24.

Avec une irrépréhensible anxiété, le capitaine de l'Arcadia s'était retrouvé sous le dôme du centre de commandes de la colossale Arche des survivants de la colonie de Kathar.

- Comment ai-je pu ne pas réagir quand je t'ai raconté ma propre histoire, souffla Warius. Ces femmes papillons, les Carsinoés, c'étaient elles qui avaient ravagé la planète où ma famille s'était installée ! J'aurais dû savoir d'entrée qu'elles étaient tout sauf pacifiques et protectrices !

Galahane avait fait servir des rafraîchissements, pas davantage rassurée que son interlocuteur borgne et balafré qui avait anéanti sa colonie !

Albator tourna la tête vers Jéobald qui, s'il était physiquement présent, semblait d'esprit totalement absent, le regard vide.

- Je connais un bon endroit pour les thérapies, marmonna Albator.

- Je n'en doute pas. J'ai appris ce qui vous était arrivé, fit Galahane. Durant ses déplacements, l'Arche glane tous les renseignements de ce qui se passe dans les espaces qu'elle traverse. Quand elle se remettra en route, nous reprendrons notre absorption d'infos, si vous voulez, je vous ferai suivre ce que nous aurons sur les Pirates, à tous les deux ?

- Oui, cela nous aidera à établir une carte de localisation, à tenir à jour, ça pourrait se révéler très utile pour la suite, commenta le capitaine du Karyu.

- Est-ce que vous avez un intermédiaire, officiel je vais dire, entre les Carsinoés et vous – hormis Jéobald ? grinça Albator.

- Nous avons la Prieuse, c'est un ordinateur.

- Une machine, sursauta le grand corsaire balafré. Cela n'a absolument rien de poétique, de spirituel !

- Pourquoi devrait-on partir dans le verbe grandiloquent, le faste ou la comédie si vous préférez ? rétorqua simplement Galahane, légèrement surprise de sa réaction. La Prieuse est opérationnelle vingt-quatre heures sur vingt-quatre et peut analyser chaque influence des Carsinoés dans l'instant.

- Et elles vous parlent souvent ?

- Plus depuis des années… avoua la Carsinôme. Sinon croyez bien qu'elles n'auraient pas laissé la colonie être rasée !

- Je suis surpris qu'elles ne soient pas manifestées, en effet. Vu comme elles se sont occupées de moi, à deux reprises, surtout qu'à la seconde je n'avais rien fait de mal !

- Vu les intentions finales des Carsinoés, elles ont dû te considérer comme de leur côté, remarqua Warius. Ce qu'elles voulaient c'était un point d'entrée dans cet univers, ceux qu'elles étaient censées protéger leur importaient bien peu !

- Est-ce que la Prieuse peut me mettre en contact avec Talmaïdès ? J'en doute si elle est un ordinateur, aucun relais surnaturel…

- La communication est effectivement à sens unique, la plupart du temps. C'est parfois dans les actions des Carsinoés que nous notons leur présence, leur réponse à nos prières.

- Comme de vous livrer le massacreur de votre colonie ? gronda Albator.

- Je ne peux le nier.

Galahane eut un petit soupir.

- Le capitaine Zéro et vous avez fait un long voyage pour rien, remarqua la Carsinôme. J'aurais très bien pu vous donner ces renseignements à distance.

- J'ai tout mon temps, assura le capitaine de l'Arcadia. Et les Carsinoés ont l'éternité – en dépit de leurs menaces, il se pourrait qu'il se passe des années avant qu'elles ne mettent leurs plans d'invasion à exécution, peut-être même pour une autre génération ! Est-ce que je pourrais aller à la salle de cette Prieuse ?

- Si ça peut vous faire plaisir. Mais je vous ai prévenu, il n'y a jamais de réponse !

- Talmaïdès a réussi à entrer une fois en contact avec moi, il n'y a pas de raison qu'elle ne puisse pas recommencer.

Warius ouvrit des yeux ronds.

- Il n'y avait plus que ton âme qui errait, Albator. Et hormis mourir, je vois mal comment tu pourrais à nouveau…

- Aldéran aussi est mort depuis deux siècles, et il a réussi à être là, à me permettre de tenir le coup !

- J'imagine qu'il y a autant de façons surnaturelles de procéder qu'il y a des coutumes chez les mortels… fit encore Warius. Et, toi, pourquoi cette insistance à te colleter à ces Carsinoés ?

- Je me sens un peu concerné, grinça Albator.

- Justement, tu devrais vouloir les fuir comme la peste !

- Je ne tourne jamais les talons !

- Oui, je craignais bien de l'avoir compris.

La colonne de la Prieuse des Carsinômes offrait plus d'une ressemblance avec la colonne du Grand Ordinateur de l'Arcadia, sauf que là elle montait à plusieurs dizaines de mètres de hauteur.

- Effectivement très terre à terre, fit Warius. On est loin de la grandiloquence et des effets de manches de certaines religions ! Si Galahane ne l'avait pas dit, nous n'aurions jamais imaginé que cette machine était le relais entre les Carsinômes et les Carsinoés. Et vu ce que Dambale a révélé, je doute que des prières leur soient encore adressées !

- Les croyances ont la vie dure. Et ne disposant plus que de l'Arche comme refuge, les Carsinoés demeurent le seul repère de ce petit peuple.

- Je comprends, je n'avais pas vu la situation sous cet angle. Alors, il se passe quelque chose, Albator ?

Le capitaine de l'Arcadia secoua négativement la tête.

- C'était à prévoir, il n'y avait pas de réelle raison pour que ma venue provoque quelque chose… Et puis, Dambale a emprisonné l'âme de Talmaïdès dans ces espèces de limbes, il n'y a vraiment qu'un seul moyen de l'atteindre… Mais maintenant, je le sais.

- Heu, tu n'as pas l'intention de… ? s'étrangla Warius.

- Certainement pas, je tiens bien trop à la vie !

- Et ça prétendait vouloir me provoquer à nouveau en duel, persifla l'officier de la République Indépendante.

- Quoi, tu pensais sérieusement que tu aurais eu le dessus ? ironisa à son tour le grand corsaire balafré. Je suis désormais au mieux de ma forme !

- Il faudrait qu'on éclaircisse un jour cette question, susurra Warius.

- Il y a d'autres façons de faire… Je connais un certain Metal Bloody Saloon et son Octodiane de tôlière !

Warius esquissa un sourire et ne dit plus rien alors qu'ils regagnaient leurs bords respectifs.


- Où allons-nous ? questionna Kei.

- Aucune obligation en vue. Contentons-nous d'aller droit devant nous !

- Et le Karyu ?

- Sa flotte lui a déjà donné des directives. Il part de son côté.

Albator se frotta les mains.

- Nous retrouvons, enfin, notre entière liberté !

Il se dirigea vers la barre de l'Arcadia et la fit tourner d'un grand geste.