L'homme qui ne voulait pas.

L'officier Shiroyama Yuu ouvrit ses paupières engourdies de sommeil, sur décor pas tout à fait inconnu. Il émanait de l'endroit une ambiance à la fois commune et étrangère. De ces ambiances, vous savez, qui ramènent loin dans un obscure passé. Sa montre sonnait de son cri strident, il grognait son mécontentement. Shiroyama n'était pas quelqu'un du matin. Six heures déjà, constata-t-il dépité, allongeant le bras vers la table de chevet pour attraper le vieux bracelet-montre au verre fendu : un cadeau dont il ne saurait se défaire et qu'il trainerait probablement jusque dans sa tombe. La nuit avait semblé trop courte, -à moins que ce ne soit le jour levé trop tôt. Dans sa bouche, le goût pâteux laissé par la bière suffit à le renseigner sur la cause de son amnésie épisodique.

Il avait éprouvé cette curieuse sensation de déjà-vu en ouvrant les yeux. Un pressentiment qui, sitôt lui serra la gorge mieux qu'une corde autour du cou. Pour commencer, il était allongé sur un lit. Sa tête lourde reposait sur un coussin aussi dur qu'une brique. Les couvertures tièdes, néanmoins rugueuses et un peu humides, recouvraient sa charmante anatomie rigidifiée par quelques curieux mystères. Constat alarmant : Shiroyama était nu comme au jour de sa naissance. Sa peau certes moins pâle que les draps jaunis, témoignaient son désintérêt envers sa propre personne çà et là stigmatisée, scarifiée et partout marquée de bleus indécents, dont plus d'uns, avouait-il, étaient encore frais.

Lorsqu'enfin il osa bouger un bras, Shiroyama ne put que se crisper : soit un rouleau compresseur lui passa dessus durant la nuit, soit il s'était livré à de douteuses activités. Pour cause, la place vide de ce king size bed respirait un parfum puissant, qui n'était pas le sien, mais qu'il reconnaissait, pour l'avoir humé maintes et maintes fois. Ce brulant parfum de vice lui donnait tout à coup la nausée. Il avait remis ça, se dit l'homme en fixant désespérément le plafond, ses prunelles noires un brin accusatrices. Le nez piqué, la gorge en feu, les muscles tendus et la cervelle en compote : cette journée commençait mal.

Forçant une quinte de toux rauque et glaireuse, il alla attraper à tâtons son paquet de cigarettes, probablement égaré quelque part au pied du lit, - là où il avait sa place habituelle et facile d'accès. Il ne l'y trouva pas… De quoi ternir un peu plus son humeur mal embouchée : Shiroyama Yuu n'était pas le type du matin, encore moins lorsqu'il se couchait ivre. Aussi, comprenant qu'il n'arriverait à rien de cette manière, d'un soupir las, l'officier se redressa sur le lit. Avec ses paupières encore un peu collées, sous son regard terni de fatigue, le monde prenait un aspect plus brumeux qu'un jour d'ozone à Tokyo. Tout tournait autour de lui. Grognant, il avisa son caleçon et le reste de son costume froissé sur la moquette râpée.

Le matelas émit un craquement strident, bien que ses gestes fussent ralentis. Il fallait aussi qu'il se méfie du plafond bas, des seulement soixante centimètres entre le bord du lit et celui de la table basse en marbre de fortune, et des bottins déchirés, entassés près de la porte coulissante. Son sentiment de culpabilité allait grandissant cependant que son pied décelait le rebutant poisseux d'un préservatif usagé : un parmi tant d'autres perdus sous les meubles, leur nombre sans doute égal au nombre de passages en une soirée. La boite de mouchoirs, (mise à disposition pour la clientèle de l'hôtel), avait été vidée par terre. Shiroyama se dit, non sans ironie, que cela faisait de gros confettis, comme ceux qu'on lance à la sortie de l'église un jour de mariage.

Le téléphone sur le meuble de la tête de lit se mit à sonner furieusement, pendant qu'il enfilait, tant bien que mal, son caleçon rayé, -aussi fripé et humide qu'au sortir du lave-linge. Rien d'étonnant alors, à ce que le crâne de Shiroyama heurte le plafond trop bas. Il grogna à nouveau, jura de plus belle en se frottant la tête d'une main calleuse. Il décrocha, sachant pertinemment qui l'appelait. Toi, grommela-t-il, sa mauvaise humeur toutefois, se volatilisait tout à coup. L'officier remarqua l'origami en forme d'oiseau qui trônait à côté de l'appareil : à première vue, la figure ressemblait à une traditionnelle grue, mais Yuu Shiroyama savait mieux que quiconque. Son cœur bondit plus fort dans sa poitrine.

