6.
Presque désespérément, Albator scrutait les deux essaims, celui des Carsinoés mortes-vivantes de ces étranges limbes et celui des cocons qu'elles protégeaient en tant que presque inépuisable garde-manger !
- Les cocons sont tous semblables, comment est-ce que je pourrais bien identifier celui de mon âme ! ?
Tombant à genoux, il observa encore un moment l'étrange spectacle qui se déroulait devant, ou plutôt au-dessus, de lui, songeant que si les gros rochers le dissimulaient aux harpies, elles finiraient par s'apercevoir de sa présence !
- Tu es comme elles, aucune vie, aucune chaleur, aucune odeur. Et ces Carsinoés qui ont reçu un châtiment identique au tien ne peuvent plus se servir de leurs sens et donc te repérer.
- Mais, moi je les vois parfaitement !
- Jusqu'à preuve du contraire, tu n'es pas une Carsinoé ! En effet, depuis l'instant où je t'ai entendu appeler, j'ai pu constater que notre purgatoire influait différemment sur toi.
- Et toi, tu me vois, tu m'as guidé ! objecta encore le capitaine de l'Arcadia.
- Je suis l'Âme, tout court, des Carsinoés. J'ai été la première, toutes sont issues de moi. Dambale m'a emprisonnée pour réaliser ses desseins, mais elle a poussé le vice jusqu'à s'assurer que j'étais parfaitement consciente de tout ce qui m'entourait, de tout ce qui arrivait, sans avoir la moindre influence !
Albator fronça le sourcil, surpris.
- Tu t'es mêlée de mes oignons… Quelque part, tu agis contre ton propre peuple, ta sœur Dambale comme tu l'appelles, en espérant que je revienne à la vie… Ça, si ce n'est pas de l'influence, c'est que je ne m'y connais pas !
Talmaïdès vola en cercle au-dessus de lui.
- J'ai éclos un jour du surnaturel, la destinée des Carsinoés, en dépit de notre apparence qui te semble monstrueuse, était de vivre en harmonie avec les Carsinômes qui en priant pour avoir des protectrices nous avaient éveillées à la vie. Dambale a détourné notre destinée initiale. Moi, je la garde gravée en moi et je ne veux pas des massacres, ou plutôt des asservissements planifiés par Dambale. Plus que les corps, elle va marquer, contrôler les esprits, les diriger pour s'assurer un troupeau de serviteurs aveuglément fidèles…
- Lobotomisés.
- Oui. Tu es le descendant d'un remarquable Pirate…
- Je sais désormais qu'il était tout sauf une mauviette idéaliste, admit le grand corsaire balafré.
- … et tu portes en toi l'héritage privilégié entre ton monde et le surnaturel qu'avait construit au fil des ans le fils roux de ce Pirate.
- Tu m'as déjà parlé de cet Aldéran… J'ai failli appeler ainsi Alhannis, je comprends pourquoi à présent.
Il releva la tête.
- J'ai déjà bien assez d'emmerdes dans la vie, je n'ai pas l'intention de me colleter à une horde de harpies. Je viens d'y perdre mon âme, je n'ai guère envie que ça recommence !
- Laisse faire le temps.
Le jeune homme se redressa.
- Je ne peux pas aller là-haut, il faut donc que le cocon de mon âme vienne à moi !
Talmaïdès sourit alors.
- Tu as les bons réflexes, tu seras bel et bien la bonne personne, au bon moment et partout là où ce sera nécessaire.
Du plafond de la grotte, un cocon se détacha – suivi par l'essaim de Carsinoés hurlantes - venant droit sur Albator qui recula jusqu'à toucher le mur de roc derrière lui.
- Si dans ce monde mon corps n'est pas totalement réel, je doute que mes armes puissent leur faire grand mal, ragea-t-il.
Transformée en monstre hurlant, Talmaïdès s'interposa entre l'essaim de ses semblables et lui.
- Je demeure la Carsinoé Originelle, vous me devez obéissance. Vous ne le toucherez pas. Bas les griffes !
Avec des grognements de protestation, des mouvements de tête réprobateurs, les harpies avaient pillé net, les dernières bousculant les derniers rangs.
- Repartez ! intima encore Talmaïdès.
De mauvais gré, la fusillant de leurs prunelles écarlates, les Carsinoés châtiées repartirent vers les hauteurs de la grotte.
- Heu, merci, lâcha Albator du bout des lèvres.
- Peu d'êtres Mortels auraient réalisé ce que tu as fait durant tout ce temps en ma compagnie, fit Talmaïdès. Tu es quelqu'un d'exceptionnel, Dambale ne t'a pas infligé ce châtiment pour rien non plus. Mais elle ignore totalement de quoi tu peux être capable !
- Moi aussi…
- Non, tu as les acquis de tes années de très jeune homme, tu as l'expérience du Pirate et tu apposes ta signature de corsaire. Ces triples influences font de toi un être unique et qui marquera ce temps.
- Tu oublies que j'ai oublié ce premier passé…
Albator referma ses mains sur le cocon qui se durcit pour s'ouvrir comme une fleur, libérant une perle d'énergie pure.
- Mon âme, fit-il non sans émotion.
- Je vais mobiliser mon énergie pour ouvrir un portail entre nos mondes, reprit Talmaïdès. Ton âme va réintégrer ton corps, ça fera aussi mal que quand Dambale l'a arrachée.
A genoux, hurlant, la tête entre les mains, incapable de contenir la douleur qui le déchirait tout entier, Albator eut à peine conscience de Talmaïdès qui s'était posée près de lui.
- A un de ces jours, capitaine Albator. Oh oui, tu peux y compter, nous n'allons pas tarder à nous revoir !
Clio s'était penchée sur le corps du capitaine de l'Arcadia, ce qui lui tenait lieu de bouche effleurant les lèvres froides.
- Si seulement je pouvais te transmettre de mon souffle de vie… J'ai été créée pour ça, mais là, comment est-ce que je pourrais bien faire quoi que ce soit pour toi ?
La Jurassienne tressaillit violemment, s'illumina.
- Il est là ! glapit-elle, faisant réagir Surlis le Doc Mécanoïde qui lui avait tenu compagnie durant ses jours et nuits de veille.
De fait, ce fut dans un cri qu'Albator revint à la vie, se redressant à demi dans le cercueil de verre, avant de se mettre à claquer des dents au vu du froid ambiant.
- Incroyable, Clio, tu avais donc toujours eu raison !…
Surlis se saisit des couvertures chauffantes qu'il avait toujours tenues prêtes et en envelopper son capitaine, convoquant en même temps à la chambre l'équipe médicale de garde pour le prendre en charge.
- Maintenant, ça va aller, murmura Clio à l'oreille de son ami, dont le regard était vague, perdu, encore dans le monde qu'il venait à peine de quitter dans d'intolérables souffrances.
