Je pensais avoir terminé cette fanfic mais j'ai eu une autre idée. Voici un oneshot qui se déroule quelques mois avant la mort de Greta.

Ma petite sœur chérie

La journée a été bonne. J'ai volé des trucs dont j'avais besoin, j'ai ramené de quoi manger ainsi qu'une poupée pour Greta et j'ai cassé la gueule à un type qui me plaisait pas dans la rue. Excellent. Il me reste à rentrer chez moi : rien de tel qu'une bonne baston avant le dîner.

C'est ma vie en ce moment. Je me bagarre, je vole des trucs et je rentre avant la nuit pour border ma petite sœur chérie dans son lit. Dingue. A une époque, j'aurais jamais cru que ma vie se passerait comme ça. Je manque d'envergure, je le sais. Mon père le disait toujours. Il me répétait que j'arriverais à rien, que mes traitements psychiatriques leur coûtaient la peau des fesses. Toujours à me dénigrer, le salaud. Heureusement que je l'ai tué, j'en pouvais plus.

Maintenant, c'est moi qui m'occupe de Greta. Je ne lui ai jamais dit que j'ai tué nos parents : la petite chérie ne l'aurait pas supporté. Heureusement que je suis là pour elle : elle a beau avoir 14 ans, c'est encore un petit bébé qui ne sait rien de rien. Elle croit que tout le monde est gentil, qu'on peut résoudre tous les problèmes en parlant gentiment... vraiment, je ne sais pas ce qu'elle deviendrait sans moi.

En rentrant, j'entends des voix au rez-de-chaussée. Je m'approche de la fenêtre et je vois Greta dans la cuisine, en train de faire ses devoirs avec une fille aux cheveux courts qui me tourne le dos. Je me souviens, elle a parlé de réviser ses maths avec sa copine Chris, comme une gentille fille bien élevée. Mais Chris se met à parler du dénominateur commun et mon sang ne fait qu'un tour. Il s'agit d'une voix de garçon. Ma petite sœur chérie est toute seule avec un garçon !

Je rentre par le cellier et je remonte depuis la cave pour bénéficier de l'effet de surprise si jamais mon petit trésor avait besoin d'aide. Un coup d'œil par l'embrasure de la porte et me voilà rassuré. Ce « Chris » (on n'a pas idée de porter un prénom pareil) a l'air d'un intello : petit, maigrichon, des lunettes et l'air ahuri. Je pourrais le casser en deux sans le moindre effort si je le voulais. Soudain, je me surprends à souhaiter qu'il se mette à raconter des saloperies. Ce serait jouissif de lui casser sa petite gueule.

Ma petite chérie plisse le front en résolvant ces équations. Elle n'a pas l'air du tout intéressé par ce type. Lui lève les yeux toutes les vingt secondes pour la regarder. Qu'est-ce qui lui prend, bordel, c'est ma sœur, point ! Personne n'a le droit de regarder ma sœur avec ces yeux-là !

- J'ai trouvé 18, dit enfin le garçon.

- J'ai trouvé pareil ! s'écrie ma Greta. On a terminé !

- Oui, dit le garçon en rougissant comme un imbécile. Merci encore. J'aurais jamais compris tout seul.

- Mais si, j'en suis certaine. Tu es plus intelligent que tu le penses.

Ça, c'est typique de mon petit ange : elle est toujours gentille avec tout le monde, même avec des gens qui ne le méritent pas. Le garçon range son livre et son cahier. Il s'apprête à partir, ce qui n'est vraiment pas trop tôt. Cependant, avant de sortir, je le vois prendre une profonde inspiration :

- Tu sais, bafouille-t-il, ce film, 'Lost in a dark dream', dont tout le monde parle en classe...

- Oui ? répond ma sœur.

- Je me disais... si jamais tu voulais aller le voir...

En une fraction de seconde, j'imagine l'impossible : ma Greta toute seule dans une salle obscure, à la merci de ce type. Je ne peux pas laisser faire ça ! Sans réfléchir, j'ouvre la porte en grand et je m'écrie :

- Ah, ce fameux film ! Greta et moi, on compte le voir ensemble !

Ma petite sœur chérie se jette à mon cou. Je profite qu'elle a les yeux fermés pour faire signe à ce pauvre gosse que s'il s'approche un peu trop de mon petit ange, je lui trancherai la gorge. Il comprend et s'empresse de sortir malgré les protestations de Greta, qui voulait lui offrir un verre. Ma parole, ma petite sœur est vraiment beaucoup trop confiante avec tout le monde.

Dès qu'il est sorti, elle s'étonne :

- Pourquoi il a eu peur, tout d'un coup ?

- Il n'a pas eu peur, lui dis-je. Il s'est servi de toi pour améliorer sa moyenne en math. Dès qu'il l'a pu, il a pris le large. Méfie-toi des mecs de son âge.

