Chapitre 4 : bonne lecture !
Le lendemain matin, Julia décida de commencer son travail sur de bonnes bases. Après le petit-déjeuner, elle se rendit devant la chambre de David, avec la ferme intention de tenir une discussion de plus de trois phrases. Le docteur s'apprêtait à frapper à la porte quand Carolyn déboula dans le couloir.
- Vous ne tiendrez pas plus de deux jours, il fait fuir toutes ses préceptrices ! lança-t-elle, moqueuse, et sur un ton de défi.
Si Julia avait ignoré que Carolyn allait bientôt entrer dans l'âge difficile de l'adolescence, elle aurait pu le deviner à son simple regard dédaigneux et rebelle.
- Jeune fille, sache que je ne suis pas une préceptrice. Je suis un docteur et je suis là pour aider ton cousin. Mais la jeune fille avait déjà disparu.
- Bonjour David, regarde ce que je t'ai apporté... ! Julia savait qu'il était recommandé d'entamer une conversation avec un malade en détournant l'attention. Elle lui tendit la peluche en forme de dinosaure qu'elle avait rapportée de Londres spécialement pour lui.
- Merci… Madame. Il est beau… C'est un tricératops ? Julia fut étonnée de la culture du garçonnet.
- David, appelle-moi Julia. Tu veux bien que je joue un petit peu avec toi ?
David sembla tendu et gêné quelques minutes, puis se détendit et finit par lui présenter tous ses jouets. Le sentant plus à l'aise et en confiance, Julia osa aborder le sujet qui justifiait sa présence aux côtés de l'enfant.
- Ces peluches sont magnifiques, David… C'est ta maman qui te les a faites ?
- Non, maman ne sait pas coudre. Mais elle me les a rapportées de ses voyages. Tu sais, elle aime bien me faire des cadeaux. Hier, elle m'a apporté un joli coquillage brillant. Tu veux le voir ?
David couru vers son étagère, puis s'arrêta brusquement après trois pas. Il semblait se rendre compte qu'il n'avait pas le droit de parler de ce sujet au docteur. Après tout, tout le monde le croyait fou, alors pourquoi en serait-il autrement pour cette étrangère ?
- Oui, je veux bien le voir, David… Tu sais, j'aimerais bien parler à ta maman, moi aussi. Crois-tu qu'elle accepterait de me voir ?
C'était la première fois depuis l'accident que quelqu'un ne lui disait pas : « David, arrête de dire ça, David tu inventes tout, David, tu es fou… » Soulagé et se sentant à nouveau en confiance, il se rapprocha de Julia et lui dit simplement :
- Je lui demanderai, si tu veux.
Quelques heures plus tard, Julia avait un diagnostic un peu plus précis. Elle s'était empressée de le rédiger au plus vite, afin de l'apporter sans attendre à Elizabeth. Elle ne l'avait pas vue depuis la veille au soir, et, elle n'aurait su dire pourquoi, attendait avec impatience le moment où elle lui adresserait à nouveau la parole. Ses grands yeux l'avaient hantée toute la soirée.
A sa grande surprise, l'impatience de Julia à revoir son hôtesse fut mise à mal une fois la psychiatre arrivée devant la porte du grand bureau boisé. Elle qui ne souhaitait que cette entrevue, elle n'osait plus frapper et restait bêtement plantée dans le couloir. Elle pesta contre elle-même : « Que se passe-t-il ? Je suis ici pour un travail professionnel. Je n'ai pas à me soucier à ce point de l'avis de mon employeur sur un de mes diagnostics. » Après un moment, elle se ressaisit et toqua à la porte d'Elizabeth.
Quand elle entendit le clair : « Entrez ! » de sa voix à travers l'épaisse cloison de bois, Julia sentit son cœur battre un peu plus vite. Poussant le battant, Julia se voulut très professionnelle, afin de ne rien laisser paraître de cette émotion à laquelle elle ne s'attendait pas.
- Elizabeth, je viens vous apporter mon diagnostic, à la suite de l'entretien psychique que je viens de réaliser sur votre neveu cet après-midi. Selon moi, David a développé une psychose paranoïaque, à la suite de cet accident malheureux. Il pense que sa mère subit un cycle d'immortalité et, à notre grand regret, le fait de se sentir incompris de tous accentue sa propre paranoïa en le faisant encore plus plonger dans la solitude et l'impression de pouvoir communiquer avec sa mère décédée. J'avance une conclusion curative dans ce rapport, que vous trouverez en page 5. Il me semble que pour la réussite de sa guérison, il serait recommandé de ne pas le contrarier, voire entrer quelques fois dans son jeu. Bien évidemment, ceci n'est qu'une première impression et ce diagnostic sera approfondi et remanié dans la suite de mes observations. Quant à moi, je pense qu'après à peine un mois, ma présence ne lui sera plus nécessaire.
Julia avait prononcé ce discours d'une traite, en évitant de croiser le regard d'Elizabeth et en reprenant à peine son souffle. Elle n'aurait voulu se sentir déstabilisée et perdre le fil de son raisonnement.
- Eh bien, on peut dire que vous êtes efficace ! Merci beaucoup pour ce brillant examen, docteur. Je sais qu'entre vos mains, notre cher David sera rapidement rétabli. Que diriez-vous de m'accompagner en ville pour fêter ça ? Il est temps que je vous montre le port des Collins !
Julia sentit son cœur rebondir dans sa poitrine. Elle ne connaissait que trop ce sentiment… « Ressaisis-toi, Julia, pensa-t-elle. Ce n'est pas le moment... Tu es là pour un travail, un travail professionnel ! Tu ne dois pas accepter, ou tu vas replonger… »
- Avec joie, Liz, je cours chercher mes affaires et je vous retrouve dans le hall !