- On a vraiment remis ça.

Oui, répondit une voix plus que familière.

On n'aurait pas dû.

Tu étais saoul cette fois.

… Cette fois c'était moi, Shiroyama acquiesça de la tête, comme si l'autre personne, au bout du fil, avait pu le voir.

Pour quelqu'un qui ne voulait pas…

Un rire particulièrement enroué et acerbe se répercuta, féroce, dans son oreille. Puis un soupir à fendre l'âme. De l'autre côté du combiné on percevait nettement des voix, empressées, sévères, accablantes, presque menaçantes. Elles appelaient : monsieur, monsieur, monsieur !

Il faudra remettre ça Aoi-chan, fit la voix sur un ton trop sérieux.

Avant qu'il n'ait pu répliquer quoique ce soit, son interlocuteur avait raccroché. Shiroyama demeura longtemps immobile, accablé par le poids de leurs actions. Il écoutait la tonalité cinglante vibrer contre son tympan : elle ressemblait presque à l'électrocardiogramme d'un mort.

A nouveau, ses yeux fixèrent l'origami confectionné avec ce qui ressemblait au dépliant du love-hotel où ils avaient passé la nuit. Il se souvenait la première fois qu'il l'a vit confectionnée : les petits doigts agiles d'un enfant au sourire innocent. C'était la même personne et pour des raisons similaires. La figure représentait un phénix, quoiqu'elle s'apparente plutôt à une grue au cou tordu et aux ailes brisées. Shiroyama l'attrapa et la rangea délicatement dans la poche de sa veste en cuir griffée : posé sur ses épaules étroites, le cuir noir, (payé une petite fortune), sur sa chemise blanche d'officier tranchait mieux que du rouge et du blanc. Sa tenue complète était chiffonnée d'avoir passé sa nuit ailleurs que sur un cintre. Le tout composait une puanteur exécrable, mélange de cigarette, d'alcool et de sueur : pour sûr, son chef allait lui crier dessus.

Par chance, ou parce qu'il avait sombré son mariage contre une place au sommet : Yuu Shiroyama profitait allègrement de sa place dans la pyramide hiérarchique au Bureau de Sécurité des Particuliers. On lui dispensait donc l'affreux costume officiel bleu ciel et marine. Un privilège cher payé, qu'il dilapidait chaque mois dans la pension alimentaire due à son abominable ex-femme. Il bouda à cette pensée, bouclant en hâte la ceinture où était coincée son arme de service : un vieux Type 26. Un regard critique dans le petit miroir près de la porte coulissante lui permit d'ajuster un semblant de tenue. Certes, on aurait pointé du doigt un agent du service public, -la casquette toujours sur la tête après la débauche-, venu se rincer la gorge d'un mauvais whisky et l'œil de danseuses exotiques, dans un lugubre strip show deKabukichō. En revanche, un sombre trentenaire mal peigné, mal rasé, à la mise étrange, entre le mauvais garçon et le chef de gang bōsōzoku, attirait moins les rumeurs. Non pas qu'il soit personnellement inquiété d'être reconnu par les quelques malfrats passés entre ses mains : c'étaient tous plus ou moins des amis.

Sur la pointe des pieds, il rejoignit le genkan, où était disposée une courte rangée de casier. A cette heure, quasi tardive, seule restait encore sa paire de derby en cuir, rongée jusqu'à la corde, tristement reconnaissable. Il n'appréciait guère de quitter l'endroit miteux sans pouvoir prendre une douche, ni se raser. Sa peau moite collait à ses vêtements et, dehors, la fine pluie n'arrangerait rien. De jour, les ruelles étroites de Shinjuku ni chome semblaient presque saines. Shiroyama croisa trois jeunes hommes souriants, sous leurs parapluies transparents, qui se racontaient leurs exploits nocturnes. Deux chats, sous la tonnelle d'un sordide izakaya, observaient les passants en se léchant les babines. L'officier continua son chemin, l'air détendu, une cigarette coincée entre ses lèvres. Désormais, le trafic sur l'avenue principale était déjà anormalement élevé. La densité en population augmentait encore à mesure que Shiroyama Yuu s'approchait de la gare : un comble pour lui, qui avait horreur de la foule.

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