- Tu crois ? s'étonne-t-elle. J'avais cru comprendre qu'il voulait qu'on aille au ciné.

- Ouais. Aller au ciné toute seule avec des types, c'est dangereux, crois-moi.

Elle lève vers moi ses yeux pleins d'innocence, m'embrasse et monte dans sa chambre. Je me dépêche de ranger le matos que j'ai volé avant d'aller la rejoindre. Sa chambre est la même que quand elle avait cinq ans : un lit à baldaquin, des poupées, des peluches... C'est merveilleux de voir à quel point elle ne grandit pas.

- Tiens ! lui dis-je en lui tendant sa nouvelle poupée. C'est pour toi !

Elle me dit merci et fait un câlin à la poupée. Ce qui est étrange, c'est qu'elle me regarde gravement, comme si quelque chose n'allait pas.

- Billy, dit-elle soudain, Mme Walsh est passée il y a une heure.

Mme Walsh, c'est la vieille folle qui habite juste à côté. Elle me considère comme un voyou et ne se prive jamais de le dire. En revanche, elle aime bien Greta. C'est normal : tout le monde aime bien Greta. Qui pourrait ne pas aimer mon petit ange ?

- Ouais ? Qu'est-ce qu'elle voulait ?

- Eh bien, elle a dit qu'il y avait eu des vols en face. Billy, t'as pas fait de bêtises, au moins ?

Je vais tuer cette vieille cinglée. Qu'est-ce qui lui prend de faire peur à mon petit cœur ?

- Mais non, dis-je, je n'ai pas fait de bêtises. Qu'est-ce qui te fait croire ça ?

- Je ne crois rien, dit-elle en rougissant. Mais tout le monde fait des bêtises, non ? Ça arrive ? Je vais dire à Mme Walsh que tu n'as rien fait et toi, tu vas faire très attention.

- Quoi ? Pourquoi ?

- Parce qu'on n'a plus de parents. Tu es tout ce qui me reste, Billy. Je veux pas qu'on soit séparés. Je t'aime, tu comprends ?

Sur ce, la voilà qui grimpe sur mes genoux et enfouit sa tête contre mon épaule, comme un petit bébé. En un instant, je sens toute la haine et la cruauté que j'ai accumulées fondre comme neige au soleil. Je l'aime. Je l'aime tellement que je ne me reconnais plus quand je suis avec elle.

Rien que l'idée qu'on soit séparés un jour me rend malade. Ma Greta est un ange, un petit trésor de pureté tombé du ciel. Personne n'est comme elle. Seulement, je sais que je la mets en danger chaque jour en tabassant des types de la rue et en volant des trucs dont j'ai besoin. Les flics ou les services sociaux pourraient débarquer et me la prendre. Comment faire pour la garder ?

Tout en me posant cette question, je caresse ses cheveux si doux et je marmonne que je vais bien me conduire en n'en pensant pas un mot car contrairement à elle, je n'ai rien d'un ange. Elle s'arrache trop tôt à mes bras et va sortir de son étui le violon qui a été à notre mère il n'y a pas si longtemps que ça. C'est sa façon de me dire de sortir de sa chambre : Greta n'aime pas beaucoup qu'on reste à la regarder quand elle travaille son violon. Je me retire au grenier, mon sanctuaire, la seule pièce où elle n'a pas accès, celle où j'accumule tout mon matériel volé, tout ce qui me vaudrait d'énormes problèmes si jamais les flics débarquaient. Un vieux livre attire mon attention : « La légende de Beowulf. » N'ayant rien d'autre à faire avant le dîner, je l'attrape et je lis.

J'ai déjà dû parcourir ce bouquin une dizaine de fois mais à chaque fois, il me fait le même effet. Je m'imagine avec ce glaive, pouvant faire absolument tout ce que je veux à qui je veux… ce serait le rêve ! Seulement, on dit qu'il n'obéit qu'à ceux qui ont le cœur pur. Le mien ne l'est pas, c'est clair : je passe mon temps à osciller entre l'ombre et la lumière, l'ombre quand la haine m'envahit, la lumière dès que ma petite sœur chérie s'approche de moi. Mon cœur se tord dans ses contradictions, je me hais d'éprouver du plaisir quand je vole et que je tabasse, et je me hais d'imposer ça à mon petit trésor.

Ce qui est terrible, c'est que par moments, c'est elle que je hais presque, elle que j'aime plus que n'importe quoi. Contrairement à moi, elle n'a jamais, jamais hésité entre le bien et le mal. Il n'y a pas une once de cruauté ou de méchanceté dans son petit cœur innocent. Son cœur est pur et quand je me compare à elle, j'ai parfois honte.

