19.
- Bérylle, mon petit trésor.
- Oncle Skendar !
Bérylle étreignit longuement son oncle.
- Je tenais à être là, sourit-elle en dépit de la tension du jour. Pour toi et Ilian… enfin pour Albator puisqu'il ne répond plus qu'à ce nom. C'est bien aujourd'hui. Après six mois…
La jeune femme finit de quitter la limousine pour se diriger vers le portail d'honneur du château d'Heiligenstadt.
- Et toi, tu vas repartir vers la mer d'étoiles, murmura-t-elle, son bras chaleureusement passé sous le sien. Je ne m'y ferai jamais, oncle Skendar !
- Tu pourras te consoler avec ton cousin. Il en a encore pour deux mois à demeurer ici, à finir sa thérapie.
- Tu es sûr qu'il va bien ?
- Je le saurai quand je le ramènerai ici. Je t'emprunte ta limousine, Bérylle !
- Je vous attends, tous les deux. Oncle Skendar, j'ai peur de le retrouver…
- Moi aussi… Six mois d'internement, de soins, d'évaluations… Mais rien n'effacera jamais ces sévices à répétition. Quelque part, ce fut pire qu'aux mines, car on a usé et abusé de sa qualité de mâle… Il était totalement détruit quand Warius et ceux de l'Arcadia l'ont récupéré.
La mine sombre, Skendar prit place dans la limousine noire.
- Les derniers rapports ont beau être positifs, je ne sais comment il va vraiment…
- Mais, il allait bien, quand il est reparti après son passage en coup de vent et la première thérapie après les mines ! protesta Bérylle, le visage triste.
- Non, ce n'étaient qu'illusions, pour nous, et pour lui en premier. Il a cru pouvoir fonctionner, mais comment pourrait-on jamais se relever de telles tortures ? ! Et cette Léllanya Urghon a enfoncé le clou en abusant de lui à répétitions. Etre réduit à l'état d'objet, de jouet, de machine à jouissances… Ce furent les humiliations ultimes, dégradantes, et ça l'a tétanisé, éloigné du monde réel… En d'autres circonstances, il se serait rebellé contre l'internement mais là il n'a eu aucune réaction… Je ne reconnais ni Ilian ni Albator… Et que vais-je trouver ?
- Fais-lui confiance, oncle Skendar. Il aura eu du temps, de l'aide, il sera redevenu lui-même !
- J'espère, soupira Skendar en claquant la portière.
Une infirmière, en vêtements civils afin d'éviter des traumatismes supplémentaires aux patients, avait conduit Skendar dans le parc de l'institut psychiatrique.
- Votre fils va bien, vraiment bien, fit-elle.
- Vous avez reporté par trois fois sa sortie, rappela Skendar.
Mais apercevant Albator, en chemise blanche et pantalons noirs, il se sentit soudain rassuré.
- Tu y es arrivé !
- A quoi donc ?
Skendar étreignit longuement son fils, soulagé de le sentir enfin détendu, en confiance, à ce contact masculin, qu'il avait refusé tant de semaines durant, avec violences le plus souvent.
- Albator !
- Oui, papa ?
Skendar fixa un instant la prunelle apaisée de son fils, passant encore un instant son bras autour de ses épaules.
- Tu n'as plus besoin de la défroque.
- Je ne comprends toujours pas…
- Plus besoin du costume du corsaire, tu en imposes par ta seule présence. Tu y es arrivé, Albator : tu es le corsaire, le militaire, le mâle dans toute sa splendeur ! Je te ramène chez nous.
- Oui, s'il te plaît… Je ne veux plus me rappeler de rien… Papa…
- Ca va aller, Albator. Rentrons chez nous !
- Oui, à la maison, fit le grand brun borgne et balafré, avec un air quasi extatique sur le visage.
Emergeant d'un interminable sommeil, d'un état second, Albator reconnut soudain son environnement.
« Ma chambre… Celle du grand adolescent que je fus, celle que j'ai volée ! ».
Repoussant l'épaisse couette qui le recouvrait, l'étouffait, l'ayant fait ruisseler de sueur, il se leva.
- Oui, c'est ma chambre, intacte, et pourtant j'ai tout volé…
- Comme si j'allais permettre qu'un Pirate me prenne les souvenirs du sanctuaire d'Ilian… J'avais ce mobilier en double, et même plus ! fit Skendar en tendant un verre d'eau pétillante et bien fraîche à son fils.
Albator vida d'un trait le liquide rafraîchissant, prenant appui au mur de plaque de bois pour se relever, totalement inconscient de sa totale nudité.
- Je me sens… déconnecté… Mes souvenirs s'arrêtent à Trixhe faisant mine de me violer, ce qui m'a anéanti… Ensuite, ce ne fut que cauchemars, envies de vomir à répétition… Et j'ai encore la tête qui tourne…
- Ce sont les derniers médocs. Ça va aller. Je veille encore un peu sur toi, puis Bérylle prendra la relève… Reprends ta vie en mains, Albator, tes amis t'attendent, patiemment, éperdument…
Albator frémit.
- Alhannis ! Je veux vois Alhannis !
- il est ici, bien sûr, sourit Skendar. Tu ne t'en souviens pas, tu étais tellement sous médocs, mais on l'a posé près de toi, encore et encore. Alhannis n'a pas été traumatisé, je crois qu'il n'a rien réalisé… Et il a faim en cet instant !
- Il a quoi au menu ?
- Purées de carottes, de pommes de terre et toutes petites bouchées de boulettes épicées. Tu veux le lui donner ?
- Mon bébé…
Alhannis entre les bras, son père se sentit simplement revivre, ses idées se remettant en place, son œil s'écarquillant sur la réalité avec laquelle il reprenait enfin et totalement conscience.
- Je t'aime, mon fils, et bientôt tu vas revoir ta mère, j'espère que cette fois tu te souviens d'elle ?
- Gnaaaaaaa
- Je prendrai ça pour un « oui ». Tu ne peux pas avoir oublié ta maman ! Je t'ai tant parlé d'elle !
Albator dirigea son regard vers les portes fenêtres, la prunelle un peu perdu vers le ciel si azur.
-« Et pourtant la mer d'étoiles est là, elle m'attend, elle m'appelle ! J'y retournerai, un jour… ».
- Oui, sourit Skendar. Tu en seras le maître, bienveillant, protecteur, absolu !
