2.

Un monde effiloché. Albator n'aurait pas pu mettre un autre mot sur l'environnement où il se trouvait.

Ce qui l'entourait était inconsistant à la vue mais solide sous les pieds ou sous les doigts, pour redevenir ensuite presque évanescent. Et ce milieu flou semblait partir en lambeaux dès qu'il bougeait, pour ensuite se reconstituer, en partie – comme une fumée qui se serait mue sous un souffle discontinu.

« Où est-ce que j'ai atterri, moi ? ».

L'espace autour du capitaine de l'Arcadia était rougeoyant, les formes noires, la chaleur écrasante, étouffante, mais hormis elle aucune sensation de soif, de faim ou encore de fatigue.

« Je préférais le refuge du Thanatos – tiens, il m'a fichu la paix depuis un bon moment, celui-là ! Bien que je ne sois pas très sûr de pouvoir me considérer comme encore en vie ! ».

- Le capitaine de l'Arcadia, avait annoncé une sorte de chambellan dans une livrée ivoire et azur avant de se retirer.

Sous la coupole de la salle ronde, Albator avait examiné les lieux, lumineux, aux matériaux nobles, mais dépouillés au possible.

Au sol, des panneaux avaient coulissé et deux personnes avaient été montées par des plateaux.

- Jéhobald, chef de cette communauté, et une de mes filles : Galahane.

- Je commande l'Arcadia, je suis Albator. Et vous êtes des Carsinômes… Vous vous baladez ?

- Avant, on parlait d'apatrides. Vu que nous avons perdu notre planète, nous pouvons être considérés comme aplanétoïdes… Nous avons besoin que vous soyez notre intermédiaire pour nous obtenir l'autorisation de passage, révéla alors Galahane.

- Albator, cette dégaine, vous ne disposiez pas d'un autre cuirassé ? souffla Jéhobald.

- Vous, vous êtes très peu familiarisés avec les Pirates !

- Nos ordinateurs compilent automatiquement toutes les infos des zones traversées, mais personnellement nous ne nous y plongeons guère, pour ne pas encombre inutilement l'esprit !

- Alors, durant ces vingt-quatre heures, vous n'avez glané aucun renseignement… ?

- Nous préférions vous observer ! Vous venez de parler de Pirates, et non de corsaires. Vous faisiez partie du premier groupe, par le passé, c'est donc ça ?

- Un passé qui n'a plus de raisons d'être.

- Quel bâtiment ?

- Je commandais le Deathsaber.

A l'unisson, Jéhobald et Galahane avait émis d'interminables hululements. Puis le leader en toge de brocard rouge avait écarté grand les bras en une pose grandiloquent et assez risible, mais le grand corsaire balafré n'avait eu aucune envie de rire !

- Carsinômes, ça ne me dit rien… Mais, est-ce votre seul nom ? interrogea-t-il, sur la défensive.

- Nous avons intégré cette Arche quand notre colonie sur Khatar fut détruite par un seul cuirassé Pirate ! éructa Jéhobald. Maintenant que nos déesses les Carsinoés punissent enfin cet être sanguinaire !

- Oui, j'ai fini le « travail » au sol, au corps à corps, reconnut l'ancien capitaine du Deathsaber. Aucun de vos civils n'a opposé de résistance. Ca a été bien trop facile, et j'ai été fabuleusement récompensé : deux esclaves et l'Arcadia !

Il fronça le sourcil.

- Qui sont ces Carsinoés ?

- Notre bras vengeur ! rugit encore le leader des Carsinômes.

Traversant le sol, la femme-papillon se matérialisa ensuite, sublime, envoûtante. Mais elle poussa un cri strident, sa trompe se déployant soudain, sur plusieurs mètres.

Albator eut la fugitive et atroce sensation qu'elle le coupait en de la tête aux pieds, la douleur l'envahit tout entier, puis il n'y eut plus rien.


Albator porta soudain machinalement la main à son épaule droite.

« Intacte, comme dans les rêves ! Bien qu'au vu des circonstances, ça ne m'aide guère, il n'y a rien de bien concret sur quoi tirer à tout va ! Sensation bizarre… J'ai récupéré mon épaule, mais je me sens incomplet… ».

Il soupira.

« Bon, alors, je fais quoi ? Je ne peux pas rester planté là pour l'éternité et je doute qu'on vienne me chercher cette fois ! ».