J'aimerais être comme elle. Mais comment ? Elle est aussi fragile qu'un chaton et je n'ose imaginer ce qui pourrait lui arriver si jamais je relâchais ma vigilance. J'ai besoin de rester méfiant et agressif pour pouvoir la protéger. Contrairement à elle, je sais que je n'aurai jamais un cœur de pure bonté.

Un cœur purement mauvais, alors ? Cette idée me traverse l'esprit et je commence par la rejeter. Mais l'idée s'incruste comme ces pensées tordues qu'on a quand on se réveille à trois heures du matin. Logiquement, je ne peux pas éliminer le mal de mon être mais éliminer tout ce qui est bon serait facile : je n'aurais qu'à confier Greta aux services sociaux et ne plus me préoccuper d'elle. Elle vivrait en sécurité pour toujours et moi, j'aurais le glaive de Beowulf.

Non, idée stupide… Greta ne se laisserait pas placer comme ça. Elle m'écrirait trois lettres par jour et finirait par faire une bêtise, je le sais très bien. Peut-être même qu'elle irait jusqu'à fuguer et par se faire tuer sur le chemin de la maison…

Et si je la tuais tout de suite ? Logiquement, ce serait parfait ! Je n'aurais plus à me préoccuper d'elle et je me purifierais définitivement de toute trace de bonté et de générosité ! Mais non, quelle horreur ! Je me dégoûte moi-même ! Je ne veux pas que Greta meure, bordel ! Je veux la garder avec moi pour toujours ! Comment faire, alors ?

Perdu dans mes pensées, je redescends à l'étage. Je m'arrête devant sa chambre et j'entrouvre la porte, rien que pour la regarder jouer du violon pendant deux secondes. Mauvaise idée : ce geste provoque un appel d'air avec la fenêtre qui s'ouvre en grand. Pendant un instant, tout vole dans tous les sens : partitions, rideaux, jupette rose et blanche…

En un éclair, la colère m'envahit et je claque la porte sans écouter le cri de surprise de mon petit trésor. Je sors. Il faut que je tabasse quelqu'un, vite ! Mais une fois que je suis en bas de l'escalier, je me sens stupide et je me rappelle que je lui ai promis de ne pas sortir ce soir. Me voilà mal.

Pourquoi ai-je ressenti ce coup de colère en entrouvrant sa porte ? Je me repasse la scène mentalement et je revois les rideaux du baldaquin, la jupette… Oh, je sais : pendant un bref instant, cette fichue jupe a gonflé, donnant l'illusion de hanches de femme adulte. J'ai cru voir une Greta avec dix ans de plus et ça m'a perturbé.

Du calme. Elle n'a que quatorze ans, après tout. C'est encore un bébé à tous points de vue. Seulement, je sais que ça ne durera pas. La puberté pourrait se déclencher à n'importe quel moment, après tout. Mignonne comme elle est, ma petite chérie pourrait bien devenir la reine de beauté de son lycée dans deux ans. J'aime pas ça. Je sais comment les ados traitent les jolies filles et je ne veux pas que des mecs de son âge lui courent après et essaient de la tripoter. Même un mec coincé comme ce Chris, un de ceux qui n'oseraient pas la toucher, j'en veux pas. Le cœur de ma petite sœur adorée est à moi, et à personne d'autre.

Il va falloir que je la tue, alors. Oui, pour que mon coeur devienne purement maléfique, il faut que je tue la créature la plus adorable que la Terre ait jamais portée. Elle ira direct au paradis puisque c'est déjà un ange, et moi je me débarrasserai de tout ce qui me gêne. Ouais, c'est mieux comme ça. Elle est trop parfaite pour ce monde pourri, de toute façon. Quelqu'un l'aurait tuée tôt ou tard.

Je descends au jardin en me délectant du violon qu'on entend par la fenêtre. Ce que je peux l'aimer : même ces crincrins maladroits sont pour moi la plus jolie des musiques. Je m'assois près du rosier blanc dont elle aime faire des bouquets, tout près du carré d'herbe où elle s'allonge souvent l'été pour lire 'L'histoire sans fin' ou 'Le magicien d'Oz'. Je décide que c'est ici que je vais l'enterrer. Je vais bien la border sous un mètre de terre pour qu'elle n'ait plus jamais froid, peut-être aussi vais-je lui glisser sa peluche préférée dans ses bras pour qu'elle n'ait pas peur et qu'elle dorme tranquille à jamais. Tiens, comme je serai devenu l'incarnation du mal, je n'irai pas la rejoindre au paradis. Oh, tant pis, on ne peut pas tout avoir.

A partir de maintenant, cet endroit sera mon sanctuaire sacré et je serai le seul à pouvoir y entrer. Ma petite sœur adorée, merci pour tout et adieu.

A jamais, tu seras mon secret…

La fin !