait désormais pire qu'une menace. Je comprends mieux chaque jour la raison de ta claustration. Quelqu'un d'aussi intelligent, qui comprend les choses sans même en faire partie est un élément à haut risque pour nous. » Atsuaki souriait plaisamment, bien que ses poings serrés sur ses genoux démontrent son agacement certain et difficilement refreiné.

« Pourtant je suis irremplaçable n'est-ce pas. »

« Ne joue pas trop, tu finiras par avoir des problèmes, la plaisanterie ne fut gère appréciée et l'ainé eu tôt fait de répondre par un sarcasme intimidant, père ne sera pas toujours là pour te protéger ni moi d'ailleurs. »

L'avertissement ne toucha pas Kouyou qui s'amusait à provoquer le jeune homme si sensible à la remarque. Les minutes passantes, il se sentait plus sûr de lui. Les drogues se dissipaient et son esprit pouvait agir librement sans pour autant attirer trop l'attention de son frère. Celui-ci savourait tant son petit pouvoir, -que ce soit sur son jumeau ou sa bande-, qu'il aurait été bien désappointé de remarquer son réel manque d'ascendant sur son fragile cadet. Cela avait toujours été ainsi : Atsuaki prenait le rôle du maître, tandis que Kouyou jouait l'éternel enfant. Durant ses moments de lucidité le jeu paraissait tellement intéressant qu'il devait se forcer à ne pas paraître trop joyeux de son état ou sa situation. Des années durant, il avait tissé des fils solides lui permettant de diriger efficacement son entourage. Les servantes par exemple bien que d'abord hostiles, fléchissaient au moindre de ses caprices de peur, -disaient-elles-, d'éveiller la bête en lui, et les gardes du corps qui lui étaient alloués seraient prêts à donner leur vie pour ce monstre si habile à manipuler les armes en tous genres. Atsuaki lui-même faisait partie de ces gens-là, que Kouyou utilisait selon ses envies : il nommait cela « l'impitoyable réalité de l'intellect ».

« Parce que vous êtes convaincu de ma dépendance, mais vous vous trompez, dit-il en souriant de plus belle. J'aimerais que vous gardiez toujours cette illusion qui me distrait en attendant les supposés grands changements, il devint rigide soudain et son regard fixa âprement son vis-à-vis. Je n'aurai plus longtemps à patienter vous le comprendrez après cette tragique et heureuse réunion, il laissa passer un long silence que n'osa briser Atsuaki pressentant les terribles propos à venir, si vous saviez comme je suis impatient.»

LEXIQUE

*Kouni-no-toko-tatchi-no-kami: dieu shintô, Résident Éternel sur Terre.

*Yosemune: sorte de toit à quatre pentes incurvées.

*Oyabun: chef japonais qui supervise le gang yakuza.

*Luo pan: nom donné à une certaine sorte de boussole chinoise utilisée autrefois comme mètre pour le Feng Shui, aujourd'hui elle son utilisation étant trop complexe peu de personnes savent l'utiliser.

*Bagua: c'est un diagramme octogonal de la Chine ancienne utilisé dans le taoïsme et le Yi Jing mais aussi dans le Feng Shui, les arts martiaux et la navigation.

* Souseiji: jumeau.