Merci pour vos reviews sur le chapitre 1 ; j'espère que vous prendrez toujours autant de plaisir à me lire ! N'hésitez pas à me faire partager vos impressions !
Bonne lecture !
- Bienvenue au manoir des Collins, docteur, s'éleva une voix féminine provenant du haut d'un majestueux escalier en marbre, orné de figures animales et mythologiques sculptées dans le bois le plus sombre des forêts alentour.
Julia ne parvenait pas à discerner la silhouette de la propriétaire de cette belle voix chaude et accueillante. Quand enfin se yeux se furent habitués à l'épaisse obscurité qui régnait dans ce grand hall, elle distingua, trônant en haut des marches, et venant à sa rencontre dans un pas à la fois léger et altier, celle qu'elle supposa être la propriétaire des lieux. « Un tel aplomb, et une assurance aussi grande ne peuvent qu'appartenir à Mme Collins Stoddard », pensa-t-elle, en se remémorant la description que lui avait fait d'elle Dr John, avec un sourire moqueur, en apprenant son embauche au manoir des Collins. « Tu verras, July, la famille Collins se bat contre la décadence. Heureusement que la reine-mère règne d'une poigne de fer sur les lieux. » Son professeur avait toujours eu un petit côté anarchiste, se souvint-elle, en souriant intérieurement.
- Docteur Hoffman, je suis ravie de vous recevoir dans notre humble demeure familiale. Nous ne vous attendions pas de sitôt. Vous voudriez donc bien excuser le retard dans l'aménagement de vos appartements. Je me présente : Elizabeth Collins Stoddard. La jeune femme se surprit à remarquer le décalage entre l'état pitoyable des lieux et les bonnes manières dont usait son hôte. Sans doute voulait-elle garder tant que possible les convenances. Elle devait être de ces personnes qui pensent que la véritable déliquescence ne commence qu'une fois perdues les bonnes manières.
- Madame, je suis enchantée de vous rencontrer, et très honorée de votre hospitalité. J'espère pouvoir aider votre neveu de mon mieux, dit-elle en essayant de rivaliser de politesse avec son interlocutrice.
- Ne vous fatiguez pas tant, plaisanta Mme Collins Stoddard. Après tout, nous avons quasiment le même âge, et l'état des finances de la famille ne vaut pas que vous preniez tant d'égards. Julia n'aurait pu dire si c'était le ridicule d'avoir été mise à nue, ou le détachement d'Elizabeth, mais elle se sentit bien plus à l'aise qu'à son arrivée. Elle n'aurait osé l'avouer, mais elle redoutait cette première entrevue, elle qui n'avait jamais cotoyé le monde de la haute-société.
Elizabeth remercia le domestique, prit Julia à part et l'emmena dans les dédales de couloirs du manoir. Arrivées devant une grande porte en bois massif sculpté de motifs végétaux et animaliers, Elizabeth l'entrouvrit et elle l'invita à la suivre à l'intérieur d'un splendide bureau boisé et au sol recouvert de nombreux tapis. Deux bibliothèques entouraient une grande fenêtre, et symétriquement opposée, une cheminée monumentale en arcs d'ogive surmontés de loups donnait à la pièce un aspect à la fois chaleureux et imposant.
- Voici une des rares pièces chauffées de notre taudis, aima-t-elle plaisanter. Vous verrez, nous ne sommes déjà en mai, mais les nuits peuvent être fraîches. Installez-vous, je vous en prie.
A la lumière du feu de cheminée, et éclairée par de nombreuses bougies disséminées aux quatre coins de la pièce, Julia put enfin observer son hôtesse. Sa grande taille et son port fier lui donnaient un air de noblesse, accentués par une coiffure blonde dernier cri au gonflant maîtrisé. Elle portait une robe noire très chic quoiqu'un peu démodée, et un magnifique pendentif autour du cou, qui semblait être dans la famille depuis des siècles. Julia fut saisie par une telle beauté malgré la situation. Elle aurait dit que Mme Collins voulait tout faire pour sauver les apparences, alors que les fondations de son univers-même s'écroulaient sous ses pieds. Sa force et son calme impressionna la jeune psychiatre. Cependant, quelque chose dans le regard bleu délavé d'Elizabeth cachait mal le souci qu'elle se faisait au quotidien.
Avant même d'avoir proposé à Julia de s'assoir, et avec une grande solennité, elle lui demanda :
- Julia, que pensez-vous du président et de la guerre ?
Interloquée, le docteur se sentit prise au piège. Elle ne s'était jamais vraiment intéressée à la politique, et elle eut la désagréable sensation qu'elle risquait de rater un examen. Elle se demanda si cet interrogatoire gênant était une tradition chez son hôte. Elle ne voulait pas décevoir Mme Stoddard dès la première entrevue.