Le sol se durcissant à mesure qu'il avançait, il se dirigea vers une zone des lieux qui semblait plus lumineuse.

- Je ne devrais pas poser la question, la réponse risque de me déplaire, mais : il y a quelqu'un ici ! ?

Sa main se posant sur une masse plus sombre, elle se transforma en un cristal à plusieurs éclats. Une femme-papillon, toute dorée en sortit.

- Mauvaise question… J'ai déjà donné. Oublie ce que j'ai demandé !

- C'est toi qui as atomisé la colonie sur Khatar ?

- Oui. Et il semble bien que je vienne d'en payer le prix ! Avec le recul, je ne peux que le regretter, être horrifié par ce massacre gratuit auquel j'ai pris tant de plaisir à l'époque ! Alors, je suis condamné à une errance éternelle, pire que celle des survivants de l'Arche ?

- Je suis Talmaïdès, l'âme des Carsinoés.

Albator bondit en arrière, portant machinalement les mains aux poignées de ses armes bien qu'il se doute qu'en dépit de leurs tirs redoutables elles devaient être quasi inoffensives pour Talmaïdès.

- Je suis l'âme des Carsinoés, leur essence à l'état pur, le souvenir de ce qu'elles auraient dû rester si elles ne s'étaient pas détournées de mes enseignements pour céder aux plus bas instincts. Je ne te ferai aucun mal, jeune Humain, je suis toute aussi prisonnière que toi, bien plus que toi ! J'ai été confinée ici par Dambale et toutes les autres, je ne peux qu'assister aux méfaits qu'elles ourdissent et pour lesquelles elles ne vont plus tarder à passer à l'action !

- Spectateurs, oui je crains bien que ce soit tout ce qu'il nous reste, admit le capitaine de l'Arcadia avec une grimace de dépit.

- Parle pour moi, reprit Talmaïdès en voletant gracieusement autour de lui. Toi, tu n'es que de passage !

- J'ai déjà entendu ça…

- Le Thanatos, oui, je sais. Je suis énergie pure, intemporelle, je suis un concentré de connaissances qui ne me servent à rien, et j'ai bien trop rarement des visiteurs. Ils ont beau être condamné pour l'éternité, leur corps dépourvu d'âme finit toujours par s'étioler.

- Un corps sans son âme, c'est cela mon impression de vide ?

- Oui. Dambale l'a enfermée dans un cocon d'énergie et quand ton corps lâchera, le froid ne le conservera pas éternellement, le cocon se rompra et ton âme sera broyée par cet environnement.

- Génial… Ca va prendre combien de temps ?

Les paupières lourdement fardées de l'âme des Carsinoés battirent, avec surprise, stupéfaction même.

- Quoi, tu n'as aucune motivation pour tout tenter, rejoindre ton monde, personne ne t'y attend donc ?

- Alhannis… Mais je crains d'être bien insignifiant face aux mystères et règles de fonctionnement de cet espèce d'entre-mondes !

Talmaïdès eut alors un petit rire.

- Au contraire, Dambale a agit dans la précipitation vengeresse, sans te sonder. Si elle avait, elle aurait réalisé tout comme moi que tu es une des rares créatures mortelles à pouvoir la contrer.

- C'est impossible…

- - Si les tiens n'avaient pas effacé le souvenir d'un des tiens sur la fresque généalogique d'Heiligenstadt, ils auraient conservé en archive des détails sur sa vie, son union, les mères de ses enfants et le fait qu'un de ses fils, roux aux yeux bleus, était d'essence semi-surnaturelle ce qui était tout aussi intolérable sur la fresque - la lignée ne reprend en fait vraiment son cours qu'à partir du moment les propres enfants de cet Aldéran l'ont prolongée. . Mais si le chromosome doré ne s'est pas transmis de génération en génération, son souffle, son pouvoir, demeure en toi. Il te fera découvrir d'autres mondes, le moment venu. Il va te falloir assembler une arme contre Dambale et ses sœurs. Mais pour commencer, tu dois rentrer chez toi.

- Comment ? Je n'ai même pas d'ailes ! Et avec cette chaleur, je serai complètement déshydraté d'ici la nuit, pour autant qu'il y ait une nuit !

- Je te guiderai, à défaut de pouvoir t'aider. Récupère ton âme et réenvole-toi pour ton destin !

- Il y a vraiment un espoir ? insista le grand corsaire balafré.

- Il y en a toujours un !