- Je ne sais pas… Ils ont l'air de bien s'entendre en tout cas, tenta-t-elle de plaisanter. Elizabeth esquissa un sourire.
- Que pensez-vous de l'égalité des sexes ? enchaîna-t-elle du tac au tac.
- Inexistante. Faces à une bouteille de bon champagne français, je peux vous garantir que les hommes ne peuvent rivaliser avec ma descente légendaire ! Julia fut ravie de voir que ses traits d'humour eurent l'air de plaire à Mme Stoddard, qui sembla enfin se détendre, et qui l'invita à s'assoir.
- Docteur, avant toute chose, sachez que je ne vous considère pas comme une employée. Je vous ai engagée, certes, mais je souhaite que nous cohabitions d'égale à égale. Ceci étant dit, elle s'approcha de la psychiatre et s'assit en face d'elle dans un joli fauteuil qui aurait été classieux s'il n'avait été autant râpé. Comme je vous en ai rapidement parlé au téléphone, mon neveu David me cause du souci. Il a perdu sa chère mère lors un malheureux accident de pêche, il y a 10 mois de cela. Il en était très proche, le pauvre petit… Les premiers temps suivants la disparition, sans doute quelques jours – ou, attendez, je me souviens, jusqu'à l'enterrement-, David présentait une peine tout à fait normale – si tant est qu'il soit « normal » qu'un enfant connaisse une peine semblable. Puis, quelques jours après l'enterrement, son comportement changea du tout au tout. Il ne sembla plus regretter Laura, il nous disait lui parler, la voir et lui raconter ses secrets… Je l'ai même surpris un jour, parlant seul assis au bord de son lit. Vous comprendrez ma stupéfaction et ma frayeur. Comme si nous avions besoin de cela dans la famille…, conclut-elle, tristement, les yeux dans le vague.
Elizabeth énonçait les faits froidement, droite et fière, mais Julia sentait la dévastation au fond d'elle.
- Puis-je me permettre de vous demander pourquoi c'est vous qui avez publié l'annonce ? Sauf votre respect, ne serait-ce pas plutôt au père de David de s'occuper du bien-être de son enfant ?
Julia ne fut pas étonnée de voir une rapide moue de dédain se dessiner sur le visage de Mme Collins. Lors de son cursus de psychiatrie, elle avait eu des cours de psychologie familiale. La famille Collins semblait être un cas d'école, mais il lui fallait la version de la principale intéressée.
- Son père ?... Elizabeth sembla hésiter à le qualifier. Vous le découvrirez par vous-même. Disons qu'il est … peu présent dans la vie de son pauvre fils. Il préfère courir les jupons..., soupira-t-elle… Le diagnostic de Julia sembla se confirmer : un père délaissant pouvait avoir des conséquences fâcheuses sur la santé mentale d'un enfant déjà fragile. Son séjour à Collinwood allait sans doute durer moins longtemps que prévu. Etonnamment, Julia le regretta un petit peu…
- Venez, ordonna gentiment la maîtresse de maison, en se levant de son fauteuil enfoncé. Je vais vous présenter à la famille.
Julia emboîta le pas d'Elizabeth. Les couloirs du château étaient, comme elle le redoutait, sombres et glaciaux, mais le décor avait dû autrefois être d'une grande beauté, si ce n'était cette couche de poussière et les envahissantes toiles d'araignées. Les cheminées de marbre de Carrare faisaient face aux grands tapis, les lustres de cristal rivalisaient de grandeur avec les tableaux monumentaux des ancêtres. En repassant dans le grand hall d'entrée, le regard de Julia fut attiré par une toile représentant un beau jeune homme vêtu à la mode du XVIIIe. Saisie par la prestance de l'homme représenté, Julia s'attarda un court moment pour l'admirer. Doucement, Elizabeth s'approcha d'elle pour lui annoncer le nom de Barnabas Collins :
- Le dernier de notre famille à n'avoir pas connu cette tristesse. C'était le meilleur homme qu'ait compté la famille. Ah, si je pouvais lui montrer que les Collins font toujours face…
La grandeur perdue de la famille semblait sincèrement affecter Elizabeth. Bien que ne connaissant pas la douleur de la perte du prestige d'un grand nom, Julia se sentit profondément en empathie avec elle. Elles restèrent quelques minutes, pensives, observant le fier ancêtre.
- Suivez-moi, je vais vous présenter David, interrompit Elizabeth, brusquement, semblant revenir soudainement à elle.
A suivre ... très vite ! Le lemon arrivera aussi... mais laissons l'histoire s'installer ;-)
